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![]() Chroniques... Des nouvelles en noir 06-02-2008 Lire la suite de la chronique de Jean-Marc Laherrère Chronique américaine 16-11-2007 Chronique italienne 24-10-2007 Les publications de cette rentrée polars ont mis en lumière la vitalité extraordinaire du polar italien. Quatre sorties, dans des styles tous différents, sont là pour en attester. Commençons par le seul auteur déjà connu en France. Verre froid (chez Métailié) est le troisième roman de Piergiorgio di Cara. Ce policier anti-mafia de Palerme reprend son personnage de Salvo Riccobono, héros d’Ile noire et de L’âme à l’épaule. Il a réchappé de peu à une tentative de meurtre à Palerme où il faisait partie des flics anti-mafia. Sachant qu’il est sur la liste noire de la Cosa Nostra, la police décide de le muter en Calabre. Il tombe dans un commissariat qui somnole et où, à sa grande surprise, il n’y a aucune enquête en cours sur la ‘Ngrandheta, la mafia locale. Son arrivée va tout changer. On y retrouve Salvo dans son quotidien de flic anti-mafia que connaît bien l’auteur. Il a juste changé de région, passant de la Sicile à la Calabre. On retrouve également les qualités du roman précédent, la justesse de la description du travail des flics, l’indignation et la rage de Salvo devant le pouvoir de la mafia, bien loin ici des représentations mythologiques du cinéma américain. Le seul défaut du roman est qu’il ressemble trop au précédent, sans arriver à se hisser au même niveau, à la même densité. On n’y sent pas la même urgence. Il reste quand même un excellent polar, un témoignage précieux, et le lecteur éprouve beaucoup de plaisir à retrouver Salvo … Et espère juste que le prochain sera de la trempe des deux premiers.Parlons ensuite de deux OVNI, qui, contrairement à ce que l’on pourrait croire à la lecture du nom des auteurs, sont bien des livres italiens et non chinois ! Pour en savoir plus sur le collectif Wu Ming dont font partie les deux ostrogoths, on peu aller sur leur site, ou sur celui de leur traducteur Serge Quadruppani qui publie en ligne un excellent papier sur ce collectif. Venons-en aux romans … New Thing de Wu Ming 1 ne se passe pas en Italie, mais à New York, en 1967. La contestation noire est au plus fort, qu'elle soit pacifique avec le pasteur King, ou armée avec différents mouvements, dont les Black Panthers. Cette contestation politique s'accompagne d'une révolution musicale. Autour de l'immense John Coltrane, une pléiade de musiciens, tous très politisés, explorent les limites de leur art et font exploser une musique, dans l'ahurissement général, l'incompréhension de la critique et du public blanc, et même la haine des tenants du swing. Albert Ayler, Archis Shepp, Pharao Sanders, Ornette Coleman … font partie de la révolution du free, appelée par eux la New Thing. C'est alors que des musiciens sont abattus par un inconnu. Les mouvements noirs y voient immédiatement un complot du pouvoir, d'autant plus que la police ne se préoccupe guère d'arrêter le coupable. C'est une journaliste juive qui parcourt New York avec son magnétophone qui découvrira la vérité, avant de disparaître totalement. Quarante an plus tard, un journaliste, part sur ses traces et interviewe les survivants … Construit comme un recueil de témoignages directement enregistrés le roman offre le kaléidoscope de toute une époque. Témoignages direct (ou supposés tels) de musiciens sur leur mouvement, son évolution et sa mort, sur l'influence de Coltrane, sur le racisme ambiant ; récits de militants politiques ; délires de certains mouvements extrémistes et fortement allumés ; articles de journaux relatant les faits ; rapports de police, reconstituent peu à peu le puzzle, et dressent, par petites touches, le portrait d'une époque violente et passionnante, sur les plans politiques et artistiques. Un autre Wu Ming est également publié chez Métailié. Guerre aux humains de Wu Ming 2 n’a strictement rien à voir avec l’œuvre de son complice. Son narrateur craque. Il en a marre de courir après sa survie de petit boulot en petit boulot. Alors il plante tout, laisse le monde courir à sa perte, convertit ses derniers euros en un sac à dos, des fèves et haricots, quelques plants de ganja, un paquet de piles pour son walkman et des boites d’allumettes puis part, dans une grotte pas loin de chez lui, faire le super héros troglodyte. Il sera autosuffisant, héroïque, et pionner de la nouvelle civilisation, celle à laquelle l’humanité devra se plier, une fois la catastrophe consumériste et libérale advenue. Cela aurait pu marcher si … Si une belle barmaid n’était pas passée par là pour chercher son chien ; si une bande d’éco-terroristes n’avaient pas choisi sa colline pour déclarer la guerre aux humains ; si un adjudant des carabiniers survivaliste ne s’entraînait pas près de sa grotte ; si de bons citoyens n’avaient pas décidé de faire justice en s’amusant, à cheval, et lance à la main ; si un mafieux albanais n’y avait pas monté une affaire d’immigration illégale couplée avec l’organisation de combats entre chiens et humains ; si … Beaucoup trop de si, même pour un super héros cavernicole.A ma connaissance personne en Europe n’a jamais mis en scène une telle collection de cinglés. On se croirait chez Hiaasen et on ne serait pas outre mesure étonné de voir débarquer l’ex gouverneur avec son bonnet de bain orange. Et sous le nez de clown, cela dit beaucoup de choses sur notre société, ses absurdités, ses injustices et ses saloperies, les dérives et folies qu’elle entraîne … Contre toute attente, de ce foutoir baroque et luxuriant, se détache, peu à peu, une intrigue bien mieux ficelé qu’il n’y parait au premier abord. Certes, on est plus proche des interconnections hardies d’un Taibo II que de la mécanique de précision d’un Connelly, mais ça tient, et on fini par être pris par le suspense. A noter que, selon le souhait des auteurs les romans sont disponibles en pdf dans leur intégralité sur le site de Métailié, leur éditeur. Après une histoire de flics procédurale, un roman éclaté sur le jazz, et un récit déjanté à la Hiaasen, voici maintenant un polar judiciaire ! Dans Témoin involontaire, publié chez Rivages, Gianrico Carofiglio, juge anti-mafia à Bari, met en scène Guido Guerrieri la quarantaine, avocat à Bari. Il vient de divorcer et est en pleine déprime quand il accepte d’assurer la défense d’un vendeur ambulant sénégalais qui est accusé du meurtre d’un gamin de neuf ans. Le dossier est accablant, mais l’homme clame son innocence. Guido, sans bien comprendre pourquoi, accepte de s’en occuper, même s’il sait pertinemment que son client n’aura jamais les moyens de le payer. Pour la première fois, il va tenir la vie d’un homme dans ses mains, sans se rendre tout de suite compte qu’il joue peut-être aussi la sienne.Mené de main de maître, le roman commence tranquillement, prend son temps, suit le personnage principal, pas forcément très sympathique, qui s’enfonce dans une déprime profonde. Puis, peu à peu, la tension s’intensifie. Une fois le procès commencé, dans la seconde moitié du roman, impossible de la refermer sans être allé au bout. Le lecteur vibre, espère, tremble avec Guido. La joute finale, retranscrivant les plaidoiries, est magistrale. Une fois le roman refermé et la tension relâchée, on s’aperçoit qu’en filigrane on a également eu tout le portrait d’une société, de son racisme ordinaire, et le portrait, sans surprise, mais confirmé de l’intérieur, d’un système judiciaire où, si l’on veut être bien défendu, il vaut mieux être riche que pauvre, blanc qu’immigré. On s’en doutait, et ce n’est pas propre à l’Italie, mais voir, décrit par quelqu’un du milieu, comment c’est mis en musique par les institutions n’est pas inintéressant. Dépaysement 19-07-2007 Un petit tour du monde polar en 14 titres, pour voyager sans bouger pendant les vacances. De la Chine à la Suède en passant par l'héxagone et les Etats-Unis … Lire la suite (en pdf) Le match 11-05-2007 France-Angleterre : Non, il ne s’agit pas d’un match de la prochaine coupe du monde de rugby, mais de l’actualité polar du premier semestre 2007. Commençons par l’arbitre, qui, se devant d’être neutre, est irlandais : Une nouveauté à la série noire, qui décidément fait la part belle à nos voisins anglophones. Le fleuve caché de l’irlandais Adrian McKinty nous fait voyager d’Irlande du nord jusqu’au Colorado sur les traces d’Alex Lawson. Son personnage était le jeune flic le plus doué et le plus prometteur de la police criminelle à Belfast. Trois mois après sa mutation à la brigade des stups, il démissionne, rentre chez son père et commence à se piquer à l’héroïne. Sa descente en enfer dure depuis six mois quand son amour de jeunesse, Vitoria Patawasti, partie travailler aux USA, est assassinée dans son appartement à Denver. La police a arrêté un mexicain mais monsieur Patawasti a reçu une lettre anonyme révélant que le vrai coupable court toujours et demande à Alex d’aller enquêter sur place. Cela tombe très bien. Alex a démissionné parce qu’il avait découvert une entente entre l’IRA et un groupe de policier ripoux pour faire entrer de l’héroïne en Irlande du Nord. Sa vie ne tenant qu’à un fil à Belfast, il accepte de partir pour Denver. Voilà du beau travail, du travail d’orfèvre, tout ce qu’aiment les amateurs de polars bien noirs. Un personnage à la limite de la rupture, hanté par ses démons et tenté par l’autodestruction, mais ne perdant pas un sens de l’humour qui semble la marque de fabrique des grands auteurs irlandais ; une intrigue qui mêle très habilement l’enquête principale et les révélations lâchées au compte goutte, qui expliquent comment le personnage en est arrivé où il est ; des personnages secondaires qui, même quand ils reprennent des archétypes du roman noir (comme la femme fatale flamboyante), n’en sont pas moins réussis ; et, en toile de fond, la peinture d’une société nord irlandaise épuisée par la violence, et celle, sans pitié, du système de lobbying américain dans toute son insolence et son cynisme. Du très beau travail vraiment.Revenons à nos adversaires de toujours, messieurs les anglais, tirez les premiers : ![]() Tout d’abord chez 10x18, la réédition du troisième volet de Jake Arnott consacré au crime, et à la société londoniens, des années soixantes à nos jours. Dans True crime exit les années Thatcher, voici les années Blair. A Londres, trois personnages ont été, ou vont être, marqués par un revenant, Harry Stark, truand violent et charismatique du Londres des années soixante, personnage central de Crime Unlimited, premier volet de la trilogie de Jake Arnott. Julie est actrice, elle essaie de faire croire qu’elle vient de la bonne société londonienne, mais elle cherche en fait à oublier son père, ancien truand, tué en Espagne dans les années soixante par Harry Stark. Tony est un journaliste véreux, assassin à ses heures, qui rêve s’écrire le "de sang froid" anglais, mais végète à faire le nègre de différents truands dont les mémoires, plus ou moins bidouillées, s’arrachent. Gaz, petit voyou violent sans envergure ne devraient rien avoir en commun avec ces anciennes pointures, il croisera pourtant leur route. A l’enterrement d’une vieille gloire du crime anglais, quelqu’un croit apercevoir Harry … Jake Arnott complète ainsi son tableau d’une société anglaise malade, ayant perdu ses repères moraux, où la célébrité, même la plus vaine et la plus artificielle, tient lieu de réussite. Une société fascinée par la violence de truands élevés au rang d’icônes par une génération qui ne voit que le lustre et les paillettes télévisuelles et ignore tout de la misère sociale qui leur sert de terreau. C’est une société en état de décomposition avancé, révélée par les voix de trois personnages magnifiquement campés, sans concession mais avec une grande compréhension de la nature humaine et de ses faiblesses. Tout cela est mené de main de maître, en parallèle d’une course au trésor qui permet à l’auteur de revenir à son personnage premier, et de boucler ainsi une trilogie superbe de bout en bout. La surprise ébouriffante vient d’un tout nouvel auteur publié dans la série noire : Charlie Williams et Les allongés. Royston Blake est Le Videur de Mangel, petite ville anglaise. Comme personne ne quitte Mangel, et que personne n’y arrive, Blake, cent dix kilos de barbaque musclée est connu de tous et respecté. Du moins était … Depuis que sa femme est morte dans l’incendie du Hoppers, bar où il officie, tout se déglingue. Les frères Munton qui possédaient le Hoppers, patrons officieux de la petite pègre locale, le persécutent, sans qu’il sache pourquoi. Le nouveau patron du bar a décidé d’en faire un bar à vins, concept totalement incompatible à Mangel, et il commence à se chuchoter en ville que Blake est un dégonflé. Sur les conseils d’un pote de pub, Blake décide de reprendre les choses en main et de rétablir sa réputation de gros dur. Ca va saigner. Amateur de bon goût, de culture et d’intrigue soignée s’abstenir. La référence évidente quand on lit ce roman absolument jubilatoire c’est 1275 âmes de Jim Thomson, excusez du peu. Et Charlie Williams ne souffre pas d’un parrainage intimidant qui en a déjà écrabouillé plus d’un. C’est énorme, époustouflant de culot, d’extravagance, de méchanceté et d’étalage de bêtise crasse. Démonstration par le rire des extrémités où peuvent mener l’imbécillité et l’inculture quand elles sont associées à une dose suffisante de méchanceté, de fierté virile de chambrée, et à l’absence totale de valeurs morales … ainsi qu’à une certaine quantité de kilos de muscles.Côté tricolore maintenant … Caryl Férey, dans la collection suite noire, s’intéresse au … foot. Raclée de verts raconte Marcel Guichard, gros et gras, célibataire, fanatique des Verts (ceux de Saint-Etienne bien entendu), qui ne s'est jamais remis des célébrissimes poteaux carrés de la finale de coupe d'Europe contre le Bayern de Munich. En bon supporter interdit de stade, Marcel est raciste, xénophobe, et bas de front. Depuis que les Verts sont de retour en première division, il revit. Pour fêter ça, il décide de trucider, et de voler, à l'occasion de chaque match, un nouvel adversaire à sa mesure. En général une femme plus toute jeune, seule, et dont la tête lui rappelle plus ou moins un ou l'autre des salopars de joueurs adverses qui firent, dans le temps, des misères à son club chéri. Les adversaires résistent peu, mais les massacres vont avoir un effet indésirable étonnant sur le bon Marcel. Caryl Férey réussi très bien le style affreux, sale et méchant, en y ajoutant bête comme ses pieds. Le style est en parfaite adéquation avec le "héros", la progression impeccable, la chute étonnante, grinçante, bien en accord avec l'humour très très sombre de ce texte. Certes cela n’a pas la puissance dévastatrice de Utu ou Haka, mais Caryl Férey prouve là qu’il est également très à l’aise sur une distance beaucoup plus courte, et qu’il sait manier l’absurde et l’humour noir aussi bien que le lyrisme et le grand spectacle. Vient ensuite une découverte de plus de la série noire : Antoine Chainas. Aime-moi, Casanova met en scène Milo Rojevic, plus connu sous le surnom de Casanova, flic passablement dérangé. Issu d’un milieu modeste, pour ne pas dire misérable, sa belle gueule lui vaut de très nombreux succès, auxquels sa dépendance maladive envers le sexe ne lui permet pas de résister. Habituellement, il ne fait pas grand-chose de la journée, se remettant de ses frasque de la nuit, quand il n’est pas dans les sous-sol avec une stagiaire de passage. C’est son partenaire Giovanni, l’ange, le flic le plus honnête et le plus efficace du commissariat qui fait tout le boulot. Seulement voilà, depuis maintenant quatre jours, Giovanni a disparu, et le grand Manitou ordonne, de façon officieusement, à Milo de le retrouver. Comment faire quand on n’a jamais mené une enquête, et qu’on est en permanence en manque de sexe ? Voilà un premier roman sacrément gonflé. Rarement un auteur a mis en scène un personnage principal aussi dérangé, aussi paumé, aussi suicidaire. Encore plus rarement a t’il osé le parer d’aussi peu de qualités ! Les loosers habituels, perdus dans les brumes de l’alcool ou de la drogue ont au moins quelque chose pour eux, une grande intelligence, une intuition, connaissance du terrain, une habilité particulière à la castagne ou au tir au suspect. Ici rien. Casanova erre, ne comprend rien, prend des coups, en reprend, en redemande, se fait engueuler, humilier … C’est gonflé, rude, dérangeant, d’autant plus que l’écriture suit et ne fait aucun cadeau. Cela ne plaira pas à tout le monde, mais il sera difficile de nier qu’il y a là un auteur à suivre attentivement. Continuons avec un auteur maintenant consacré qui nous livre ici son onzième roman, Cruelles natures, publié chez Rivages. Pascal Dessaint y quitte Toulouse pour les brumes des étangs de la Brenne et le ciel bas et blanc du Nord. Dans la Brenne se trouve Antoine ex écrivain. Il publiait, aussi bien dans les revues grand public que dans la presse scientifique des articles sur la nature qui lui avait valu une grande renommée. Jusqu’au jour où il n’a plus pu écrire. Il s’est alors retiré dans le pays des étangs, en compagnie de Myriam. Depuis leur dernière dispute, ils ne se parlent plus. Mauricette a 17 ans, elle vit à Dunkerque, seule depuis que son père est dans le coma à la clinique, après un accident de voiture. Il y a un an, elle a reçu quelques lettres de sa mère qui les a abandonnés quand elle avait sept ans. Myriam essaie d’expliquer pourquoi un jour elle est partie avec Antoine. En même temps que sa ville d’adoption, Pascal Dessaint quitte également son équipe de flics pour nous replonger au cœur d'individus au bord de la rupture, comme dans ses premiers romans, Un pieuvre dans la tête ou Bouche d'ombre. Il a depuis gagné en métier, en maîtrise de la construction, du tempo et de la langue, sans rien perdre de sa capacité à faire passer les émotions. Le rythme s'adapte au narrateur, à son environnement, ralentit, s'accélère brusquement, passe de la contemplation au stress d'un événement violent, la langue suit, fluide. Pascal Dessaint autrefois presque essentiellement citadin confirme ici que sa prose et sa poésie sont aussi justes quand il décrit les beautés d'un chant d'oiseau au bord d'un étang dans la peinture d'une errance urbaine. Peu à peu, le lecteur ensorcelé commence à entrevoir où il l'amène, au cœur de la folie et de la douleur. On referme le bouquin la gorge serrée. Finissons avec deux auteurs qui nous emmènent loin, très loin de France : Avec Tran-Nuth, et Les travers du Docteur Porc chez Picquier revoilà le Vietnam du XVII° siècle, où le Mandarin Tân ayant quitté sa province, c’est le Docteur Porc qui se retrouve en charge du tribunal. Il plus préoccupé par l’agrandissement de son cabinet que par l’administration de la justice, jusqu’à ce qu’il soit mis face à un mystère qui titille son intelligence … et son amour-propre. Un squelette, tout propre, a été trouvé dans une grotte aux abords de la ville, et l’apothicaire Lâm a tenté de soudoyer l’aide du bon docteur pour truquer les analyses sur les os. Oser tromper le Docteur Porc ! Quelle outrecuidance ! Les coupables vont s’en repentir. Ce nouvel opus se situe d’emblée dans le registre de la farce. Un titre que ne renierai pas Maître Oppel, un personnage central haut en couleurs et en odeurs (son haleine est une de ses armes les plus redoutables), et des situations de vaudeville traitées sur le mode de la comedia dell arte … Tout concourt à faire de ce roman l’un des plus truculent, des plus picaresque de la série. Loin de la noirceur de l’Esprit de la Renarde, ici on ne tremble pas, on rit, on se moque des travers des différents personnages, pour s’apercevoir que la nature humaine n’a guère changée en quelques siècles. Au passage on apprend également énormément de choses passionnantes sur les médecines du XVII° siècle. Dans Otelo réédité chez folio policier, Bernard Mathieu commence là où Zé se terminait : Zé, jeune flic sorti des favelas de Sao Paulo par son mentor Otelo a été abattu par Barreto, policier corrompu de Brasilia, au moment où il allait arrêter un sénateur et son fils pour les meurtres qu’ils avaient perpétré. Barreto se retrouve alors face à trois cadavres, et empoche une douzaine de lingots d’or qui appartenaient au fils du sénateur. Rendu fou par la perspective de devenir riche, il commence un road movie vers le sud du pays où il espère trouver quelqu’un qui lui achète ses lingots. Il ne sait pas que Zé avait eu le temps d’écrire à son maître, à Sao Paulo, pour désigner son assassin probable. Otelo qui ne s’est jamais pardonné son rôle dans la répression sanglante que mena la dictature contre les mouvements d’extrême gauche, se reproche maintenant d’avoir envoyé Zé à la mort et, jurant de la venger, se lance à la poursuite de Barreto. Magnifique roman où la moiteur, la chaleur, les moustiques et la pourriture, des plantes comme des cadavres offre un contrepoint parfait à la folie et à la fièvre qui gagne, petit à petit, les deux personnages. Otelo est rongé de l’intérieur par sa culpabilité, Barreto par une soif de richesse, et des rêves très télévisuels, les deux pourrissent irrémédiablement de l’intérieur, et courent vers la confrontation finale en semant les cadavres derrière eux. Le lecteur est pris dans ce tourbillon, dans cette folie, qui répond également à celle d’une époque pas si lointaine où les militaires brésiliens, comme leurs collègues argentins ou chiliens, torturaient et massacraient à tour de bras. Comme dans le premier volet de la trilogie, l’écriture, magnifique, est ponctuée de phrases en brésilien qui viennent, sans jamais gêner à la compréhension ni paraître artificielles, donner une musicalité très locale au récit. Finalement, match nul, le vainqueur est … le lecteur. Le tour du monde du polar 27-03-2007 Tour du monde du polar en 16 escales, des Etats-Unis à l'Exagone en passant par le grand Nord, l'Algérie, l'Italie ou le Chili ... La chronique de Jean-Marc Laherrère Vive la France! 20-12-2006 Une fois n’est pas coutume, voici une chronique franco-française, qui nous balade aussi bien dans l’espace que dans le temps. Commençons par quelques rééditions, plus ou moins récentes : Avec Requiem pour un poisson (folio policier, 2006) Christine Adamo, réussit l’exploit d’écrire un polar haletant dont le personnage principal est un poisson vieux comme le monde. Impossible ? non, la preuve : Marie est jeune, amoureuse et enceinte. Tout pour mener une vie tranquille et satisfaisante. Jusqu’au jour où sa mère lui apprend que son père, qu’elle croyait disparu en mer alors qu’elle était toute petite, vient en fait de mourir. C’était un scientifique reconnu, spécialiste du cœlacanthe, ce poisson des grands fonds, découvert en 1938 alors qu’on le croyait disparu depuis des millions d’années. Ce père qui ne s’est jamais soucié d’elle lui confie ses papiers, et lui demande, dans son testament, de finaliser ses recherches. Il fallait le faire ! Centrer un thriller sur un poisson vieux de centaines de millions d’années, et grâce à ce monstre, faire voyager le lecteur d’Afrique du Sud aux Comores, en passant par le Bretagne et l’Indonésie, passer en revue quelques dizaines d’années d’histoires politiques de ces pays, évoquer l’apartheid, la présence française aux Comores, le gouvernement de Suharto, tout cela sans didactisme et sans lourdeur. Arriver, en prime à tenir en haleine pendant quatre cent pages à partir d’un savant mélange de thriller classique, avec morts louches, affreux machiavélique, et jeune femme en danger, et de thriller scientifique, dans lequel Christine Adamo arrive à transmettre l’impatience, la fébrilité, et la jouissance de la découverte scientifique. Toujours chez folio policier, le voyage continue, même si l’on reste en Europe, et beaucoup plus près de nous dans le temps avec Route Story de Joseph Bialot : Franz est routier, et amoureux de Féline, une jeune femme insaisissable. Pour elle, il est prêt à tout, et attend à Istanbul un chargement humain qui lui rapportera beaucoup plus que son travail habituel : une trentaine de kurdes à faire passer, en douce, à travers toute l’Europe jusqu’en France. Michel a treize ans, il vient de s’enfuir de chez lui pour aller déposer deux roses à l’endroit où son père, routier, s’est tué. Péji aussi est routier, il se remet difficilement de sa rupture avec Féline, partie avec son pote Franz. Leurs routes vont se croiser une dernière fois.Il y a plusieurs façons de dénoncer l’hypocrisie de nos sociétés qui font semblant de lutter contre l’immigration clandestine, feignent de compatir à la misère de nos voisins, et, en réalité, en profitent pleinement. On peut écrire des articles, des essais, des éditos … Ou, comme Joseph Bialot, on peut concocter un polar redoutablement efficace, sans prêche ni pathos, mais avec de vrais personnages, ni tout à fait bons ni tout à fait pourris, capables d’être mauvais comme des teignes comme d’être pleins d’humanité. On peut alors alterner les points de vues, construire une intrigue éclatée qui suit les trajectoires des uns et des autres. Des trajectoires qui, bien entendu, finissent par se croiser dans un final parfait. Encore faut-il avoir le talent de Joseph Bialot, ce qui n’est pas donné à tout le monde … Voyage encore avec cette réédition chez Rivages d’un roman d’Hervé Jaouen : Les moulins de Yalikavak (Rivages, 2006) : Saint Baptistain, petite bourgade tranquille de la côte Atlantique, son maire socialiste et pusillanime, Jean Sybelle dit Jean le Pieux, son conseil municipal franchouillard, ses rivalités, ses cafés, son secrétaire de mairie, Serge Morvan le narrateur. Clochemerle sur mer, jusqu'à l'arrivée tonitruante de Nelias Amalamelou, financier d'origine géorgienne, qui vient investir pour construire un immense complexe touristique de luxe. Puis c'est Lou, sa fille, poupée éblouissante, fanatique de livres qui vient s'installer dans la villa qu'il a achetée. Dans ce roman délicieusement amoral Hervé Jaouen dissèque avec beaucoup de brio, de lucidité et d'humour le fonctionnement d'une petite ville de province. C'est acide et sans pitié, tout le monde y passe, le lecteur grince des dents, puis sourit, avant de s'indigner. D'autre part, Jaouen crée des personnages inoubliables, au premier rang desquels Nelias, sorte de bulldozer tonitruant et infatigable dont le charisme et l'énergie crèvent, non pas l'écran, mais les pages. Venons en maintenant aux inédits : Avec pour commencer un grand plaisir, le retour de Mouloud Akkouche au polar. Sa Rue des absents (Editions de l’Atelier n°8/Noires de Pau, 2006) nous promène à travers la France et même en Suisse et commence à Pau où Véronique Radkov se réveille avec un gueule de bois sévère : Elle ne se souvient plus de rien, ne comprend pas où elle se trouve, ni comment elle y est arrivé. Le temps de reprendre se esprits, et c’est l’horreur, elle n’est plus Véronique, n’est plus une femme mais un homme. A Montreuil, Jean-Paul tourne et vire sur son fauteuil roulant. Il n’a plus toute sa tête, et replonge souvent dans le passé, vers ce 22 mai 1979 où le Gros l’a poussé sous une voiture, en faisant un légume. Quelque part, par mail, Maxime Girard gère de loin une entreprise très prospère … Mouloud Akkouche revient au polar en beauté avec ce roman superbement construit, alternant les points de vues et les styles narratifs, apportant ainsi peu à peu les différentes pièces du puzzle qui ne dévoilent l’image complète qu’à la toute fin. Ce récit complexe est mené de main de maître, avec beaucoup de doigté et de tendresse pour des personnages aussi paumés, sinon plus, que le lecteur. Un grand plaisir de lecture. Voyage dans le temps maintenant avec deux nouvelles publications de la collection Novella SF des Editions du Rocher :Quartier Bleu de François Darnaudet se situe à Paris 2044. Le cimetière du Père Lachaise a été transformé en un immense bordel, le Quartier Bleu, fermé, royaume des putes blacks, contrôlé par un corps de police constitué de Maoris et d’antillais, connu pour son extrême violence. Depuis quelques temps, les cadres en mal d’émotion ont une fâcheuse tendance à s’y faire exploser en compagnie des prostituées avec lesquelles ils se trouvent. En dehors, la ville est tenue par les différents corps de police, qui n’arrivent pas à arrêter le grain de sable d’un système rodé : Un certain Nichachien Reilly junior, qui pirate tout, s’infiltre dans tous les réseau, et y lance ses virus qui affichent du Bakounine sur tous les écrans. C’est dans ce contexte que Franz Keller, ancien flic devenu privé, est contacté par la veuve d’un cadre récemment explosé pour aller dans le Quartier Bleu récupérer une puce qu’il avait implantée dans le crâne qui aurait enregistré ses derniers moments. François Darnaudet aime les mélanges de genres. Cela se voit, et cela lui réussit. Son privé est un magnifique spécimen pur et dur, cent pour cent hard-boiled, le décor est dans la droite ligne des univers déglingués que nous promettent un Jérôme Leroy ou un Alan Moore, son agitateur, à qui, on le sent, va toute sa sympathie, doit beaucoup à ses convictions anarchistes. Le tout fonctionne parfaitement, capte et captive l’attention du lecteur, et fait froid dans le dos. Heureusement, contre les sarkonneries, il y aura toujours un Darnaudet, un Nichachien, ou un V, comme Vendetta. Spirit 59 de Sergueï Dounovetz se situe quelques années plus tard, en 2050, du côté de ce qui fut Palavas. Dick Roy, ancien soldat des 4e et 5e guerre du Golfe est maintenant à la tête d’un groupe de miliciens privés ; Spirit 59. Il travaille pour une des deux grosses entreprises de la région, l’UMDLF (l’Union des Marshals qui en ont Dans Le Falz) créée par Bleck Pass, qui le premier réussit à convaincre les pouvoirs publics de l’époque de privatiser complètement le marché de la sécurité. Il est envoyé avec son groupe anéantir un groupe d’androïdes devenus autonomes, et surtout doit récupérer leur chef, une Sham 69 femelle. Le problème est que ce modèle est censé avoir été totalement retiré de la circulation, trop parfait, trop perfectionné, trop dangereux. Difficile de ne pas penser à Blade Runner, Philippe Dick, et Harrison Ford faisant la chasse aux Répliquants. La référence pourrait être écrasante, il n’en est rien. Principalement parce que le décor est totalement différent et le propos beaucoup plus directement politique, entre la description d’une Terre dévastée et difficilement vivable, celle des conséquences d’un libéralisme très …sarkosien, et de l’exacerbation de soi-disant guerres de "civilisations", si l’on peut encore appeler civilisations des systèmes basés sur le profit, l’ignorance et la peur de l’inconnu. Le personnage principal, dur à cuire dans la plus pure tradition, fonctionne très bien dans cette ambiance apocalyptique, prend des coups, en rend, s’aperçoit peu à peu qu’il s’est fait complètement manipuler, jusqu’à la fin qui tombe comme un couperet et laisse le lecteur avec plus de questions que de réponses. Une réussite. Tout près de nous, tellement près qu’il n’a pas finit d’alimenter discussions, commentaires et controverses, Thierry Jonquet revient sur les émeutes des banlieues de 2005, en passant quand même par un vers du père Hugo : Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte (Seuil, 2006) : Anna Doblinsky, fraîchement sortie de l'IUFM, vient prendre son premier poste de prof de français à Certigny. Parmi ses terreurs de troisième, Lakdar Abdane, jeune beur très doué est le seul qui l'aide à tenir les fauves. Lakdar cherche à s'en sortir, mais depuis qu'une erreur à été faite, quelques semaines plus tôt, aux urgences où il était allé pour un fracture du bras droit, il n'y arrive plus, ne pouvant écrire de la main gauche. Autour, c'est la guerre froide, entre les frères Lakdaoui, qui tiennent une barre et le trafic de shit et Boubakar le Magnifique dont le fief se situe à moins d'un kilomètre et qui règne sur une réseau de prostitution. Le substitut du procureur Richard Verdier, et le commissaire Laroche essaient désespérément de ne pas se laisser déborder complètement. Tout cela va bientôt voler en éclat. On ne peut pas dire que les auteurs français se désintéressent de la situation sociale de leur pays : Après Dominique Manotti et Lorraine Connection (voir une chronique précédente), description au scalpel des effets de guerres économiques sur la vie des ouvriers (ou ex ouvriers) dans une région sinistrée, voici la vision de Thierry Jonquet de la situation dans les banlieues. Le roman n'est sans rappeler ceux de Georges Pelecanos à Washington : Même constat accablant, même description sans pitié, qui ne cherche pas à excuser les pires horreurs commises, mais montre comment elles arrivent, même désespoir des rares qui essaient encore de faire quelque chose, même violence, se trompant de cible, même récupération par les vautours d'une misère économique, éducative, affective ... Dans le gouffre sans fond laissé par l'abandon de populations entières, les pires saloperies (trafic de drogue et vente d'armes d'un côté, propagande haineuse et simpliste de l'autre) tirent parti de la rage, de la frustration et de l'absence totale d'espoir. Comme Pelecanos aux USA ou Harvey et Hurley en Angleterre, Thierry Jonquet ne propose pas de solution, mais rend éclatante l'urgence qu'il y a à en trouver une ! Il le fait avec un réel talent de romancier, multipliant les points de vue, les niveaux de langage, et avec un impressionnant sens du rythme et du suspense. Tout cela n’étant pas très gai, je vais essayer de finir sur une note d’humour, même si c’est de l’humour particulièrement noir : Jan Thirion, auteur de la région toulousaine avec lequel il va falloir apprendre à compter, publie chez Krakoen petit bijou d’un noir d’encre, complètement amoral, et d’autant plus délectable : Ego Fatum. Cedric Mangana est flic à Toulouse en congé maladie depuis que le Gaulois, suspecté d’être un tueur en série, l’a assommé avant de prendre la fuite. Tout pourrait aller au mieux : Delphine sa copine du moment est de sortie, il glande devant la télé pendant que Milly, la fille de Delphine vaque à ses occupation d’ado gothique dans sa chambre. C’est quand Milly tombe par le balcon, en essayant d’échapper à une grosse araignée noire et velue que les choses se détraquent. Et ce n’est que le début d’une nuit qui va aller de mal en pis, de mort en mort, pour finir dans un bain de sang. La référence qui vient immédiatement à l’esprit est After Hours de Scorcese. Comment une première catastrophe va déclencher une réaction en chaîne, chaque nouveau mouvement du héros pour se tirer d’affaire ne faisant que l’enfoncer davantage dans le cauchemar. C’est noir, très noir, de plus en plus noir, et sanglant, mais c’est surtout drôle. Parce qu’on est bien obligé de rire de cet enchaînement mené tambour battant, qui ne laisse ni au héros, ni au lecteur le temps de reprendre son souffle. Jusqu’à un final en forme de feu d’artifice totalement amoral. Un vrai petit régal.Le blues de l'Albion 30-10-2006 La situation est sombre pour les plus faibles chez nos voisins british, c’est sans doute pour cela, entre autres, que le polar s’y porte si bien. Ces dernières semaines ont été l’occasion de retrouver deux grands du polar anglais : Le premier, Graham Hurley, voit son second roman réédité chez folio policier. On retrouve dans Les anges brisés de Somerstown (Folio Policier, 2006) Joe Faraday, flic à Portsmouth, dont la vie n’est vraiment pas rose : Comment ne pas se désespérer quand Helen, une gamine de quatorze ans, belle comme le jour, saute du haut d'une tour de plus de vingt étages. Bien que cela semble être un suicide, Joe décide d'enquêter. Il découvre qu'un gamin de dix ans, surnommé Doodie, était avec elle au moment où elle a sauté. L'ennui est que le gamin en question n'est jamais chez lui, est connu comme une terreur par les services sociaux, et reste introuvable. En parallèle, le superintendant Willard essaie de récupérer le maximum d'enquêteurs pour élucider le cas de la mort de Bradley, un minable, petit dealer, retrouvé pendu affublé d'une culotte de femme rouge. Il avait subi, avant, une sévère raclée. Un peu plus tôt cette année, Le Masque avait publié le dernier roman de Hurley. Dans La nuit du naufrage, Faraday se retrouve en charge de l’enquête sur la mort de Sean Coughlin, gardien de prison, connu pour sa brutalité et son sadisme. Il a été battu à mort chez lui et les premières investigations se portent sur les anciens détenus ayant eu à le subir. Mais Faraday n’est pas convaincu qu’un ancien prisonnier soit assez bête pour risquer la prison à vie juste pour se venger. La solution est peut-être à chercher dans le passé militaire de la victime, qui était marin, engagé sur un des navires coulés pendant la guerre des Malouines. Comme son collègue et compatriote John Harvey, Graham Hurley excelle dans l'exercice de mêler plusieurs enquêtes qui s'éloignent, se répondent, se rapprochent, pour finalement se rejoindre ; comme lui, il ancre son enquête dans la réalité sociale, et nous passionne, en marge de l’enquête, pour la vie de ses personnages. Le premier roman dresse le portrait d'une Angleterre ravagée par les années Thatcher, où des pans entiers de la population ont été mis de côté, puis oubliés par les gouvernements suivants. L'état d'abandon dans lequel se trouvent les gamins qu'il décrit paraît inconcevable dans un pays aussi riche et "civilisé" que l'Angleterre. Il est encore plus inconcevable que cet état de fait ne soulève pas l'indignation de tous. Et pourtant ... Le second dessine le portrait poignant des rescapés de la guerre des Malouines qui, comme tous les participants à une guerre, qu’elle soit petite ou grande, sont marqués à jamais par ce qu’ils ont vécu. Les personnages, principaux ou secondaires, sont magnifiquement campés, émouvants, magnifiques ou pathétiques, mais toujours complexes et extrêmement humains. Décidément, Hurley est un grand du roman noir anglais. John Harvey, puisqu’on parle de lui, est de retour chez Rivages avec De cendre et d'os (Rivages thriller, 2006) : Après avoir tiré sa fille Katherine, seize ans, des mains d’un tueur fou lors d’une affaire qui eut un impact national, Frank Elder est retourné à sa retraite solitaire dans les Cornouailles. Il en est tiré par un coup de fil de son ex femme : Katherine ne récupère pas, et se laisse complètement couler : elle ne suit plus ses études, découche et disparaît régulièrement. De passage à Nottingham, Frank ne peut que constater, sa fille refusant de lui parler. De retour dans son repère, il est tiré de son isolement par une information : une femme flic, Maddy Birch, a été retrouvée violée et tailladée près de chez elle à Londres. Comme Frank la connaissait, il réussit à se faire prendre comme consultant dans l’enquête.Avec ce roman John Harvey reprend son personnage apparu pour la première fois dans De chair et de sang (Rivages, 2005). Il fait preuve, une fois de plus, des immenses qualités de sa série consacrée à Charles Resnick : qualité de l’écriture, virtuosité de la construction romanesque qui mêle plusieurs intrigues avant de les faire se rencontrer, capacité à donner chair à des personnages vrais et émouvants, maîtrise impeccable du suspense … On retrouve ici tout ce qui fait que Harvey est grand. Frank Elder est un personnage très attachant, que l’on retrouve déjà avec plaisir, et dont on attend avec impatience une nouvelle apparition. La série noire de son côté publie la première traduction d’un nouvel auteur anglais, Jonathan Trigell. Jack, le personnage central de Jeux d’enfants, ne s’appelle pas Jack. Pour les tabloïds anglais, depuis quinze ans, il est Boy A, le monstre qui avec Boy B avait torturé et tué Angela, une gamine de dix ans, quand lui-même n’était qu’un enfant. Depuis, Boy B a été "suicidé" en prison, et Boy A vient juste de sortir de prison, sous l’identité de Jack, et sous la protection de Terry, l’éducateur qui le suit depuis son incarcération. Jack va essayer de se créer une nouvelle vie. Il trouve un travail, se fait des copains, et tombe même amoureux de Michelle, à qui il ne peut se résoudre à parler de son passé. Mais surtout, Jack vit dans la peur permanente d’être reconnu.Superbe découverte que celle de cet auteur. Dans un aller-retour permanent entre le présent de Jack, et son passé, avant et après le meurtre, Jonathan Trigell concocte un suspense qui prend littéralement le lecteur à la gorge. La double question : que c’est-il réellement passé ce jour là, ces deux gamins sont-ils des monstres ? Et Jack va-t-il vraiment pouvoir refaire sa vie ? obsède le lecteur jusqu’à la toute fin du roman. Sa grande originalité est de s’intéresser non pas à l’élucidation d’un meurtre, mais à la possibilité d’une réinsertion du meurtrier. Sa première force est d’avoir réussi à le faire avec autant de tension et de suspense qu’une traque classique. Mais ce n’est pas tout. Trigell dresse des portraits magnifiques, de victimes et de bourreaux, sans manichéisme, sans angélisme mais avec beaucoup d’humanité. Pour finir, son roman est une charge implacable contre une presse britannique pourtant montrée en exemple par ceux qui oublient que les journaux les plus lus sont aussi les plus orduriers. Leur rôle et l’ambiance de lynchage généralisé qu’ils alimentent dans une population prête à tous les préjugés sont dénoncés sans pitié. Reste une question lancinante pour le lecteur : suis-je vraiment meilleur qu’eux ? Pour finir, un des nouveaux auteurs vedette de la série noire, l’irlandais Ken Bruen, dont voici le troisième volume consacré à Jack Taylor, privé à Galway. Dans Le martyre des Magdalènes (série noire, 2006) il a sombré dans l’alcool et la déprime après sa dernière enquête (Toxic Blues, série noire 2005). Il est obligé d’en sortir quand il est contacté par Bill Cassell, truand local connu pour sa cruauté. Quelque temps auparavant il a contacté une dette envers lui, et il ne peut refuser de lui renvoyer l’ascenseur. Bill lui demande de retrouver Rita Monroe, l’ange des Magdalènes, qui aida les jeunes femmes enfermées par les sœurs de sinistre mémoire jusque dans les années 60. La mère de Bill avait réussi à s’échapper grâce à Rita. Jack ne se doute pas que son enquête va faire ressurgir des fantômes que Galway aimerait bien oublier.La série consacrée à Jack Taylor et à Galway est d’une noirceur totale. Ce nouvel ouvrage ne fera pas exception, bien au contraire. Pour donner une idée, dans ses moments de déprime, pour se conforter dans la noirceur de sa vision du monde, Jack aligne sur son étagère les romans de Robin Cook consacrés au sergent de l’usine, et les lit à la suite, en commençant par "J’étais Dora Suarez". Peu d’écrivains savent, comme Ken Bruen, rendre palpables les effets de l’alcool sur leurs personnages. Il se hisse, ici au niveau d’un Pelecanos ou des premiers romans de Lawrence Block, auxquels il rend d’ailleurs hommage, Jack Taylor étant un lecteur compulsif au goût très sur qui a toujours un extrait de roman ou de poème à l’esprit. Malgré tout cela, malgré l’histoire atroce des jeunes femmes séquestrées et torturées jusque dans les années soixante par des religieuses psychopathes, le roman est éclairé par quelques sursauts d’humour, d’énergie désespérée, et par la profonde humanité des personnages. Sombre et lumineux à la fois. Tour du monde de la rentrée polar 2006 29-09-2006 C’est à un véritable tour du monde que nous invite la rentrée polar cette année: Cela commence à Cuba, grâce aux éditions Métailié qui publient le nouveau roman de Leonardo Padura, Les brumes du passé. Nous sommes à La Havane, en 2003, et cela fait plus de dix ans que Mario Conde a démissionné de la police pour devenir spécialiste en livres anciens. En ces temps de crise, où les jeunes cubains ne jurent que par les dollars, acquis plus ou moins honnêtement, de nombreuses vieilles familles sont prêtes à tout vendre pour s’acheter à manger. Mais Conde ne s’attendait pas à découvrir trésor comme celui d’Amalia et Dionisio Ferrero, un frère et sa sœur qui vivent en compagnie de leur mère dans la maison de ceux qui furent ses patrons : la famille Montes de Oca, qui quitta La Havane au moment de la révolution. Dans un des livres qu’il garde pour lui, Conde découvre la photo d’une chanteuse de boléros dont il n’a jamais entendu parler : Violeta del Rio. Son instinct de flic se réveille, et il commence à chercher qui était cette femme, pourquoi plus personne ne se souvient d’elle, et ce que faisait cette photo dans un livre rare. Les romans de Padura sont de plus en plus beaux, de plus en plus émouvants. Comment ne pas être touché par un personnage qui préfère sauvegarde des livres qu’être riche, et qui utilise le moindre sou gagné pour être avec sa bande de toujours, et adoucir le malheur de son meilleur ami ? Conde est grand, son créateur aussi. Comme souvent, il profite de son intrigue pour revenir sur le passé de son pays et de sa ville et fait revivre les heures flamboyantes et impitoyables de la fin du règne de Battista. Il dresse également un portrait sans concession du pays, où la débrouille est devenu le mode de vie des jeunes, prêt à tout pour soutirer des dollars aux touristes, et où des pans entiers de la population sombrent dans la misère et la violence qui l’accompagne. Dans ce pays en pleine mutation, Conde et ses amis sont désenchantés mais solidaires, sans illusions mais non sans morale, inadaptés, mais à jamais fidèles. Un grand roman qui s’est vu remettre le prix Hammet lors de la Semana Negra 2007.Rapprochons nous avec Mine G. Kirikkanat, écrivaine turque qui publie toujours chez Métailié, La malédiction de Constantin. Elle nous transporte dans un futur proche, où deux séismes épouvantables viennent de secouer Istanbul. Les eaux ont tout envahi, les incendies des raffineries de la région ont fini de détruire ce qui était encore debout. L’aide internationale afflue, d’Europe et des Etats-Unis. Elle n’est pas sans arrière pensée. Les américains veulent profiter de l’occasion pour mettre la main sur le pays, et asseoir ainsi leur main mise sur la région, après l’expérience irakienne qui ne s’est pas révélée totalement concluante. L’Union Européenne, qui a toujours refusé l’entrée de la Turquie, veut éviter l’hégémonie américaine, et protéger ses intérêts. Et il faut toujours compter sur la Russie. C’est dans ce contexte qu’arrivent à Istanbul : Féridé, correspondante à Paris d’un journal turc, qui fuit la capitale où elle a été témoin de l’assassinat d’un militant kurde et Sinan Laforge, moitié turc, moitié français, employé de l’UE, envoyé pour négocier avec les américains.Voilà un thriller de politique fiction original et bien construit. Certes les personnages sont un peu monolithiques et manquent d’épaisseur, ce qui empêche parfois de se laisser emporter par l’émotion. Mais ce petit défaut est largement compensé par la construction parfaitement rythmée du roman, et la description hallucinante d’Istanbul, ville mythique, ravagée par un catastrophe, certes imaginaire, mais malheureusement pas totalement impossible. Toutes les conséquences du cataclysme sont parfaitement rendues, géographiques et urbaines mais surtout humaines et géopolitiques. Une belle réussite pour cette auteur que l’on découvre en France. La série noire nous emmène vers une destination plus classique, les Etats-Unis, avec un nouvel auteur, Rob Roberge et son Panne sèche. Nick Ray n’est pas un golden boy : looser de la plus belle eau, il a échoué en Californie, à la réception d’un hôtel pathétique en instance de démolition. Il faut dire qu’il n’aime pas vraiment travailler. Alors quand, en rachetant de vieux ordinateurs, il tombe sur des listes de témoins protégés par le FBI il pense qu’il y a de l’argent à en tirer. Il s’associe à Joe, un ancien avocat devenu junkie qui loge dans son hôtel, et Serguei, truand russe à l’anglais approximatif, la morale élastique, et la poigne de fer. Bien entendu, rien ne se passe comme prévu. Les paumés, loosers pathétiques voués à l’échec, font partie des silhouettes classiques du roman noir. Encore faut-il savoir les mettre en scène, le risque étant que l’auteur soit aussi approximatif et je menfoutiste que ses personnages. Ce n’est pas le cas de Rob Roberge qui réussit parfaitement l’exercice. La quatrième de couverture fait référence au Big Lebowski, et c’est bien à la galerie de personnages inoubliables des frères Cohen que font penser, non seulement les trois "héros", mais également les trognes superbement croquées qui constituent leur entourage. L’intrigue, aussi déjantée soit-elle, se tient, et l’ensemble brosse le tableau désolant mais tendre d’une Amérique de laissés-pour-compte qui ne croient plus en rien, mais refusent de perdre leur humanité. Nick voit bien que le monde qui l’entoure est injuste, mais, contrairement au vieux syndicaliste qui partage avec lui la garde de l’hôtel, il n’a ni l’envie ni l’illusion de pouvoir le changer un jour. Comme l’hôtel, il se laisse sombrer et attend la démolition, en espérant qu’elle ne viendra jamais. Toujours aux Etats-Unis, et toujours dans la série noire, un nouveau roman magnifique de James Sallis : Bois Mort. Il y met en scène un nouveau personnage, Turner, qui a été flic à Memphis, puis a fait huit ans de prison. Une fois libéré, après avoir travaillé un temps comme thérapeute, il a choisi de s’installer à l’écart, en pleine nature au bord d’un lac dans le Tennessee. Il y vit tranquille jusqu’au jour où le shérif de la petite ville voisine vient lui demander de l’aide : Un jeune homme inconnu, a été retrouvé, les mains attachées et un pieu planté dans le cœur, dans un lotissement en construction en limite de la ville. Il avait dans une poche des lettres appartenant au maire de la ville.Malgré l’enquête policière et quelques morts violentes, c’est un très beau roman, serein comme le lac au lever de soleil qui sert de décor à l’épilogue que livre là James Sallis. Le suspense vient davantage de la révélation progressive du passé de Turner que de l’enquête proprement dite. Un passé de violence qui l’a amené à ce qu’il est maintenant, un homme calme, en paix avec lui-même et qui évite d’avoir trop de contact avec les hommes, même s’il les aime et les comprend. James Sallis évite le cliché du vieux guerrier qui sort les armes une dernière fois pour combattre les fantômes de son passé. Son passé, Turner l’a digéré, il ne reviendra plus, sinon sous forme de souvenirs. D’avantage chronique qu’enquête policière, c’est le portrait humaniste et tendre d’une Amérique rurale, appauvrie par des années d’une politique qui ne se soucie guère des plus pauvres, qui survit, en essayant de préserver sa dignité, loin des centres de décision, des millions brassés, et des appels à la guerre sainte. Turner est un très beau personnage, le protagoniste d’un beau roman, qu’on aura plaisir à retrouver.Autant Bois mort est calme, posé, autant Drive du même James Sallis, publié chez Rivages, est un exemple construction nerveuse toute en efficacité. Son personnage principal n’a pas de nom. Il est le Chauffeur et travaille comme cascadeur pour le cinéma. La moitié du temps. L’autre moitié, il travaille pour des truands. Des deux côtés il est reconnu comme l’un des meilleurs. Des deux côtés, il fait le travail pour lequel il est payé, et bien payé, et ne veut rien savoir du reste, que ce soit les scénarios, ou le détail des coups. Mais aujourd’hui tout va changer, parce qu’on a essayé de le doubler. James Sallis dédie ce court roman à Ed McBain, Donald Westlake et Lawrence Block. C’est à Richard Stark (alias Westlake) et son personnage de Parker qu’il fait le plus penser ici : Même type de personnage, sans attache et d’une efficacité terrible dans tous ses gestes, et surtout même style, tranchant comme un rasoir, d’une efficacité aussi terrible que celle du personnage, sans un mot, sans une ponctuation de trop. L’intrigue, superbement menée, mêle présent et passé dans une série de flash-back parfaitement maîtrisés et dosés. Au-delà des différences évidentes de style et de rythme entre ces deux romans de James Sallis, on retrouve dans les deux la même qualité d’écriture, la même maîtrise de l’utilisation des flash-back, et les commentaires, jamais insistants, glissés avec justesse et parcimonie, qui indiquent, sans la moindre équivoque, ce qu’il pense de l’Amérique de Bush. Un petit tour chez nous avec le dernier roman de Dominique Manotti, Lorraine connection, chez Rivages : A Pondange, en Lorraine, l'usine Daewoo qui fabrique des tubes cathodiques est la seule source d'emploi d'une région marquée par la mort de la sidérurgie. Les conditions de travail y sont très dures, et les accidents fréquents. L'électrocution d'une ouvrière enceinte met le feu aux poudres : l'usine se met spontanément en grève et les ouvriers occupent les locaux et séquestrent les cadres. Dans la soirée l'usine flambe. Les responsables de Daewoo arrivent à faire classer l'affaire rapidement, mais c'est sans compter sur les grandes manoeuvres en cours pour le rachat de Thomson, par Matra et Daewoo. Le concurrent éliminé, Alcatel n'entend pas en rester là, et sent qu'il y a dans l'incident de Pondange de quoi faire pencher la balance en sa faveur. Peu d'auteurs sont, comme Dominique Manotti, capables de faire cohabiter, dans un même roman, les conditions de vie et de travail d'ouvriers en Lorraine et les manigances de menées par la grande industrie française lors des achats et fusions. Ils sont encore plus rares à décrire ces deux milieux qui ne se côtoient jamais avec la même vraisemblance et la même précision. Une fois de plus, elle livre un roman impressionnant par sa complexité, sa clarté, son sens du rythme, la précision et le tranchant de son style, et la mécanique parfaite de sa construction et de son suspens. Un roman qui radiographie le pays, depuis la corruption du pouvoir et les guerres feutrées mais réelles que se mènent nos grands industriels, jusqu'aux conséquences pratiques sur les vies de milliers de victimes. Un roman indispensable et passionnant.Nous repartons maintenant loin, très loin, en Nouvelle-Zélande, dans les années 70. Ronald Hugh Morrieson fut longtemps un auteur méconnu chez lui. Son roman L’épouvantail date de 1976 ; il arrive chez nous grâce à Rivages. Ned Poindexter est ado à Klynham, petite bourgade rurale en Nouvelle-Zélande. Sa famille n’est pas franchement un modèle, entre un oncle qui s’évertue à ne jamais rien faire, un frère spécialiste de billard, et un père qui tente de faire des affaires dans la brocante au volant d’une épave. Heureusement il y a Prudence, sa sœur aînée, la plus jolie fille de la ville, et son pote Les Wilson avec qui il fait les 400 coups. La vie s’écoule, avec ses hauts et ses bas, mais une ombre plane sur Klynham depuis que Salter, magicien itinérant, épouvantail immense et famélique au regard inquiétant est arrivé en ville. La trame policière est assez ténue, le drame et sa résolution intervenant assez tard dans le déroulement du roman. Cela n’empêche pas l’auteur de faire entendre une toute petite musique inquiétante, sournoise, qui vient, repart, se fait oublier pour resurgir au détour d’une phrase. Entre deux moments angoissants, le lecteur oublie presque la tension, pour se plonger avec délice dans cette chronique délicieuse, jusqu’à ce que l’ombre du croquemitaine surgisse, avant de s’évanouir à nouveau. L’auteur joue avec brio de ces ruptures de ton, passe de la drôlerie et de la truculence (dans le style Fantasia chez les ploucs), à un climat onirique et horrifique pour le plus grand plaisir du lecteur qui jubile. Une très belle découverte. Finissons cette promenade mondiale par une curiosité, le roman d’un auteur né au Japon et installé en Corse, qui publie dans une petite maison d’édition, Albiana. Kentaro Okuba met, pour la quatrième fois, en scène Wata, privé à Tokyo. Un privé sans le sou, mou, trouillard. Dans Evanescence de l'hiver il est, contre toute attente, contacté par un grand écrivain, prix Nobel de littérature en panne d’inspiration. Celui-ci lui demande d’aller enquêter à Tsukuba, cœur des recherches de haute technologie dans la grande banlieue de la ville, et de lui ramener matière à recommencer à écrire. Comment notre pauvre Wata va-t-il bien pouvoir s'introduire dans le temple de la recherche futuriste ? Wata est un drôle de privé, gras, mou, pas très malin et pas courageux qui fait davantage penser à l’inénarrable Inspecteur Jacques Clouseau incarné par Peter Sellers dans la série de la Panthère Rose qu’à Bogart. Sa seule initiative dans tout le roman ne sert qu’à lui révéler, enfin, qu’il n’est qu’un pantin. Kentaro Okuba se sert de ce personnage, finalement sympathique, pour dresser le portrait hilarant d’un monde scientifique japonais complètement allumé, composé de Docteurs Folamour vivant dans un environnement virtuel qui les coupe totalement de la réalité. Il le fait en maniant avec délice la farce et le gag visuel, pour le plus grand plaisir du lecteur. A défaut de faire un tour exhaustif de la rentrée polar (chose impossible vu la profusion), je ne saurais conclure cet aperçu sans recommander chaudement un petit bijou : Les 50 plus belles histoires / Polar et cinéma noir, co-signé de deux des plus grands spécialistes du genre en France (et dans le monde ?) : Claude Mesplède et François Guérif. En cinquante textes, magnifiquement illustrés, ils retracent l’histoire d’un genre, et d’un mariage fécond, celui du roman noir et du cinéma. On passe d’Edgar Poe à Bogart, en passant par Gabin et Gonzalez Ledesma, des exactions des privés de Pinkerton à Sherlock Holmes, avec gourmandise et délectation. C’est chez Timée-éditions, et dans toutes les bonnes librairies. Nos amis américains 26-07-2006 La production récente montre que, face à l’émergence de nombreux talents un peu partout dans le monde, le polar reste quand même un genre où les américains continuent de briller. Voici un petit panorama regroupant quelques stars confirmées, le retour d’auteurs dont on n’avait pas de nouvelles depuis quelques temps, et l’arrivée ou la confirmation de nouveaux talents. La série noire publie un roman relativement ancien de Newton Thornburg, enfin traduit en français : Mourir en Californie (To die in California, 1973) se passe au début des années 70. David Hook est fermier dans l’Illinois. Il vit heureux en famille, jusqu’au jour où on vient lui annoncer que son fils aîné, Chris, est mort. Il se serait suicidé, à Santa Barbara, en Californie, après une soirée passée avec une jeune femme de la haute. Déprimé de n’avoir pas pu lui faire l’amour, ivre, désespéré parce qu’il croit être homo, il se serait jeté du haut d’une falaise, aux abords de la maison de la jeune femme. Or cela ne correspond pas du tout à Chris, jeune homme équilibré, athlétique et bien dans sa peau qui avait décidé d’aller voyager avant d’être appelé dans l’armée. Désespéré, mais également fou de rage, David Hook part en Californie, bien décidé à faire la lumière sur ce qu’il s’est passé. La Californie dans les années 70, ses plages, son soleil, ses hippies à fleurs, sa liberté … Voilà pour la carte postale. Thornburg décrit l’envers du décor : un mouvement hippie détruit par la drogue, des jeunes complètement paumés et crasseux, le folklore psychédélique de la drogue en train de se transformer en cauchemar de la dépendance et de l’overdose, et une classe politique et possédante arrogante et égoïste. Une fois de plus, le polar s’attaque aux mythes de l’Amérique, ici celle de la contestation et du flower power, et n’en laisse plus que les éclats d’un miroir aux alouettes brisé. C’est fort, âpre et désespéré, mais également beau et nécessaire. Pour les nouveaux venus, ou les grandes confirmations, voici deux ouvrages chez Rivages Thriller. Le premier est un roman de William Bayer, auteur de l’excellent Rêve des chevaux brisés. La ville des couteaux (City of knives, 2006) se situe à Buenos Aires, et met en scène Marta Abecasis, l’incorruptible de la police fédérale de Buenos Aires, qui a fait tomber le fils d’un sénateur malgré les pressions. Elle est aujourd’hui en charge de l’enquête sur le meurtre d’une prostituée, qui a été torturée et tuée suivant des méthodes qui rappellent celles des tortionnaires militaires du gouvernement Videla. Dans le même temps, Hank Barnes, spécialiste mondial des armes et reliques nazies, arrive à Buenos Aires pour identifier le poignard ayant appartenu à Goering, la pièce la plus recherchée par les collectionneurs. Pour commencer une petite restriction : William Bayer écrit son roman pour un public américain assez peu familier de l’Argentine et sa capitale Buenos Aires, leur histoire récente, leur culture et leur population. Il explicite donc pas mal de chose, explique, détaille … Ce qui peut agacer le lecteur déjà au fait de tout cela. Mais comme ce qu’il raconte est bien documenté, c’est intéressant pour celui qui ne sait pas. D’autre part, le roman est magistralement construit, autour de quatre histoires qui, peu à peu, s’imbriquent et se répondent jusqu’à l’emballement final et la ville est superbement décrite, aussi bien dans sa géographie que sa culture et sa population. Enfin, le roman est ponctué de pages lumineuses sur le tango, la passion qu’il déclenche et les moments magiques que peuvent connaître les danseurs.Le second est Keene en colère (Sound of mind, 2006),premier roman traduit d’un jeune auteur, Jim Waltzer. Richard Keene n’est pas comme tout le monde. Il est affligé d’une ouïe exceptionnelle, qui lui permet d’entendre ce que personne d’autre n’entend, ce qu’il préfèrerait parfois ne pas entendre. Quand il avait huit ans, il a entendu, chez les voisins, son amie Cindy subir des choses qu’il n’a pas comprises ; mais il savait que c’était mal. Il en a averti ses parents qui n’ont rien fait. Le lendemain, Cindy était morte. Il a maintenant trente ans, vit dans une tour de Philadelphie, et revient, peu à peu, à la vie normale après un long séjour en asile psychiatrique. Un soir, par hasard, il entend de nouveau des bruits inquiétants chez son voisin du dessus. Voilà un premier roman très hitchcockien ! Une première partie qui pourrait être le pendant auditif de Fenêtre sur cour, avec Richard qui entend tout mais ne peut rien faire ; un suspense parfaitement maîtrisé qui voit le doute, puis la tension et la menace amplifier ; et un final vertigineux (dans tous les sens du terme) qui fait davantage penser à la fin de La mort aux trousses. Sans oublier quelques coups de théâtre subtilement dosés. Il y a pire comme références pour un premier roman très réussi.Une autre révélation au Seuil, avec Steve Hamilton et son Ciel de sang. On y découvre Alex McKnight, ancien flic de Detroit, en train de construire un chalet avec son ami indien Vinnie LeBlanc dans le Michigan quand ce dernier lui demande de l’aide : Son frère Tom, qui a eu des ennuis avec la justice, était parti accompagner quatre pontes de Detroit au Canada, à la chasse à l’élan. Cela fait trois jours qu’il aurait dû revenir, mais Vinnie n’a toujours aucune nouvelle. Alex accepte d’accompagner son ami au Canada, rechercher Tom. Après Box, voici un nouvel auteur talentueux qui met en scène les grands espaces américains. Comme Box, Hamilton utilise parfaitement l’espace, la nature dans toute sa sauvagerie, la rigueur du climat et l’hostilité des éléments comme parties intégrantes de l’intrigue. Il campe également des personnages typiques du polar, loosers magnifiques, à la limite permanente de la légalité, mais fidèles jusqu’à la mort en amitié. Voici un nouveau venu extrêmement intéressant que l’on aura du plaisir à retrouver. La série noire publie enfin un nouveau roman de Jaimie Harrison, digne fille de son père, qui poursuit la saga de Jules Clément, shérif de Blue Deer, Montana. Dans Sous la neige (Blue deer thaw, 2004), la vie du pauvre Jules Clément n’est pas simple. Dans cette petite ville, tout le monde se connaît. Il a été à l’école avec les poivrots qu’il arrête, les maris violents qu’il met en tôle, et il les croisera dans la rue ou au bar dès qu’ils seront ressortis. Comme il commence à avoir envie de changer de boulot, il met à profit ses études d’archéologie pour aider Halsey Meriwether, vieux millionnaire collectionneur à mettre à jour le catalogue des œuvres d’art qu’il possède. Il prépare aussi le mariage très attendu de Peter et Alice, ses deux meilleurs amis qui vivent ensemble depuis plus de dix ans. Au milieu de toute cette agitation, la mort d’Ann Balden, retrouvée congelée entre le bar et sa maison, avec plus de deux grammes d’alcool dans le sang passerait presque inaperçue. Quel plaisir de retrouver Jaimie Harrison et Jules Clément. Plus qu’à une enquête policière, ils nous invitent ici à une chronique de Blue Deer, petite ville du Montana, où la vie est rythmée par les saisons, les poivrots du samedi soir, et les rares événements sociaux. L’enquête proprement dite ne démarre d’ailleurs qu’à la moitié du roman, ce qui n’empêche pas le lecteur de se passionner pour l’évolution de la vie amoureuse de Jules, et les préparatifs forts agités du mariage de ses amis. Ponctuée, comme dans les précédents romans de la série, de copies du cahier des interventions du bureau du shérif, toujours aussi drôles dans leur fausse innocence, cette chronique qui se transforme peu à peu en enquête plutôt mouvementée est également un très beau portrait d’un morceau d’humanité, avec ses travers et sa grandeur, exacerbés ici par un climat rude et une forte promiscuité. Deux grands auteurs, hors norme et malheureusement pas reconnus à leur juste valeur en France, sont également publiés ces derniers jours. Tout d’abord l’affreux de Miami, le collectionneur écolo d’allumés de Floride, Carl Hiaasen. Denoël publie son dernier roman, Queue de poisson (Skinny Dip, 2004). Il y met en scène un sinistre minable, Chaz Perrone : plutôt beau gosse, il a épousé la charmante et richissime Joey, puis, lors de la croisière qu’il lui a offerte pour leurs deux ans de mariage, l’a balancée à l’eau au large de la Floride. Il a juste oublié un détail : Joey a été championne de natation au lycée, et elle arrive à nager suffisamment longtemps pour être récupérée par un ancien flic qui vit retiré sur une île. Elle le convainc de l’aider, de ne pas alerter la police, et de pourrir la vie de Chaz jusqu’à en faire un enfer. Comme elle n’est pas la seule à en vouloir à ce triste sire, il ne va pas tarder à sentir sa douleur. Les péripéties s’enchaînent, à un rythme ébouriffant, les personnages les plus improbables se télescopent, se trompent, se déchirent, ou deviennent amis. Un garde du corps velu comme un singe et accro aux patchs antidouleur y croise moustiques, alligators et mocassins, deux pythons, exilés de leur Inde natale, quelques cabots hystériques et même un étrange ermite coiffé d’un bonnet de bain, bien connu des fans de Hiaasen. En toile de fond : le massacre sans pitié de l’environnement, et l’exploitation des ouvriers agricoles par des propriétaires dépourvus de conscience, aidés par des politiques corrompus. En bref, une fois de plus, un grand Hiaasen, à la fois drôle, désespérant et plein d’humanité. Joe R Lansdale revient, avec un roman publié aux éditions du Rocher, dans la lignée de l’excellent Les Marécages. Le narrateur de Sur la ligne noire (A fine dark line, 2003) est un adolescent vivant dans l’est du Texas au début des années 50. Stanley Mitchell, treize ans, sa sœur Callie, seize ans et leurs parents s’installent au Drive in d’une petite ville de l’est du Texas que leur père vient d’acheter. Pendant l’été, entre deux séances de ciné, Stanley trouve une vieille boite en fer, contenant des lettres et un journal intime à proximité des restes perdus dans la végétation d’une belle demeure qui a brûlé. En discutant avec Rosy Mae, la cuisinière noire qui vient chez eux, il apprend que la maison appartenait à la famille Stilwind dont la deuxième fille a péri dans l’incendie. Le fils, James avait survécu. La même nuit, Margret Wood, jeune fille de quinze ans vivant dans le quartier pauvre de la ville était assassinée et son corps décapité retrouvé à côté des voix de chemins de fer. M. et J. étant les initiales des lettres trouvées par Stanley, il décide d’enquêter, comme les détectives dont il lit passionnément les aventures. Un Lansdale dans la lignée des Marécages, avec un narrateur qui sort juste de l’enfance et qui porte un regard faussement naïf sur le Texas, et plus particulièrement sur les relations entre blancs et noirs. En cette fin des années cinquante, nous sommes encore bien loin des luttes pour les droits civiques, les noirs sont considérés comme quantité négligeable, et les blancs pauvres ont un sort à peine meilleur. Sans misérabilisme, par la seule force d’un récit parfaitement maîtrisé, Lansdale complète sa peinture de la campagne texane au travers du vingtième siècle. Une fois de plus une réussite totale. ![]() Enfin, Rivages publie ou réédite deux des légendes inoxydables du polar US : Tout d’abord, voici, un nouveau Donald Westlake. Dans Mort de trouille (The scared stiff, 2002) Barry et Lola sont beaux, jeunes, amoureux et certains qu’un avenir radieux et glamour les attend quelque part. L’ennui, c’est que l’avenir en question se fait attendre et que les dettes s’accumulent et qu’ils continuent à galérer. Alors Lola a une idée : Barry doit mourir pour qu’elle touche l’argent de l’assurance vie. Mais comme il est hors de question qu’elle se passe de son chéri, il va aller mourir au Guerrera, petit pays misérable d’Amérique centrale où vit toute la famille de Lola. Puis un jeune frère de Lola, mort très jeune va "ressusciter" et rentrer aux USA avec sa sœur chérie. Puis les choses se gâtent quand un groupe de cousins se dit que, pour être sur de toucher les millions de dollars de l’assurance, le mieux est de s’assurer que Barry est bien mort. Westlake transforme un récit d’arnaque à l’assurance somme toute classique en un vrai festival d’humour, de légèreté, de finesse et d’élégance. Ce n’est certes pas un roman qui marque les esprits comme certains de ses chefs-d’œuvre, mais il laisse le lecteur sourire aux lèvres, heureux d’avoir passé un si bon moment. Les péripéties s’enchaînent à un rythme étourdissant, Westlake s’amuse à provoquer un cliché, pour le prendre à contre-pied immédiatement, les portraits sont d’une justesse parfaite, le cadre superbement rendu. C’est aussi vif, enlevé et enchanteur qu’une comédie de Lubitsch, de Wilder ou de Capra. Un régal. On retrouve Elmore Leonard, dans deux rééditions. Dans Killshot (Killshot, 1989) Richie Nix est un petit truand, très bête et très méchant. Il fait une erreur qui aurait pu lui coûter la vie : voler, sous la menace d’une arme, la Cadillac d’Armand dit Blackbird, indien et tueur à gage qui vient de remplir un contrat pour la mafia de Toronto. Richie ne panique pas et propose à Blackbird de l’aider dans un racket à l’immobilier qu’il a mis au point. Carmen travaille dans une agence immobilière, et son mari Wayne est charpentier, et chasseur. Le hasard fait qu’il se trouve à l’agence avec elle le jour où les deux truands viennent "convaincre" le patron de les payer. Wayne les met en fuite, mais comme Carmen et lui les ont vu, Blackbird convainc facilement son complice qu’il faut les éliminer avant qu’on ne les identifie. Un roman d’Elmore Leonard, c’est l’assurance de passer un excellent moment : intrigues et dialogues au cordeau, humour, affreux d’une bêtise insondable, ce qui les rend encore plus méchants …Leonard est un orfèvre qui maîtrise tout cela parfaitement, dans ce roman comme dans tous les autres. Le lecteur ferme le bouquin, le sourire aux lèvres, puis s’aperçoit, en plus, qu’il y a peu d’auteurs capables de mettre en scène un ouvrier, et de faire partager son plaisir et sa fierté du travail bien fait. C’est pourquoi Leonard est grand. Les fantômes de Détroit (Freaky deaky, 1988), comme son nom l’indique, se déroule à Detroit où Chris Mankowski vient de se faire muter, de la brigade de déminage à la brigade des crimes sexuels. Son premier cas est une jeune femme qui vient se plaindre d'avoir été violée par Woody Ricks, obèse rendu complètement idiot par les abus répétés d'alcool et de drogue. L'ennui est que Mr Woody est un des hommes les plus riches de la ville, et qu'il va être difficile de l'amener devant les tribunaux. De leur côté, Robin et Skip reprennent contact. Après quelques années de prison chacun, ils se retrouvent et parlent du bon vieux temps, des années 70, quand ils manifestaient, braquaient quelques banques, et faisaient sauter les bâtiments officiels. Robin est certaine que ce sont les frères Ricks qui les ont dénoncé à l'époque, et elle compte sur Skip, et ses talents d'artificier pour les faire cracher au bassinet.Voilà du pur Leonard : dialogues décalés mais impeccablement en place, humour léger mais bien présent, une intrigue menée de main de maître, et beaucoup de tendresse pour ses personnages, même les plus risibles. Sa description de Woody, pachyderme ridicule et pathétique est particulièrement réussie. En prime dans celui-ci, en toile de fond suggérée, le tableau décalé, bien entendu, des grands mouvements de contestations des années 70. En résumé, un excellent moment. De nouvelles têtes dans le polar mondial 26-06-2006 Le premier semestre 2006 a vu apparaître de très nombreux nouveaux auteurs, venus du monde entier, souvent grâce à de petites maisons d’édition, mais également chez les grosses pointures. Voici un petit tour d’horizon. Tintablava, maison spécialisée dans la traduction des auteurs catalans continue à nous faire découvrir une littérature jusqu’ici inconnue avec deux polars, l’un urbain, l’autre rural : Xavier Moret initie avec Qui tient l'oseille tient le manche sa série consacrée à Max Riera, écrivain raté barcelonais. Scénariste de BD dans les années soixante-dix, quand Barcelone était hippie, il a publié un roman, et depuis vivote dans une ville devenue très bourgeoise. Quand Pau Gispert, un ancien condisciple et bouc émissaire de sa classe devenu millionnaire, l’appelle pour lui proposer d’écrire un scénario pour une série télé, il flaire l’embrouille, mais ses finances ne lui permettent pas de faire le difficile. Voici un début de série prometteur : Un personnage intéressant, attachant, looser haut en couleur comme les aime le polar, et un décor, certes connu (Barcelone), mais très bien décrit d’un point de vue nouveau, qui donne un éclairage complémentaire de ceux des grands anciens comme Montalban et Ledesma. L’intrigue est un peu mince, mais ce n’est pas grave, de toute façon Max Riera est un piètre enquêteur, et ce qui compte ici, c’est la description d’un quartier en pleine mutation. Beau début donc, on attend la suite avec impatience. Albert Villaró situe lui sa Chasse à l’ombre dans un petit village pyrénéen catalan, à la frontière d’Andorre (rebaptisée le Marquisat de Somorra pour l’occasion). Tomas y est paysan. Sa vie est calme, très calme, entre ses vaches, son oncle qui prononce un mot par semaine, ses voisins hippies David et Magali devenu ruraux, et Rosa, à qui il est vaguement fiancé. Un calme qui vole en éclat la nuit où, en compagnie de David, il va voir qui peut bien passer par une piste complètement abandonnée au-dessus de chez lui. Au lieu des habituels contrebandiers locaux, ils assistent, cachés et terrifiés, à la rencontre entre deux bandes qui s’échangent des armes.Certes l’intrigue de ce court roman n’est pas exempte de reproches. Elle présente quelques raccourcis un peu faciles et péripéties à la limite du crédible. Mais ce n’est pas là l’essentiel. L’essentiel est dans la très belle peinture de ce bout de vallée montagneuse, à la frontière de l’étrange entité qu’est Andorre. Sans doute le seul coin des Pyrénées où subsiste encore la contrebande montagnarde érigée en système économique et social, avec ses parrains, ses accords avec une police locale complice, son imbrication dans toute la vie de la région. La description du pays, de son rythme de travail entre torpeur et solitude hivernale et invasion de touristes estivale est belle, rude comme le climat, la nature et les habitants. Un polar rural parfaitement réussi Phébus, de son côté, lance une nouvelle collection polar : Rayon noir. Les deux premiers titres sont exceptionnels : Louis-Ferdinand Despreez est sud-africain, et il écrit en français, la langue de ses ancêtres huguenots. La mémoire courte met en scène Francis Zondi, flic noir ayant grandi à Soweto. Dans la nouvelle démocratie, il se débat quotidiennement contre la violence terrible qui règne, conséquence de la misère, du manque de repères, et de l'ignorance. Mais bien qu'habitué, il est déstabilisé par une nouvelle affaire : Tous les samedis matins, la police trouve un nouveau cadavre d'homme noir, la peau du visage arrachée, les doigts coupés et victimes de très nombreux traumatismes. Les morts sont tous jeunes et athlétiques. Despreez ne fait pas de cadeaux : blancs racistes, arrogants, bornés et aveuglés par des pasteurs imbéciles et haineux ; noirs incultes, fainéants, accrochés à des superstitions atroces ; anciens communistes de l'ANC rapidement reconvertis au rose pâle, quand ce n'est pas au libéralisme le plus sauvage ; touristes européens et américains venant prodiguer bonne conscience politiquement correcte et leçons de démocratie et de morale condescendantes ... Tout le monde y passe, tout le monde en prend plein les gencives. Et pourtant, Despreez et son porte parole Zondi aiment ce pays, sa beauté, le courage et la dignité de ses anonymes, blancs ou noirs, qui ont lutté ne serait-ce que pour rester dignes. C'est justement parce qu'il l'aime qu'il est si dur avec tous ceux qui le dévoient, même s'il sait reconnaître que c'est souvent la misère et l'ignorance qui sont à l'origine de leur comportement. Mais comme dit Zondi "Il y a des limites à la bêtise, même chez un con". Certes le lecteur devine avant le flic ce qu'il se passe, mais le fond est tellement passionné et passionnant, et le verbe tellement enthousiaste, que ce soit pour chanter un coucher de soleil sur la brousse, s'indigner sur la misère et l'amnésie politique, ou engueuler un pourri, que le roman est grand. Hugo Hamilton lui est irlandais, et il est déjà connu des lecteurs de Phébus pour son roman Sang impur, mais c’est là son premier polar publié. Le héros de Déjanté est Pat Coyne, garda (policier irlandais) à Dublin. Et de jour en jour, de patrouille en patrouille, il voit le crime envahir l'Irlande et sa capitale. Or Pat Coyne se sent investi d'une mission : nettoyer sa ville pour ses habitants puissent vivre tranquilles. Alors quand Perry, un jeune délinquant qu'il a attrapé quasiment la main dans le sac sort de l'hôtel de police hilare, accompagné de son avocat, Pat voit rouge. Quand ensuite, dans le journal local, apparaît une grande photo de Berti Cunninghan prise lors d'un gala de charité, Pat Coyne dégoupille complètement et se jure d'avoir sa peau, même si la Special Branch qui s'occupe du grand banditisme se déclare impuissante à alpaguer ce parrain de la pègre locale en passe de s'acheter une respectabilité. Ce texte est un petit bijou, où le style, la narration, et le narrateur marchent en permanence sur le fil du rasoir, entre normalité et folie, humour et désespoir, action et digression, réalisme et poésie. Le lecteur, comme le personnage principal, est maintenu en équilibre instable, obligé de courir vers l'avant pour ne pas tomber. Il en ressort une vision onirique de Dublin, de l'Irlande et des irlandais qui s'accorde bien avec ce que l'on lit chez des gens comme Ken Bruen et Colin Bateman, même si les styles sont totalement différents. Un petit diamant noir, à découvrir absolument. Continuons la balade en partant en Grèce, avec La piste de Salonique de Sèrgios Gàkas publié chez Liana Lévi. Simeòn, la quarantaine, est un avocat raté, alcoolique, qui n’a du travail que parce qu’il a été pris sous son aile par le Vieux, grand ami de son père, du temps où militants du parti communiste, ils luttaient contre les colonels. Le vieux vient juste d’être terrassé par sa troisième crise cardiaque et Simeòn émerge à peine d’un fantastique gueule de bois quand un superbe femme entre dans son bureau. Elle avait rendez-vous avec le Vieux, et demande à Simeòn de poursuivre ce qu’il avait commencé : rechercher un ancien amant, disparu depuis douze ans, qui semble avoir refait surface. Pour l’argent, par désoeuvrement, pour la belle, Simeòn accepte. Une femme fatale belle comme la nuit, un alcoolo, dépressif, hanté par ses fantômes qui en tombe amoureux … Deux clichés. Mais finalement qu’est-ce qu’un cliché, sinon un code narratif qui a fait ses preuves ? Quand il est utilisé pour masquer un manque de talent et d’idée, c’est pitoyable. Quand il est pris à son compte par un auteur pour renforcer une histoire magnifique, comme ici, c’est un pur bonheur. Simeòn et Dàfni sont de ces personnages qui font que l’on aime le polar, ses déglingués magnifiques et pathétiques, ses perdants flamboyants et nostalgiques. C’est beau comme du Ledesma. Comme chez le barcelonais, on trouve dans ce roman, tout un contexte historique en toile de fond : la dictature, les vies brisées, et les profiteurs, qui ont réussi à toujours être du bon côté du manche. Magnifique et instructif donc, comme un Ledesma, une très belle découverte. Finissons avec une nouvelle venue dans la série noire, la suédoise Åsa Larsson, et Horreur boréale, le premier roman dédiée à son héroïne Rebecka, avocate fiscaliste à Stockholm. Elle reçoit un matin de janvier un coup de fil affolé de Sanna Strangård, son amie d’enfance de Kiruna, dans l’extrême nord du pays. Elle a trouvé son frère Viktor sauvagement assassiné au milieu de l’église où il se recueillait. Viktor Strangård est connu dans toute la Suède : Il prétend avoir eu une illumination pendant qu’il était dans le coma à la suite d’un accident. Depuis il a contribué à unifier toutes les églises indépendantes de Kiruna, et à en faire un lieu de pèlerinage. Malgré sa réticence, Rebecka accepte d’aller aider son amie. Voilà un aspect de la Suède assez méconnu : Dans ces contrées de l’extrême nord, deux forces façonnent la vie des habitants : Celle de la nature, qui impose des nuits interminables et des températures glaciales l’hiver ; et celle de la religion, et de ses églises à la limite de la secte, qui étouffent, contrôlent, et dirigent toutes et tous. Ces deux aspects sont parfaitement rendus dans ce thriller qui démarre tranquillement pour accélérer peu à peu, jusqu’au final explosif. La force des éléments sert de toile de fond à la description de la mainmise des pasteurs sur la population, une mainmise qui se cache derrière une façade souriante, et un discours humaniste, ce qui ne la rend que plus insupportable. Encore un auteur scandinave à suivre attentivement.Vague de froid sur le polar 22-05-2006 Jusqu’à il y a quelques temps, le polar scandinave était essentiellement représenté par la star suédoise, Henning Mankell. Mais les éditeurs français, qui ont l’œil, nous proposent maintenant de très nombreux auteurs, et le premier constat que l’on peut faire est que tout ce que l’on lit est d’une qualité exceptionnelle. Commençons par rendre à Gaïa ce qui est à Gaïa. Cette maison d’édition spécialisée dans la littérature nordique (pas uniquement polar d’ailleurs puisqu’elle édite, entre autres, l’inénarrable John Riel et se Racontars), est pour beaucoup dans la naissance de cette vague froide. Et certains auteurs, aujourd’hui réédités chez Folio, ou passés à la série noire, ont été découverts par cette excellente maison.C’est le cas du danois Leif Davidsen dont La femme de Bratislava vient d’être réédité chez Folio Policier. Il met en scène Teddy, prof à Copenhague. Il a la cinquantaine, et son sujet d’étude, les pays de l’ex bloc communiste, intéresse de moins en moins de monde. Il est donc tout heureux de faire une tournée de conférences dans plusieurs capitales des nouveaux capitalistes. C’est à Bratislava que le voyage s’achève. A minuit, une femme frappe à sa porte : Elle s’appelle Maria, prétend être sa demi sœur, et lui apprend que leur père, qu’il a très peu connu et qu'il croyait mort en 1950 au Danemark, était en réalité revenu en Croatie. Il y avait connu une femme, lui avait fait un enfant pendant la guerre, quand il faisait partie des engagés danois dans les troupes SS, et est allé y finir sa vie. Bouleversé et victime d’un abominable mal au dos, Teddy décide d’annuler la suite de son voyage et de rentrer chez lui. A peine arrivé, il apprend que sa sœur a été identifiée grâce au décryptage de certains documents de la STASI et arrêtée pour espionnage. Et ce n'est là que le début des surprises qui attendent cet universitaire tranquille. Ce superbe roman d’espionnage est extrêmement intéressant à bien des titres : La construction du roman, en plusieurs parties, racontées du point de vue des différents protagonistes est parfaitement maîtrisée et donne une grande richesse de tons et de styles. Les personnages sont complexes, très bien définis, et on change peu à peu d’opinion sur eux, au fur et à mesure qu’on apprend à les connaître, et à les apprécier. Cela suffirait à en faire un roman très agréable. Ce qui le rend passionnant c’est la description qu’il fait, à la fois du Danemark, de sa volonté, en tant que pays, de passer entre les gouttes de l’histoire, et de cacher sous le tapis ses épisodes peu glorieux. C’est également le portrait d’une Europe de l’Est en plein post-communisme, où le capitalisme sauvage et ses conséquences, misère et mafias, se sont imposées avec un brutalité sans précédent. Pour finir, il fait le constat tragique de la situation dans l’ex Yougoslavie et chez ses voisins, directement touchés par le drame. C’est également le cas du Norvégien Gunnar Staalesen et de sa série dédiée au privé de Bergen, Varg Veum. Dans La femme dans le frigo il est contacté par une vieille dame qui s'inquiète parce que son fils, employé sur une plateforme pétrolière, ne lui a pas écrit lors de son dernier congé à terre. Sa logeuse lui a affirmé qu'il avait passé sa première nuit de congé chez elle, puis qu'il avait disparu. Bien qu'étant convaincu qu'il ne s'est rien passé de grave, Varg accepte d'aller à Stavanger mener une petite enquête. Il y trouve une ville qui ressemble plus aux villes de l'ouest américain lors de la ruée vers l'or qu'à une tranquille ville norvégienne : bars, tripots, prostituées de toutes nationalités, tous sont là pour débarrasser les hommes des plateformes de l'argent qu'ils gagnent. La ville entière semble être aux mains des entreprises pétrolières, et Varg s'aperçoit vite qu'il n'est pas le bienvenu.Varg Veum est devenu un habitué, un personnage que l'on connaît bien maintenant, et que l'on retrouve avec plaisir. Si cet épisode ne dégage pas toute l'émotion de certains autres épisodes comme La belle dormit cent ans, ou Les anges déchus, il n'en reste pas moins un excellent polar, comme tous les épisodes de la série. Il présente en outre l'originalité de décrire le nouvel eldorado, celui de l'or noir, qui transforme les villages tranquilles qui bordent la Mer du Nord. On se croit parfois dans un western, plus que dans un polar scandinave. Le contraste est intéressant, l'histoire bien menée, les personnages bien plantés, on passe donc un excellent moment. C’est encore et toujours le cas de celui qui est en passe de devenir la nouvelle étoile polaire, le norvégien Jo Nesbo. Ses deux derniers romans, publiés chez Gaïa, puis à la Série Noire forment un ensemble impressionnant par sa cohérence, sa force et la maîtrise qu’il dénote. Comme les deux précédents, ils sont consacrés à un flic atypique, qui, après un voyage en Australie (L’homme chauve-souris, réédité chez Folio) et en Thaïlande (Les cafards) est de retour au pays.Dans Rouge-Gorge (Gaïa, 2004), à la suite d'une bavure, dont il n'est pas totalement responsable, Harry Hole a tiré sur un membre des services secrets américains. Comme tout le monde désire étouffer l'affaire, il est muté ... et promu. Il se retrouve dans un bureau, à étudier des dossiers avant de les transmettre à ses supérieurs. Il est également sensé garder un oeil sur les activités des néo-nazis norvégiens. Son attention est attirée par un rapport indiquant qu'un promeneur a trouvé des douilles inhabituelles, provenant d'un fusil très rare, utilisé pour la chasse aux éléphants, ou par des tueurs pro. Sauf qu'un pro n'aurait pas laissé traîner ses douilles. L'enquête de Hole va l'amener à se pencher sur le trafic d'armes vers la Norvège, les mouvements d'extrême droite, mais aussi à se replonger sur le passé de son pays, et sur le sort de ceux qui, par idéologie ou ignorance, s'étaient engagés volontairement dans les forces allemandes pendant la deuxième guerre. Ce roman se situe juste avant L'étoile du diable et il met en place les brèches qui vont se transformer en gouffres dans le suivant. Ceci dit, il se lit très bien tout seul, même s'il laisse quelques points non éclaircis. On y trouve tout ce qui rend les romans consacrés à Harry Hole exceptionnels : tout d'abord un héros comme les aime le polar, têtu, abîmé, intègre, tête de lard et blessé, toujours en équilibre instable. Ensuite, des personnages secondaires tous magnifiquement décrits, complexes, humains, jamais bâclés ou simplistes. Comme nombre de ses collègues du roman noir, Nesbo profite de son roman pour fouiller dans les poubelles de l'histoire de son pays, ses moments sombres, ce qu'il cache, et également, comment il le cache et raconte l'histoire à sa façon, pour arranger tout le monde. Finalement, et ce n'est pas son moindre talent, il construit une intrigue haletante, avec son lot de surprises, de coups de théâtre, d'accélérations brutales, jusqu'au final époustouflant. Dans L’étoile du diable Harry Hole est au fond du trou. Il a sombré dans la déprime et l'alcool quand l'enquête qu'il a menée sur la mort de son ancienne co-équipière n'a aboutie à rien. Elle était persuadée de Tom Waaler, le flic le mieux noté de la police d'Oslo, trempait dans un trafic d’arme quand elle avait été abattue. Les efforts d'Harry pour prouver l'implication de son collègue ayant été vains, il a sombré. Il revient pendant ces vacances torrides quand un tueur en série apparaît à Oslo : En quelques jours, il tue trois jeunes femmes, leur coup un doigt et laisse sur place un petit diamant rouge en forme d'étoile. Sur le point d'être viré, Harry reprend quand même du service pour ses derniers jours en tant que flic, bien que l'officier en charge de l'enquête soit l'inévitable Waaler. Dans ce roman, encore plus que dans les précédents, Harry Hole n'est pas sans rappeler Harry Bosch et ce roman est au niveau des meilleurs épisodes de la vedette de Michael Connelly : Du pur thriller, avec coups de théâtre, fausses pistes, et indices distillés avec une maîtrise totale. Il attrape le lecteur au tout début, et ne le lâche plus jusqu'à la fin. Harry est plus cabochard et écorché que jamais. En proie à ses démons et à ses pulsions d'autodestruction, il fait venir à l'esprit l'image du grand Clint Eastwood. Comme dans le roman précédent, Nesbo profite de l'intrigue pour dépeindre la société norvégienne, son histoire, son passé, et complète sa galerie de personnages, tous contrastés, avec leurs zones d'ombre et de lumière, leurs forces, leurs faiblesses, leurs failles ... Tous humains en bref, et dignes de son attention et de son talent. Le finlandais Matti Yrjänä Joensuu, et son personnage Harjunpää sont eux, de vieux habitués de la Série Noire. On les avait perdu de vue depuis quelques temps, on est enchantés de les retrouver ! Dans Harjunpää et le prêtre du mal, Harjunpää se trouve devant le cauchemar de tout policier : Deux morts dans le métro, tombés sous une rame, accidents ou suicides selon toute vraisemblance. Mais un témoin affirme que l’un d’eux s’est fait pousser, sans pouvoir donner aucune description de l’agresseur. Le voilà donc devant deux meurtres possibles, sans preuve, sans moyen d’enquêter, et, pire que tout, sans aucun lien l’un avec l’autre. Ce qui voudrait dire serial killer. Ce nouvel épisode se situe dans la lignée du précédent, Harjunpää et l’homme oiseau (réédité chez Folio). Comme lui, en plus de la description de la société finlandaise, il met en scène la folie, ordinaire ou meurtrière. Folie sanguinaire du prêtre, ou refuge indispensable pour des êtres blessés, victimes d’une enfance maltraitée, et d’une vie de solitude. En plus d’un suspense parfaitement mené, articulé autour de scènes de bravoure, il laisse un goût doux-amer, flirte avec le fantastique, et traite avec beaucoup de délicatesse et de poésie des blessures de ses personnages. Finissons avec un auteur islandais, Arnaldur Indridason, révélé l’an dernier par Métailié, qui revient cette année avec un nouveau roman : On retrouve dans La femme en vert, son flic, le commissaire Erlendur. Quand dans une banlieue récente de Reykjavik des gamins découvrent des os humains mis à jour par les fondations d’une nouvelle maison, c’est le commissaire Erlendur qui est chargé de l’affaire. A première vue, le cadavre est là depuis une soixantaine d’années. Erlendur fait appel à une équipe d’archéologues pour exhumer les os. Le même soir, il reçoit un appel à l’aide de sa fille, Eva Lind, avec laquelle il a des relations particulièrement conflictuelles. Quand il la retrouve enfin, droguée et inconsciente, elle perd son sang à quelques pas de la maternité vers laquelle elle se dirigeait. Les médecins arrivent à la sauver, mais l’enfant qu’elle portait meurt, et elle se retrouve en soins intensifs, dans le coma. Ce second roman d’Indridason est parfaitement construit ; les allers-retours entre présent et passé excitent la curiosité du lecteur, et les avancées de l’enquête distillent suspense, révélations et coups de théâtre jusqu’à la résolution finale. Et au-delà de cela, c’est la qualité d’écriture et l’émotion qu’elle transmet qui en font un grand roman. Le récit du calvaire de la famille à la merci d’un père abominable est poignant. En contrepoint, l’angoisse d’Erlendur face à l’état de sa fille, les souvenirs de leur relation, de son mariage, et de son enfance, sont extrêmement émouvants, donnent de l’épaisseur au personnage, le rendent de plus en plus attachant. Il entre dans la grande famille des flics humains, humanistes, déprimés mais décidés, auprès d’un Wallander, d’un Harjunpää ou d’un Resnick.Espérons que la vague de froid continue de déferler sur la France du polar, pour le plus grand bonheur de ses lecteurs. Bibliographie assez complète des auteurs : Leif Davidsen : La femme de Bartislava (folio policier) Série Varg Veum de Gunnar Staalesen : Le Loup dans la bergerie (folio policier) / Pour le meilleur et pour le pire (folio policier) / La Belle dormit cent ans (folio policier) / La femme dans le frigo (folio policier) / Brebis galeuses (Editions de l’aube) / La nuit tous les loups sont gris (Gaïa) / Anges déchus (Gaïa) Série Harry Hole de Jo Nesbo : L’homme chauve-souris (folio policier) / Les cafards (Folio policier) / Rouge-Gorge (Gaïa) / L’étoile du diable (Série Noire) Série Harjunpää de Matti Yrjänä Joensuu : Harjunpää et le fils du policier (Folio Policier) / Harjunpää et les lois de l'amour (Folio Policier) / Harjunpää et l’homme oiseau (Folio Policier) / Harjunpää et le prêtre du mal (Série Noire) Série Erlendur de Arnaldur Indridason : La cité des jarres (Métailié) / La femme en vert (Métailié) Rions un peu ... 04-05-2006 L'actualité n'étant pas forcément de nature à nous dérider, tournons nous vers la littérature, et découvrons, dans l'actualité polar, de quoi faire fonctionner nos zygomatiques. Coup de chance, Rivages publie deux Dortmunder d'un coup ! Le premier Westlake, Pourquoi moi ? est une réédition qui permet aux fans de cambrioleur le plus malchanceux de New York de découvrir, dans une version complétée, un ouvrage devenu introuvable. C'est, déjà, un modèle du genre : Comment le casse d'une petite bijouterie sans importance peut-il se transformer en un coup légendaire et mettre aux trousses de Dortmunder les flics de New York, le FBI, les services secrets turcs, grecs, chypriotes, bulgares, arméniens, et même la pègre ? Il lui suffit de voler, par erreur, un rubis historique que les USA s'apprêtaient à rendre à la Turquie. Le second, Les sentiers du désastre, est un nouveau roman mettant en scène Monroe Hall, individu riche, arrogant et infantile qui a ajouté à ces qualités celle d'être un escroc. Pour le plaisir d'être encore plus riche, il a dépouillé sa société, ruiné les actionnaires, et surtout ses employés qui ont tout perdu : boulot, assurance maladie, retraite. Il ne faut donc pas s'étonner que ce pauvre Monroe soit seul chez lui avec sa femme, qu'il ait le plus grand mal à recruter du personnel, et que nombreux soient ceux qui l'attendent, hors de sa propriété archi protégée, pour lui faire la peau, plus ou moins lentement. Dortmunder, lui, s'intéresse à Monroe parce qu'il possède des tas de choses à voler, dont un certain nombre de voitures de collection hors de prix. Deux romans caractéristiques de la série, à vingt ans d'intervalle : le lecteur commence à rire parce qu'il imagine la prochaine catastrophe, et éclate de rire quand elle tombe sur le pauvre John. Qu'il se débatte avec les gadgets téléphoniques (nouvelle lubie d'Andy Kelp dans le premier), ou se retrouve majordome de l'odieux Monroe dans le second, Dortmunder est toujours aussi drôle. Westlake excelle dans l'art de créer en quelques mots, des personnages inoubliables comme l'abominable Monroe qu'il rend crédible en deux ou trois répliques. Au passage, l'air de rien, il laisse entendre ce qu'il pense des responsables d'affaires comme Enron à laquelle on pense immédiatement, et, avec son humour mais aussi son humanité, met en scène ceux qui ont tout perdu. Deux romans qui permettent également de voir l'évolution de John et de ses acolytes, qui, s'ils ne vieillissent pas, changent tout de même et deviennent des amis au lieu d'être de simples associés. Deux lectures qui valent bien quelques semaines d'antidépresseurs.Coup de chance également, la série noire publie un auteur, beaucoup moins connu que le grand Westlake, qui vaut la peine d'être découvert : Il s'agit de Victor Gischler, auteur d'un roman totalement déjanté à découvrir avec gourmandise : Poésie à bout portant raconte une rencontre improbable qui va déclencher des catastrophes en chaîne : Harold Jenks est une petite frappe de Saint Louis qui usurpe l'identité d'un jeune noir qu'il vient de tuer pour aller étudier la poésie dans une université de l'Oklahoma. Avant de partir, il barbote un stock de came à Red Zachs, son boss. Pendant ce temps, dans la dite université, Jay Morgan est dans la mouise : il s'est réveillé auprès d'Annette, une de ses étudiante, morte d'une overdose, et il n'a aucun souvenir de la soirée.Il ne va certainement pas manquer de lecteurs pour comparer Gischler à David Lodge, grand spécialiste british des romans se déroulant en milieu universitaire. Mais un David Lodge qui aurait troqué le thé pour des substances nettement plus fortes. C'est complètement allumé, déjanté, halluciné. Les personnages de Gischler ne pensent qu'à deux choses : se cuiter et culbuter le maximum d'étudiantes, ou à défaut de collègues. De gueule de bois en gueule de bois, il leur arrive parfois de s'insulter, se boxer, se shooter, et même, mais rarement, de lire ou d'écrire. Quand à enseigner quelque chose à leurs étudiants, c'est vraiment quand ils n'ont rien d'autre à faire. Le lecteur est emporté par l'énergie et l'humour de l'auteur, et passe un excellent moment. Dernières bonnes nouvelles pour les amateurs d'humour noir : Rivages annonce la sortir d'un nouveau Westlake et la Série Noire celle d'un Christopher Moore. De quoi passer un excellent été. Donald Westlake, Pourquoi moi ? (Why me ?, 1983), Rivages Noir (2006) Donald Westlake, Les sentiers du désastre (The road to ruin/, 2004), Rivages Thriller (2006) Victor Gischler, Poésie à bout portant (The pistol poets, 2004), Série Noire (2006) Forza Italia 29-03-2006 Ce début d'année 2006 a vu Métailié nous offrir quatre romans italiens, extrêmement différents dans leur style, leur contenu, leurs auteurs, mais ayant une chose en commun, leur qualité ! Ils sont l’œuvre de trois auteurs. L'un est une star, en France comme en Italie, il s'agit de l'incontournable Camilleri. Il publie avec Le coup du cavalier un nouveau polar historique ayant pour cadre, bien entendu, la Sicile. On y voit Giovanni Bovara, jeune inspecteur des impôts originaire de Sicile, mais ayant grandi à Gènes, qui en ce mois de septembre 1887 débarque à Vigata pour prendre ses fonctions. Sur place, il apprend que ses deux prédécesseurs ont été assassinés. Après quelques jours, il se rend compte que la fraude est généralisée, organisée, et soutenue par tous, y compris par les employés qu’il a sous ses ordres. Il se rend également compte que deux hommes tiennent l’île : Don Coco, propriétaire de tous les moulins, mais également de deux journaux et de la plupart des entreprises, et Maître Fasulo, son avocat. Il va apprendre à ses dépend, qu’à part le procureur du roi, et le magistrat le plus élevé, tout le monde, ses chefs, les élus, la presse, et une bonne partie des forces de police, est à la botte de Don Coco. Camilleri démontre ici autant de talent dans le domaine du roman policier historique que dans la série Montalbano qui a fait son succès. Le ton, le style restent, avec savoureux dialecte sicilien. Si le lecteur sourit, comme dans la série Montalbano, le fond est plus sombre : l’emprise du propriétaire richissime qui tient l’île est ici totale, et tous les efforts des quelques individus courageux et honnêtes n’aboutiront qu’à une victoire symbolique, l’obligeant à sacrifier un homme sans pour autant diminuer son pouvoir. L’alternance de récit classique, et d’échanges de lettres entre les différents protagonistes renforce l’impression du lecteur que toute tentative est vouée à l’échec. ![]() Le deuxième auteur, commence à être connu, il s'agit de Massimo Carlotto, auteur entre autres du Maître des nœuds et de Arrivederci amore. Métailié publie au mois de mars deux romans de cet auteur. Le premier, L'immense obscurité de la mort oppose deux hommes : Silvano Contin dont la vie s’est arrêtée le jour où deux braqueurs ont tué sa femme et son fils de huit ans qu’ils avaient pris en otage. Et Raffaelo Beggiato, un des tueurs qui a été arrêté et condamné à perpétuité, son complice n'a jamais été pris. Pendant quinze ans, Silvano a survécu, mécaniquement, ne pensant plus qu’à une chose, retrouver l’homme qui vit tranquillement de son butin. Aujourd'hui Raffaelo, atteint d’un cancer en phase terminale formule un recours en grâce pour passer ses derniers jours libre et demande le pardon de Contin. Le roman est construit comme une alternance de monologues, passant constamment de l’assassin à la victime. Il maintient le lecteur dans un équilibre instable, qui s’écroule quand il s’avère, peu à peu, que les rôles vont en s’inversant. Sans effets dramatiques, et sans explications psychologiques il nous fait plonger dans la douleur de l’enfermement, et dans la folie de l’absence et de la vengeance, et nous fait partager les désespoirs de ces deux hommes, simplement en leur laissant la parole. La chute inattendue et vertigineuse, laisse le lecteur complètement sonné. Rien, plus rien au monde, est un court monologue d'une soixantaine de pages, celui d'une femme qui en a marre de sa vie terne, à regarder à la télé tout ce qu’elle n’aura jamais, à compter le moindre sou, à partager un appartement minable avec un mari qu’elle n’aime plus. Quand elle lit ce que sa fille, qui à plus de vingt ans ne fait rien pour avoir une vie différente de la sienne, a écrit sur elle dans son journal, elle voit rouge.Ce texte court arrive à tout dire d’une vie désespérante qui bascule dans l’horreur et la folie. Au gré du délire de la narratrice, abrutie de télévision d'alcool et d’ennui, le lecteur passe de la commisération, à l’angoisse, puis à l’horreur. Carlotto a l’immense talent de résumer sans caricaturer, et de présenter, au travers d’un parcours individuel, toute l’inhumanité et l’aliénation d’une société basée uniquement sur l’argent et l’acquisition de biens, qui amène une victime à devenir bourreau, par ignorance et frustration. Tout cela est dit sans mélo, sans angélisme, sans prêchi prêcha, mais également sans pitié pour le lecteur.Le quatrième et dernier roman est une surprise et un choc. Il s'agit de Romanzo Criminale, de Giancarlo de Cataldo, juge à Rome, qui a déjà eu un succès immense en Italie, et a déjà été adapté au cinéma. Nous sommes à la fin des années 70 à Rome. La police est plus préoccupée par l’activisme d’extrême gauche que par les manœuvres des groupes de malfrats. Le Libanais, le Froid, et leur bande de jeunes truands en profitent. Ils veulent conquérir la capitale et ne plus se contenter des restes. Ils obtiennent leur première mise de fond grâce à un enlèvement puis ils s’associent avec un des gros importateurs de drogue pour participer à la distribution. Seuls le commissaire Scialoja et le procureur Borgia qui enquêtent sur l’enlèvement s'intéressent à eux. Tous les autres policiers d'Italie sont à la recherche de la cache des Brigades Rouges, celle où se trouve Aldo Moro. Quelques années plus tard, l'extrême gauche anéantie, les gamins ont fait leur chemin, ont des contacts avec la classe politique, les services secrets, les mouvements d'extrême droite … Ils ont réussi, et sont devenus intouchables pour Scialoja. C'est le sommet, c'est aussi le début de la chute.Roman fleuve, roman noir, roman criminel : Cette époustouflante chronique du crime romain entre 1978 et 1992 n'est ni plus ni moins qu'une histoire de l'Italie dans cette période particulièrement trouble. Tout y est : les années de plomb, le rôle de l'état dans le pourrissement d'une situation, l'implication de l'extrême droite, manipulée par les services secrets, l'aide apportée par la pègre, en échange d'une bienveillante indulgence … Plus tard, les liens entre les politiques et le monde de la pègre, la corruption, la toute puissance de la mafia, les loges maçonniques … On pourrait craindre un effet inventaire, une accumulation d'érudition jusqu'à la nausée. Il n'est est rien, car tout cela s'appuie sur des personnages, de vrais personnages, pas des archétypes et des caricatures. Ils sont lâches, cruels, héroïques, forts, faibles, généreux, envieux, pathétiques, impitoyables … en un mot, humains. Ils donnent leur chair et leurs émotions au roman et le lecteur ne sait plus s'il le lit passionnément pour suivre leur vie et leur destin, ou pour tout ce qu'il apprend sur l'histoire de l'Italie. C'est certainement une des révélation, et un des chocs de l'année polar. La dame en noir 01-02-2006 Fin 2005, la légendaire série noire changeait de look, de format et de prix. Autant dire que les premiers titres à sortir étaient attendus au tournant par les fans. En ce début 2006, on peut dire, sans trop se tromper, que, pour ce qui est de la qualité des textes, le tournant a été très bien négocié, et que, dans des styles très divers, la nouvelle SN a fait un carton plein. Sur les cinq titres publiés fin 2005, on trouve deux reconstitutions historiques, un thriller de politique fiction et deux romans noirs pur jus, avec un équilibre d'habitués et de nouveaux auteurs. Les cinq romans sont bons, voire excellents, ensuite, chacun suivant ses goûts, a ses préférés, voici les miens. Coïncidence ? Les deux romans qui m'ont le moins touché sont les deux reconstitutions historiques : King Bongo de Thomas Sanchez nous transporte à la Havane en 1958. Batista est à la tête d’un gouvernement despotique et corrompu, la mafia américaine est la vraie propriétaire d’une île qu’elle a transformée en gigantesque bordel et casino. Dans la montagne, on parle des barbus, qui ont commencé a contester le régime pourri, les armes à la main. King Bongo, métis qui semble être blanc est assureur, privé à l’occasion, grand percussionniste et séducteur. Il est venu au légendaire Tropicana pour fêter le nouvel an quand une bombe explose, tuant et blessant des dizaines de personnes. King Bongo s’en sort, mais sa sœur, la Panthère, danseuse vedette du cabaret, aussi noire qu’il est blanc, disparaît. Quand il se met à sa recherche, il se heurte en permanence à Zapata, le sinistre chef de la police politique. Dans le même temps, la mafia manipule les uns et les autres pour affermir sa main mise sur l'île. La description de Cuba, à la fin du règne corrompu de Batista est superbe : Le faste et le luxe tapageur des parvenus et des mafieux y côtoient la misère totale d'une population qui meurt de faim, croupit dans des taudis, et n'arrive à survivre qu'en vendant son corps et son âme aux touristes. Et pourtant, la ville est magnifique, le climat paradisiaque, les filles si belles, et la musique, partout, si entraînante. Pas étonnant que, dans les montagnes, en ville, la révolution gronde. Malgré cette réussite indéniable, le roman m'a laissé un peu sur ma faim, extérieur, pas totalement intéressé par la recherche de King Bongo, pas totalement horrifié par l'abominable Zapata. Ce sont finalement les personnages secondaires les plus réussis. Dommage, il me semble être passé de peu à coté d'un grand livre. Patrick Pécherot clôt sa trilogie consacrée à Nestor, le privé parisien dans Boulevard des branques. Tout va mal pour se pauvre Nestor : Quand il se réveille, le professeur Griffart, psychiatre internationalement connu sur lequel il est sensé veiller, est mort et bien mort. Il s'agit apparemment d'un suicide. Il faut dire que depuis que la victoire allemande est inéluctable, le très patriote professeur était très déprimé. Alors qu'il se suicide quelques jours avant leur entrée dans Paris n'a rien d'étonnant. Puis tout va aller de mal en pis : Les allemands, les nouvelles lois, Pétain et les racistes bien français qui prennent du poil de la bête, les restrictions ... Nestor se trouve embringué, dans une histoire de fous, dans tous les sens du terme, qui va mélanger camisole, lingots d'or, faux mage, vrais truands, héros, raclures ... Un autre y perdrait son humour et sa gouaille, pas Nestor. L'histoire est bien troussée, et surtout, le contexte est très bien rendu. L'exode, la panique, les morts, l'arrivée des allemands, la montée de l'antisémitisme justifié par l'occupation, les mesquineries et saloperies, mais aussi les actes d'héroïsme rendus possibles par la situation extrême, la misère, la peur, le manque, et, un peu en marge de cette situation historique précise, la façon atroce dont sont traités les "fous" à cette époque. Les personnages sont hauts en couleur, bien définis, que ce soit Nestor le héros, ou les canailles et les amis qui tournent autour. Donc, c'est un bon roman. Le reste est affaire de goût. Patrick Pécherot fait le choix de raconter l'histoire à la première personne, par la voix de Nestor, sa gouaille, son argot, son humour. C'est un choix stylistique qui, suivant le lecteur, emporte ou non l'adhésion. Si on aime, c'est un plus, le roman est enthousiasmant. Si on aime moins, et c'est mon cas, cela a pour effet de faire décrocher par moment, et laisse sur l'impression que cet humour railleur permanent désamorce parfois de grands moments d'émotion, poignants, ce que je regrette. Ceci n'enlevant rien aux grandes qualités objectives de l'ouvrage.Venons en maintenant à mes trois chouchous. Si, contrairement à ce que prétendent certains, le polar n'est pas automatiquement de gauche, et même pas forcément politique, Larry Beinhart ne fait pas un secret de ses opinions dans Le bibliothécaire. Il y met en scène, David Goldberg, bibliothécaire dans une université de Virginie quand, par le plus grand des hasards, il devient le bibliothécaire privé d'Alan Stowe, vieillard richissime. Bien que ce dernier représente tout ce qu'il hait : ultra conservateur, sans pitié, il a fait fortune en massacrant des hectares de nature magnifique, a ruiné, corrompu, acheté, fait chanter ses adversaires, les juges, les politiques ... Mais il est seul, sans enfants, et laisse miroiter la possibilité de léguer sa magnifique bibliothèque à l'université, ou à une fondation dont David pourrait être l'administrateur. Alors il se met au boulot, pour trier les quantités de papiers que Stowe a accumulés. Quelques jours plus tard, le voilà pris pour cible par les barbouzes les de la Sécurité intérieure, qui ont les pleins pouvoir depuis le 11 septembre, et sont dans les petits papiers du président Scott, cet ancien alcoolique, reconverti en Dieu, entouré d'illuminés, de va t'en guerre et des plus riches industriels du pays. David ne doit la vie sauve qu'à une fuite aussi précipitée que chanceuse, et il comprend vite que sa seule chance de survivre est de trouver quel secret, caché dans les papiers de Stowe, on veut l'empêcher de découvrir. Pour cela, il n'a que quelques jours avant l'élection, qui doit voir Scott battre à plate couture son adversaire démocrate, une femme. Les américains sont très très forts pour mitonner un thriller impeccable, au suspense intenable, qui vous prend au tripe et ne vous laisse pas dormir tant que vous n'êtes pas arrivé au bout. Larry Beinhart se montre ici digne de ses confrères, impossible de lâcher le bouquin, vous l'emportez partout, à la cuisine, au lit, dans la voiture ..... enfin partout où vous pouvez être tranquille, un instant, pour dévorer quelques lignes. En plus de cela, il démonte avec une parfaite lucidité le fonctionnement moutonnier des médias américains, ressassant jusqu'à l’écœurement des nouvelles sans importance, se gargarisant d'un rôle qu'ils ont perdu depuis longtemps, alors qu'ils sont finalement à la botte des politiques et de leurs commanditaires industriels. Une situation rendue possible par un abêtissement de la population, saoulée d'infos inutiles, et parfaitement orchestrée par une poignée de puissants qui ont tout intérêt à ce que la masse reste stupide et les laisse en faire à leur tête. L'attaque en règle du système Bush est implacable, remonte à sa première élection, et se poursuit par l'analyse de son premier mandat. Instructif, passionnant, et comme dit la quatrième de couverture : "les critiques les plus virulentes ne viennent pas toujours de la vieille Europe". Mais il faut dire que ce n'est pas ici que l'on élirait un président voleur et menteur, nos médias sont bien trop vigilant pour laisser faire une chose pareille. Puis il y a les deux noirs pur jus. Un est signé d'un habitué, l'Irlandais Ken Bruen qui poursuit sa série consacrée à Jack Taylor, le privé de Galway dans Toxic Blues. Suite à sa première enquête sérieuse comme privé, qui l'avait conduit à tuer son meilleur ami, Jack Taylor avait quitté Galway pour Londres. Il en revient maintenant, toujours déprimé, alcoolique, et en plus, accro à la cocaïne. Sa première visite est bien entendu pour son pub préféré. C'est là que vient le trouver Sweeper, un chef tinker. Les tinkers sont les gitans de l'Irlande, nomades comme eux, mal vus et malvenus partout, comme eux. Dernièrement, quatre jeunes tinkers ont été trouvés morts et mutilés, et la police irlandaise s'en fiche, pour elle il s'agit de règlements de compte. Sweeper vient proposer à Jack de le loger gratuitement, et de le payer pour découvrir le coupable. Il va s'y employer, entre deux gueules de bois bien entendu.Jack est de retour, avec son blues, son alcoolisme, sa pulsion d'autodestruction, mais également sa fidélité en amitiés, son mauvais caractère, son sens de la justice, son humour, et ses goûts littéraires. Ken Bruen en profite pour rendre hommage aux auteurs qu'il aime, de McBain à Pelecanos, en passant par Harry Crews et Jim Thomson. Il dresse également le portrait amer d'une communauté totalement inconnue hors d'Irlande, les Tinkers, devenus nomades par nécessité, et depuis rejetés par tous. Il s'offre également, et offre au lecteur ravi, le plaisir de faire rencontrer deux de ses héros : Jack et l'abominable sergent Brant, de la série R et B, ici rebaptisé Keegan, mais il s'agit bien de lui, fan de McBain, grossier, brutal, bruyant … mais irrésistible. Résultat, un excellent roman noir, parfois drôle, souvent grinçant et amer, sans concession mais non sans humanité. L'autre est d'un nouveau venu, c'est Dr Jack de Norman Green. Stoney et Fat Tommy sont associés. Ce qu’ils trafiquent n’est pas franchement hors la loi, c’est juste, toujours, à la limite. Fat Tommy, souriant, habillé classe, est le cerveau, grand spécialiste en relations humaines et commerciales ; Stoney, toujours de mauvais poil, à cran, alcoolique, est une vraie pile de nerfs, et règle les problèmes qui nécessitent un dur. Ils sont installé dans une casse dans Troutman Street, à la frontière entre Brooklyn et le Queens. Une rue d’épaves, de junkies, et de filles au bout du rouleau, la dernière étape de la descente vers l’enfer. Sur la rue plane l’ombre de Dr Jack, l’homme qui règne sur le trafic de drogue et la prostitution. Tout commence à se déglinguer quand Marty, le comptable de Stoney et Tommy est assassiné dans une chambre d’hôtel où il se trouvait avec tous les papiers des deux associés. Du coup, ceux-ci se retrouvent dans le collimateur de la loi, et se demandent qui veut leur peau.Cette magnifique découverte de la nouvelle série noire, a tout pour enchanter les amateurs de roman noir pur jus. Le cadre est superbement décrit, morceau d'Enfer à deux rues des quartiers huppés de Brooklyn, la différence entre les deux mondes est particulièrement bien rendue. Les personnages sont tous au bord du gouffre, prêts à basculer à tout moment vers la générosité et la cruauté. Le roman noir est un roman de la rupture, ici tout est au point de rupture, le quartier, les bâtiments, les gens. Cela crée une grande tension narrative, et, sans en avoir l'air, en prenant son temps, Green construit, en prime, une intrigue au cordeau. On referme le bouquin secoué et enchanté, révolté et amusé, et surtout pressés de retrouver Green, son univers, ses personnages. Un OVNI révolutionnaire 19-01-2006 Paco Ignacio Taibo II et Sous-commandant Marcos Des morts qui dérangent Elias Contrarios est "commission d'enquête", autant dire enquêteur, aux Chiapas, sous les ordres du Sup. Quand les zapatistes reçoivent des documents, envoyés par le fils de Vazquez Montalban qui les a trouvé après la mort de son père, c'est lui qui est envoyé en mission dans le Monstre, Mexico City. Les documents consistent en notes et compte rendu d'un certain Pepe Carvalho au sujet des horreurs commises par un dénommé Morales.A la capitale, Hector Belascoaran Shayne est détective privé. Il est contacté par un fonctionnaire incorruptible de gauche, qui reçoit depuis quelques temps des messages d'un camarade assassiné par les policiers au début des années 70. Ces messages d'outre tombe mettent en cause un Morales, ex indic de la police au temps de la guerre sale des années 68-71.C'est peu de dire que ce bouquin était attendu : la collaboration de Taibo II avec le déjà mythique Sous-commandant Marcos, la rencontre littéraire d'un des pères du polar hispanophone avec l'incarnation en passe montagne de la contestation du modèle libéral, le créateur de la plus grande foire populaire consacrée à la littérature, la semana negra et celui des rencontres intergalactiques ... Des étincelles en perspective ! Bien évidemment, derrière cette attente, il y avait aussi une crainte, celle d'être déçu, que cela ne soit qu'une fausse bonne idée, que le pamphlet politique prenne le pas sur la littérature, que ces deux personnalité écrasantes s'opposent et s'annulent. A la lecture, les craintes s'évanouissent bien vite. Ca marche, ça pète, ça pétille, ça part dans tous les sens, ça braille, ça revendique, ça milite, ça rêve, ça tchatche ... Et le tout forme, finalement, un ensemble cohérent. Le résultat dresse le tableau accablant de tout ce qui va de travers au Mexique depuis la mort de Zapata et Pancho Villa. Et le constat est assez facilement transposable ailleurs dans le monde. Attention quand même, amateurs d'intrigues ficelées, nerveuse, sans digressions, s'abstenir. L'avertissement vaut également pour les lecteurs que des propos trop ouvertement à gauche pourraient choquer. Pour les autres, précipitez-vous. Nos amis américains 05-01-2006 Sacrée fin d'année 2005 pour les traductions d'auteurs américains, les nouveaux venus y côtoient les confirmés, voire les légendes, et il n'y a que du bon. Je ne reparlerai pas du Reggie Nadelson, deux chroniqueurs l'ont déjà fait, et je suis d'accord avec eux. Commençons par un petit nouveau, qui en est à sa troisième traduction : C.J. Box continue la saga de Joe Pickett, garde chasse dans le Wyoming, avec Winterkill: Joe est en train de faire une tournée de routine quand il tombe sur une chasseur en train de faire un vrai carnage, alors que la réglementation ne l’autorise à tuer qu’une bête. Immédiatement il va l’arrêter et a la surprise de reconnaître Lamar Gardiner, responsable local du parc. Celui-ci a bu, et est effondré en se rendant compte de ce qu’il vient de faire. Pendant le retour, Lamar subtilise les menottes de Joe dans sa boite à gants, et l’attache à son volant avant de prendre la fuite. Le temps de se libérer, Joe se lance à sa poursuite, dans la tempête de neige qui commence à sévir. Il le retrouve un peu plus loin, mort, tué de deux flèches et égorgé. Comme si cela ne suffisait pas, un groupe d’illuminés, survivalistes, vient de s’installer dans les bois, et parmi eux se trouve la mère d’April, la gamine qui vit avec eux depuis trois ans. Les deux premiers romans de C. J. Box consacrés à son personnage de Joe Pickett étaient de bonnes surprises, avec l’attrait d’un nouveau personnage et surtout d’un environnement différent de celui des polars habituels plus urbains. Ce troisième épisode est la confirmation que l’on a là un auteur à suivre, dont l’on va maintenant attendre avec impatience les nouvelles sorties. Ses personnages récurrents prennent de l’épaisseur, deviennent des connaissances, et le lecteur retrouve avec un grand plaisir ses descriptions de la nature sauvage et parfois inhospitalière du Wyoming. La puissance des éléments déchaînés prend ici une importance capitale, rarement présente dans la littérature noire, et fait prendre conscience de l’immensité de ce pays. Elle est superbement utilisée comme toile de fond d’une course contre la montre haletante qui prend le lecteur aux tripes. Décidément, un excellent auteur, qui vient apporter une autre touche de couleur au panorama déjà riche du polar américain.Passons maintenant à un des nouveaux très grands du polar américain : George Pelecanos revient avec Hard Revolution sur les quelques jours qui ont encadré l'assassinat de Martin Luther King : 1959, Derek Strange est un adolescent noir de Washington qui veut devenir agent de police, alors que son frère, Dennis, commence à fumer de la drogue et à sortir avec deux cousins qui cherchent les ennuis. Neuf ans plus tard, au printemps 1968, Dennis qui est allé au Vietnam vit toujours chez ses parents, se déclare partisan des mouvements les plus radicaux de défense des droits civiques, et sombre, peu à peu, dans la drogue et la délinquance. Derek est devenu flic, un des premiers flic noir, souvent mal vu à la fois par ses collègues et par les gens de son quartier. Livre après livre, George Pelecanos construit une œuvre majeure, une saga magistrale de sa ville, Washington, au travers de personnages simples, de ceux que l’on ne montre aux informations que lorsqu’ils sont victimes ou bourreaux, quand ils brûlent des voitures, ou sont tués lors d’un cambriolage. Il leur dédie ce dernier roman : "à tous les braves gens de l’agglomération de Washington – ouvriers, parents, enfants, bénévoles, enseignants, représentants du clergé et de la police". Revenant sur la jeunesse de Derek Strange, il lève le voile sur certains mystères du personnage, explique certaines failles, et surtout complète sa peinture de Washington par la description des journées de violence qui ont précédé, et suivi, l’assassinat de Luther King. En grand romancier, il mêle admirablement les histoires individuelles et l’histoire collective du pays et de la ville. Une magnifique réussite, une fois de plus. Venons-en maintenant aux légendes, tout d'abord avec un double plaisir, chez Rivages, avec la publication au même moment, d'une Stark et d'un Westalke. "Quand le téléphone sonna, Parker était dans le garage, il tuait un homme.", ainsi commence Firebreak. Est-il besoin d'en dire plus ? Pas un mot de trop, sec, sans appel. Toute la suite, comme tous les romans dédiés à Parker, est de cet acabit. De l’action, un scénario au cordeau, des retournements à chaque page, un pur régal. L'histoire ? Il y a un casse, bien entendu, Parker se débarrasse de ceux qui se mettent en travers de son chemin. Ca suffit non ?Dans Motus et Bouche cousue, Westlake abandonne Dortmunder le temps d’un roman, mais ne perd rien de son humour et de son imagination débordante quand il s’agit d’inventer des coups tordus : Francis Xavier Meehan est dans la panade. Lui qui a toujours très bien choisi ses victimes, et s’en est toujours tiré avec des peines de prison raisonnables, a, cette fois, fait une petite erreur qui coute cher : Croyant cambrioler un camion contenant du matériel électronique, il s’est retrouvé avec des documents d’états. Le voilà accusé d’un crime fédéral, ce qui veut dire pénitencier fédéral, et condamnation à vie. Mais après onze jours d’incarcération seulement, il est contacté par un certain Jeffords, qui lui propose de le sortir de là s’il accompli un petit travail pour lui. Il s’agit d’aller récupérer chez un riche collectionneur une cassette compromettante pour le Président, à quelques semaines de la fin de la campagne électorale. Meehan accepte, et c’est là que les ennuis commencent. La nouveauté est qu’ici, c’est le monde politique américain, et plus particulièrement le grand cirque médiatique des élections présidentielles qui sont la cible de ses attaques, d’autant plus incisives qu’elles sont, comme toujours, extrêmement drôles. Face à Meehan, sorte de Dortmunder plus souriant mais également plus solitaire, il confirme son talent à créer une galerie de personnages secondaires, brossant en quelques phrases, et un tic de langage, le portrait criant de vérité d’une juge sagace, d’un vieux richard insupportable, ou d’un politicien pitoyable. Finissons avec le retour d'un maître dont nous n'avions plus de nouvelles depuis quelques temps : CW Shughrue et James Crumley reviennent en pleine Folie Douce ! On y retrouve C.W. venu s’installer à Meriwether, Montana, pour y mener une vie tranquille. Il ne peut cependant pas résister à la demande de son ami psychiatre, le docteur William MacKinderick : Celui-ci a un gros problème, les dossiers de ses sept patients en analyse ont été copiés sur son ordinateur, et il est persuadé que c’est l’un des sept qui a fait le coup. A contre cœur, Sughrue accepte d’enquêter. Il a tord, les cadavres s’amoncèlent, l’enquête se durcit, et Shughrue va devoir renouer avec son ancienne vie de violence, alcool et drogue pour s’en sortir.Du pur Crumley avec ses défauts (tout petits) et ses qualités (immenses) : Côté défauts, l’intrigue est toujours aussi complexe en embrouillée et le lecteur peut parfois s’y perdre. Côté qualités, tout ce qu’on aime chez cet auteur, la mythologie Crumley/Shughrue est au rendez-vous : picole, gueule de bois, drogue, copains de bar, virées en voiture dans les espaces infinis, galerie de cinglés, castagne et échanges de coup de feu. Certes, ce n’est pas le seul auteur à mettre ce mythe en scène, mais c’est certainement un de ceux qui le fait le mieux. Alors, on passe sur les défauts, et on part en virée avec Shughrue qui, comme son auteur, et comme ses fans, vieillit, se fait moins agile, mais garde son caractère de cochon, sa tendresse pour les perdants, et son sens de la justice, qui ne s’accommode pas toujours des limites d’une loi dictée par ceux qui ont le fric. La nouveauté c’est que cette fois le pauvre Shughrue passe son temps à se faire mettre au tapis par une série de femmes, plus jeunes, plus fortes, et plus malignes que lui. Heureusement, il lui reste son sens de l’humour un peu tordu, et le scotch.Rivages 23-11-2005 Deux petits bijoux sont sortis dernièrement chez Rivages, dans leur collection de poche. L'un est la première traduction d'un auteur argentin, jusque là inconnu en France, mais très apprécié des amateurs de polar hispanophones. Le gros, le Français et la souris, de Raul Argemi, est raconté par Garcia dit le Gros, employé chez les Capriano Muller, les grands maîtres de cette région de la province argentine. Un jour il tombe par hasard sur deux vieilles connaissances, du temps de sa jeunesse politisée et de la prison, le Français et son acolyte la souris, un ancien boxeur rendu moitié idiot par les KO répétés. Ils cherchent tous les deux un moyen de délester les Muller d’une partie de leur fortune, et le gros va les y aider. Le plus sûr est d’enlever la nouvelle femme du chef de famille, une jeune beauté locale dont il est fou. Bien entendu, rien ne va se passer comme prévu. Pour commencer il faut éclaircir un point pour les lecteurs français : en espagnol la souris, est de genre masculin (el raton), on ne peut donc à aucun moment croire, en lisant le titre, qu'un des acolytes est une gentille jeune femme au doux minois. De plus le titre espagnol exact est el Gordo, en Frances y el raton Perez, et cette souris Perez n'est pas n'importe quelle souris, c'est celle qui vient porter une pièce en échange des dents tombées. Bien difficile à traduire effectivement. Ceci mis à part, pas de vrai suspense ici, le roman étant entièrement, et magistralement, construit en flash-back, les deux derniers chapitres venant reprendre les deux premiers et leur répondre. Le corps du récit offre une critique féroce de la société argentine de l’intérieur et de la main mise des grandes familles sur le pays. A la violence que génère cette mainmise répond celle des trois affreux, le Gros, narrateur, le Français, illuminé mystico anarchique, et la Souris, qui sous ses dehors ahuris est peut-être le personnage le plus « sain » de tous. C’est grinçant, drôle, sans pitié mais non sans tendresse, et, connaissant la fidélité de Rivages à ses auteurs, on attend avec impatience la prochaine traduction.![]() L'autre petit bijou est un roman français, d'un auteur nouveau venu chez Rivages mais qui en est déjà à son troisième roman : Les ombres mortes, de Christian Roux. Geoffrey Martin est un homme sans mémoire, et sans réelle identité : Il y a huit ans, on l’a sorti d’une voiture encastrée dans un arbre. Il n’avait plus de mémoire, et des faux papiers au nom de Geoffrey Martin. Une fois son amnésie confirmée, la police lui a fichu la paix. Il s’est peu à peu reconstruit une vie, faite de boulots précaires, de la bande de copains de la rue et du bistro, et de son amour, Josepha. Puis Josepha se suicide, suivie de Tom, leur meilleur ami. Le policier qui suit ces deux affaires, convainc Geoffrey que tout cela est dû à son passé, et qu’il va bien falloir qu’il aille fouiller dans sa mémoire. Prenez un amnésique, ajoutez quelques meurtres qui semblent remonter à un passé oublié, vous avez tous les ingrédients d'un polar réussi. Encore faut-il que l'auteur sache y faire … Et Christian Roux sait parfaitement. Alors le lecteur est scotché, dès le départ. Scotché puis surpris. Surpris quand ce qui semblait être un polar intimiste, devient de plus en plus politique, quand le rythme s'accélère, quand les coups de théâtres se succèdent à un rythme de plus en plus élevé. Surpris, et bien entendu ravi. Christian Roux fait une entrée tout à fait réussie chez Rivages, maison emblématique. Vivement la suite. Petit tour d'Europe 17-10-2005 Voici un petit tour d'Europe de mes lectures de ce mois, qui concernent des parutions récentes, et un peu moins récentes. Du nord au sud, commençons par Anges déchus, la dernière traduction des aventures de Varg Veum chez Gaia, le privé désabusé de Gunnar Staalesen : Lors de l'enterrement d'un ancien camarade de classe, il retrouve deux condisciples, Paul Finckel et Jakob Aasen. Cela faisait des années qu'il ne les avait pas croisé, alors ils décident d'aller boire un coup. Jakob lui parle un peu de sa vie, de la fin des Harpers, le groupe phare du rock de Bergen dont il était le clavier, de ses trois enfants, et de Rebecca, sa femme, qui est partie. De fil en aiguille, il finit par lui demander de la retrouver. Et Varg accepte, pour revoir Rebecca, celle qui fut son amour de jeunesse. Mais cette recherche si simple, si inoffensive, va réveiller de vieux fantômes, et éclairer les années passées d'une lumière particulièrement cruelle. Varg Veum, roman après roman, est entré dans la famille des personnages touchants, humains et humanistes que l'on retrouve chaque fois avec plaisir. Un plaisir qui, une fois de plus, n'est pas démenti. Il se penche ici sur son passé, sa jeunesse, les illusions et les amours perdues, ainsi que sur les relations homme, femme, en mettant plus particulièrement en lumière la violence dont sont victimes ces dernières. Ces thèmes, ainsi que le choix de situer l'histoire durant l'hiver norvégien donnent une coloration crépusculaire et nostalgique à ce très beau roman. Un peu plus au sud, et beaucoup plus déjanté, dans la série noire, Ken Bruen retrouve dans R&B le Mutant apprivoisé, Roberts et Brant dits R&B, les deux flics les plus grossiers, racistes, misogynes, brutaux, politiquement incorrects, et mal embouchés de Londres. Roberts a de gros problèmes personnels (on vient de lui trouver un cancer, sa femme l’ignore et sa fille est enceinte). Brant a ce que l’on pourrait qualifier de problème professionnel : le couple qui l’a poignardé avant de tuer un flic est parti se réfugier au USA, et comme il secoue les puces de Bill, le gros bonnet de sud-est de Londres, celui-ci a décidé de lui offrir un petit avertissement : Il charge le Mutant, tueur au front bas adepte de la bâte de Baseball de cette délicate mission. Ken Bruen, malgré son hommage appuyé à McBain et son 87° District n’est pas un spécialiste du roman policier procédural. Et Roberts et Brant sont loin du modèle de gentleman consciencieux et sérieux qu’est Steve Carella. Ils en seraient même plutôt l’opposé ! Mais quelle énergie ! Il est particulièrement réjouissant de trouver réunis dans un roman court autant de brutes imbéciles et de mufles absolus. Le passage de Brant à New York, accompagnée d’une inspectrice protocolaire et professionnellement courtoise comme savent l’être les américains, justifie à lui seul l’achat et la lecture du bouquin. Et il y a d’autres perles de ce niveau dans ce joyeux foutoir.Passons maintenant en pays latin, en restant dans la série noire, avec Bus de nuit de Giampiero Rigosi. Dans la nuit de Bologne se croisent : Leila, trente ans, des jambes superbes. Elle gagne sa vie en draguant puis en droguant ses conquêtes pour les voler. Francesco, conducteur de bus de nuit, est surtout joueur, et, pour son malheur, pas très bon joueur. Il doit donc une fortune à l’Ours, qui, comme son nom l’indique, n’a pas l’habitude de faire dans la dentelle. Diolaiti et Garofano qui travaillent pour les services secrets, dans le secteur des basses œuvres. Ils doivent intercepter un document compromettant, qui va être échangé contre une mallette pleine de dollars. Matera lui travaille pour l’Honorable, et doit justement récupérer coûte que coûte le document en question. L’Honorable, qui ne le fut pas toujours, est maintenant un personnage politique en vue, que quelques juges aimeraient bien faire tomber. Et bien entendu, c'est Leila et Francesco qui vont hériter du bébé … Une bonne petite série noire, bien nerveuse, comme on les aime. Ce roman ne révolutionnera pas le genre, mais fait passer un excellent moment. Les courts chapitres, passant d’un protagoniste à l’autre, donne beaucoup de rythme à ce récit survolté qui se termine dans un jeu de massacre particulièrement réjouissant. Les situation cocasses sont parfaitement rendues, les affreux bien affreux, les brutes très brutes, et la fin totalement immorale. Un excellent moment donc.Pour finir, une découverte dont Claude Mesplède a déjà parlé dans sa chronique, un polar traduit du catalan chez un éditeur spécialisé dans ce domaine, Tintablava : Petit à petit l'oiseau fait son nid de Jaume Fuster. Enric Vidal est un jeune homme plein de ressources, pas franchement vaillant, mais qui voudrait bien gagner de l’argent. Sa sœur Julia le met en rapport avec son ami, Andreu Rofergues, qui aurait un travail pour lui : il s’agit de conduire une voiture à travers l’Europe, et sous couvert de fournir des catalogues bidons à différentes personnes, d'assurer la livraison d’une marchandise mystérieuse à un certain Peris en Suisse. Enric quitte alors Barcelone, fait son boulot et revient accompagnée de Bébel, une charmante jeune femme rencontrée en Belgique. Quand il va faire son compte-rendu, il trouve Rodergues tué d’une balle dans la tête dans son bureau vide, sa sœur morte, dans un simulacre de suicide au gaz. Pour comble il manque se faire arrêter quand il tente d’aller toucher son chèque. Un autre se serait découragé, pas Enric. "Il est probable que vous connaissiez le coupable, je n’ai d’ailleurs pas fait grand-chose pour vous le cacher. Mais quoi qu’il en soit, comme les auteurs de la vieille école j’aimerais vous demander : Vous savez qui est le coupable direct des trois assassinats jusqu’alors décrits dans le roman, mais qui, ou quoi en est indirectement responsable ?". C’est cette question qui interpelle directement le lecteur qui introduit le dernier chapitre, où tout nous est révélé dans le détail. Précédemment, au gré d’une intrigue rocambolesque, Enric Vidal, baladé d’un côté à l’autre, a fait les frais de la collusion entre le grande bourgeoisie barcelonaise et la pègre locale, et vérifié qu’il est bien difficile de se battre contre les puissants intérêts du fric. Jaume Fuster en a profité pour citer en exergue de ses différents chapitres Dashiell Hammet, Karl Marx, James Hadley Chase, Bertold Brecht et quelques autres. Cela donne un roman étonnant, vif, et excitant.Retour gagnant 14-09-2005 Une rentrée réussie pour Métailié, et deux passages au grand format tout aussi réussis chez Rivages : Métaillié nous offre en ce mois de septembre deux excellents polars, deux confirmations de talents, deux auteurs, qui savent de quoi ils causent : Hannelore Cayre est avocate et a eu un beau succès critique pour son premier roman Commis d’office. Elle y mettait en scène Christophe Leibowitz, avocat minable à la moralité plus qu’élastique. Le revoilà dans Toiles de maître. Malgré son séjour en prison, et la fortune gagnée pour y aller (voir roman précédent), il continue à exercer, et à défendre les individus les plus louches : d’Aziz Choukri, de la grande famille Choukri du 93, seul homme de la famille au casier vierge car, contrairement à ses frères, il ne trafique pas de drogue, mais cambriole avec brio, et Marcel Lazare, truand au verbe haut, ancien mercenaire, fils collabo notoire, un peu collabo lui-même. Il va se trouver confronté à la haute bourgeoisie française, tendance droite moisie, et s’apercevoir, une fois de plus, que les plus immondes ne sont pas ceux qui finissent en prison. Ce deuxième ouvrage est aussi réussi que le premier. On retrouve le style vif, l’humour omniprésent et très politiquement incorrect, la description au vitriol du monde des avocats et des juges, et la charge contre notre belle société et ses hypocrisies, historiques, et juridiques. Le lecteur se marre, jubile, même si, à la réflexion, les personnages et les situations donnent plutôt envie de vomir. De l’autre côté de l’Atlantique et de l'équateur, Mempo Giardinelli, argentin de l’intérieur du pays, obligé d’aller passer quelques années au Mexique après le coup d’état de la junte de Videla, s’incarne dans José Giustozzi, journaliste argentin, exilé au Mexique pour Les morts sont seuls. Il vient à Zapatecas à l’appel de Carmen Rubiolo, son amour de jeunesse, exilée comme lui, dont mari Marcelo vient d’être abattu devant sa porte. Aidé par la voisine, une universitaire sans grâce, mais non sans intelligence, José essaie de comprendre dans quels trafics trempaient Carmen et Marcelo, et quel était leur lien avec le mystérieux Liborio qui semble faire peur à tout le monde. L’enquête ici n’est pas très importante, et José ferait un bien piètre enquêteur. C’est juste un prétexte qui permet à Mempo Giardinelli livrer ses réflexions sur l’engagement, les illusions et les regrets de sa génération prise dans la guérilla urbaine péroniste des années 70, sur l’aveuglement de la classe politique argentine tournée uniquement vers l’Europe, sur l’arrogance d’une Europe qui donne des leçons au monde après s’être déchirée en deux conflits atroces, sur l’exil, le déracinement, sur l’Argentine, sur le Mexique … Mais n'ayez crainte, ce n'est pas lourd, ennuyeux et bavard comme ce commentaire mal fichu pourrait le laisser supposer, grâce à son écriture, à son talent de conteur, à l’humour grinçant de son personnage, et à sa chaleureuse et picaresque description de la ville et de ses habitants Giardinelli fait passer un excellent moment à son lecteur, tout en le rendant plus intelligent. Chez Rivages, deux auteurs sont passés, brillamment, au grand format : Jake Lamar, dont Rivages Noir avait publié l'excellent Caméléon Noir, se retrouve chez Rivages thriller avec Nous avions un rêve. Ecrit en 1996, ce roman puissant met en scène Melvin Hutchinson, très populaire ministre de la justice noir du président Troy McCracken. Après des débuts comme avocat défendant les droits civiques dans les années 60, puis associé d'un un grand cabinet d’affaires de Wall Street, il fait une entrée tonitruante en politique en déclarant lors de sa première conférence de presse que les parasites(toxicomanes, dealers, et autres voleurs ou assassins) doivent être internés pour les moins dangereux, pendus pour les autres. Aujourd’hui sa carrière pourrait connaître un nouveau coup de pouce : le vice-président a eu une attaque ; il se trouve dans un coma profond et les pronostics donnent Melvin favori pour lui succéder. Mais Melvin a des faiblesses et un passé qui pourrait bien le rattraper au pire moment. Ce roman est impressionnant, par sa richesse, sa puissance, et sa qualité d’écriture. Sur la forme, l’intrigue est superbement construite, avec ses multiples allers-retours entre les quelques jours du présent, et le passé des différents protagonistes qui viennent, au compte-gouttes, préparer la chute. Sur le fond, il est effrayant, à bien des titres : Tout d’abord dans sa façon de rendre, en l’exagérant si peu, la mise en spectacle de toute la vie américaine, que ce soit la politique ou la justice. Ensuite, et c’est là que Jake Lamar est visionnaire, dans son anticipation du grand virage sécuritaire, annoncé par la politique tolérance zéro du maire de New-York, et renforcée par les attentats de septembre 2001. Mais le plus atterrant, c’est l’aberration du communautarisme, poussé ici à son extrême, qui finit par nier toute liberté de choix aux individus. Ils ne peuvent plus se définir que par un critère, leur race, sensée conditionner leurs pensées, leurs goûts, leur art, et leurs amours. Un grand roman à lire absolument, en espérant que nous saurons éviter de tomber dans toutes les horreurs prévues, même si nous semblons y aller à grands pas. L'autre auteur à passer dans la collection Thriller est l'Anglais John Harvey, le papa de Charlie Resnick. La série étant terminée, il crée avec De chair et de sang, le personnage de Frank Elder, retiré en Cornouailles, loin de son ex femme, après trente ans de bons et loyaux services dans la police anglaise. Sa retraite est forcée le jour où Donald Shane est libéré. Il y a quatorze ans, Shane avait dix-sept ans, et il avait reconnu avoir participé, avec son complice plus âgé, à la torture, au viol et au meurtre d'une gamine de seize ans. C'est Frank qui l'avait arrêté. A cette époque, il recherchait également Susan Blaclock, dix-sept ans, disparue dans le coin. Ni Shane ni son complice n'avaient craqué et avoué avoir rencontré la jeune fille. Depuis quatorze ans cette affaire n'a cessé de hanter Elder, il décide donc de reprendre l'enquête. John Harvey a abandonné Charlie Resnick (que l'on croise quand même dans un parc de Nottingham) mais il n'a rien perdu de son talent, ni de son humanisme. On retrouve ici tout ce qui a fait la force de sa série. Aussi bien la virtuosité dans la construction d'intrigues croisées, que la grande finesse et l'humanité dans la description de tous les personnages, et plus particulièrement ceux, comme Shane, qui sont condamnés dès le début par une enfance sans amour et sans éducation. Comme les meilleurs épisodes de la série Resnick, ce roman accroche par son suspens, émeut, et fait réfléchir, du grand Harvey.Du bon boulot 05-09-2005 En attendant de pouvoir lire tout ce que la rentrée nous promet, il n'est pas inutile de souligner le superbe boulot de réédition effectué depuis quelques temps par la collection Folio Policier. Je me contenterai dans cette première chronique de citer quelques titres, indispensables remis en lumière dans cette collection : Parmi les grands anciens, un peu tombés dans l'oubli, après avoir fait le bonheur de milliers de lecteurs, l'indispensable Charles Williams, l'écrivain aux multiples facettes : des romans noirs "classiques", mettant en scène un brave gars, entraîné dans la chute par une femme fatale, mais aussi des romans maritimes lumineux et, n'ayant pas peur des mots, tendres comme La mare aux diams qui met en scène Manning qui végète en attendant des clients à amener en plongée. Jusqu'au jour où une apparition vient le trouver : blonde, grande, belle à couper le souffle, elle vient requérir ses services pour repêcher un fusil de collection dans un étang. C'est de l'argent facilement gagné, et, même s'il flaire une embrouille, Manning accepte, ne serait-ce que pour rester auprès d'elle. Bien entendu, il y a anguille sous roche, et l'après midi même, alors qu'il se change, elle reçoit la visite de deux affreux qui la menacent, lui demandant de leur révéler où se cache son mari. Manning s'en mêle, s'en sort bien, mais se fait deux ennemis. Elle lui révèle alors ce qu'elle attend vraiment de lui : l'aider à fuir, avec son mari, sans que la bande qui les recherche puisse s'en rendre compte, puis aller repêcher un trésor au large du Mexique. Bien que persuadé qu'il met les pieds dans un affaire qui le dépasse, Manning ne peut lui résister, et accepte. C'est le début de l'aventure. Malgré la présence de quelques mafieux patibulaires, ce sont la beauté de l'océan, la pureté de la nature et des sentiments qui finissent par dominer le roman. Loin du cynisme de ses œuvres terrestres, on y trouve un grand vent frais et optimiste sans pour autant tomber dans la mièvrerie et le mélo. Et, étonnamment, cela fait du bien.![]() Et puis il y a les deux inclassables, Fantasia chez les ploucs et sa suite : Billy Noonan a sept ans, et il s'apprête à passer le plus fabuleux été de sa vie : Pop, son papa, a décidé de laisser tomber les champs de courses et d'aller à la ferme de l'oncle Sagamore. Une ferme où on ne travaille pas beaucoup la terre. Tonton Sagamore est la calamité du comté, le cauchemar du shérif, producteur de gnole en ces temps de prohibition, spécialiste en arnaques en tous genres, tout ça sous des dehors de ploucs fini. Quand en plus, débarque se planquer chez lui, Miss Harrington, et son liseron tatoué autour des poitrines, recherchée par le FBI et une tripotée de gangsters, les choses commencent à s'animer pour de bon, à la grande joie de Billy qui nous raconte tout ça. Un sacré été en perspective ! Classique parmi les classiques, la réédition de ce bijou chez Folio Policier est une excellente occasion pour le relire, où, pour les heureux lecteurs qui ne le connaissent pas encore, le découvrir. L'humour découle, entre autres, du décalage entre ce que raconte Billy qui ne comprend pas tout, ce que devine le lecteur, et les catastrophes que l'on voit s'accumuler, prêtes à dégringoler sur la tête du shérif et de ses associés. On rigole par avance, puis on rigole quand ça arrive, et on se prépare déjà à rigoler de nouveau pour la suivante. Du grand art, indispensable pour tout amateur de polar déjanté. Mais Folio Policier permet également de remettre sur les étagères des auteurs qui ont été fort injustement traités lors de leur première sortie, et qui n'ont pu trouver un public. Ils ont là une seconde chance, ne la laissez pas passer, les lire c'est les adopter (et lire, forcément, leurs autres titres), en voilà trois : Bad Chili de Joe Lansdale reprend les personnages de Hap Collins et Leonard Pine, les héros de L'arbre à bouteille et du Mambo des deux ours. Hap revient à peine de travailler quelques mois sur une plate forme pétrolière, et Leonard va mal, son copain s'est barré avec un motard crasseux. Alors qu'ils se calment les nerfs en tirant sur des cannettes en bordure de forêt, Hap se fait attaquer sauvagement par … un écureuil. Ce n'est pas glorieux, mais le pire c'est qu'il était enragé, et que Hap se retrouve à l'hosto. Leonard en profite pour déconner à plein tubes : Il fait une descente dans le bar de motards où le crasseux qui lui a piqué son mec a ses habitudes. Il se trouve que les motards en question haïssent, entre autres, les noirs et les homos. Donc Leonard casse tout, se fait courser, et se retrouve accusé par la police du meurtre de son ex que l'on retrouve abattu le lendemain. Hap et Leonard doivent tirer ça au clair pour sauver les fesses de Leonard. Ils vont tomber sur un commerce bien crade de cassettes vidéo violentes, et surtout croiser le chemin du roi du chili, et d'un cauchemar, Big Man Mountain, ex catcheur, fort comme deux bœufs, et méchant comme trois teignes. On retrouve le style Lansdale, ou plutôt le style Hap et Leonard : dialogues crus et drôle, castagne efficace, et portrait au vitriol du Texas. Le Texas, ses racistes, ses homophobes, ses ploucs tarés. Portrait aussi au vitriol d'un Amérique où il ne fait pas bon être malade quand on n'a pas le fric pour se payer une bonne assurance privée. Comme dans ses précédents romans, Lansdale n'écrit ni pamphlet, ni prêche, il se contente de décrire une situation, de raconter, très bien, un bonne histoire, et de faire marrer le lecteur avec ses dialogues hard boiled tendance cul. Le lecteur intelligent, et ils le sont tous, fait le reste. Au plus bas des hautes solitudes de Don Winslow et son détective Neal Carey. Il est planqué, plus ou moins volontairement, depuis trois ans, dans un monastère bouddhiste en Chine, quand les "amis de la famille", cette agence très particulière qui travaille pour les bons clients de la Banque viennent enfin le récupérer. Bien entendu, ce n'est pas seulement pour ses beaux yeux, il y a un boulot pour lui. Un boulot apparemment pépère : récupérer Cody, le gamin d'Anne Kelley que son papa, ancien cow boy du Nevada qui ne s'est pas adapté à LA, a enlevé après leur divorce. Où est le piège ? Parce que lorsqu'on fait appel à Neal, en général, c'est que les choses sont compliquées … Le piège c'est que le papa c'est acoquiné avec la bande du révérend Carter, allumé prêchant le retour le la suprématie de la race blanche et chrétienne contre tous les youpins, négros, homo et autres mal lavés. Et c'est parmi ces gentlemen que Neal va devoir faire sa place pour retrouver le gosse. Don Winslow, et plus particulièrement son excellente série dédiée à Neal Carey, est un auteur fort injustement négligé en France. L'essayer, c'est l'adopter : des intrigues palpitantes, des personnages hauts en couleur, au verbe truculent, spécialistes de la formule qui tue dans le plus pur style hard-boiled, un humour constant, et des descriptions au vitriol des secteurs les moins reluisants de la société américaine. Tout pour plaire, un peu dans la lignée Lansdale. Dans ce volume, ce sont les milices fachos, prêtes au grand combat contre le gouvernement fédéral qui, c'est bien connu, est vendu au communisme international, qui en prennent pour leur grade. C'est bien écrit, très bien construit, et on passe un excellent moment. Pour finir Un blues de coyote de Christopher Moore : Sam Hunter s'est construit une vie lisse, aseptisée, rangée, de yuppie vendeur d'assurances. Pas de vagues, pas d'amours, pas de passions, pas de passé. Et pourtant, il en a un de passé, et une origine Crow qu'il veut à tout prix faire oublier, et oublier lui-même. Jusqu'au jour où Coyote, dieu de Foutage de Merde des indiens, décide que tout ça a assez duré, qu'il faut ramener Sam au bercail, et mettre une peu de piment dans sa vie. Le piment c'est Calliope, blonde et craquante, son fils Totor, et le bande de Hell's Angels, dégénérés, crasseux, et racistes qui leur en veulent. Et Coyote s'y entend pour transformer une vie insipide en sauce piquante, très piquante, un peu trop piquante même pour Sam. Roman intelligent, sensible, et surtout très drôle !! Je vous mets au défi de ne pas éclater de rire, et plus d'une fois. Coyote a une façon bien à lui d'interpréter les demandes de Sam, qui chaque fois qu'il croit revenir vers sa vie pépère se retrouve plongé un peu plus profond dans le merdier. La visite des deux compères à Las Vegas vaut son pesant d'or, les personnages sont décrits avec une grande humanité et tendresse (sauf les dégénérés, crasseux, ... sus-cités), et on aimerait bien avoir un oncle comme celui de Sam, même s'il n'est pas d'une sobriété et d'une honnêteté exemplaire. Et l'on pourrait encore citer les reprises de Larry Brown, Chris Offut, James Crumley ... Une autre fois. La chronique de Jean-Marc Laherrère 22-07-2005 Walter Mosley Little Scarlet Nous
sommes en 1965, à Los Angeles. Les émeutes raciales viennent de
dévaster le quartier noir, laissant un paysage de désolation : magasins
dévastés, immeubles brûlés, rues en état de guerre. Elles ont également
laissé des traces indélébiles dans les esprits et dans les corps, et ne
demandent qu'à redémarrer à la moindre étincelle. Et cette étincelle
pourrait bien être la mort de Nola Payne, jeune femme noire, qui
pourrait avoir été tuée par un blanc. C'est pourquoi la police fait
appel à Easy Rawlins, détective noir, pour aller enquêter dans le
quartier, et essayer de découvrir ce qu'il s'est passé, sans dire
autour de lui que Nola est morte. Easy accepte, malgré sa grande
réticence à traiter avec la police blanche de la ville.Tout qu'on aime dans un grand roman noir : Tout d'abord, une intrigue qui se tient, des personnages qui existent, avec de l'épaisseur, des qualités et des failles, et une belle galerie de seconds rôles. On tourne donc les pages avec grand plaisir. Et en toile de fond de tout cela, la peinture parfaitement rendue d'un tournant de l'histoire des mouvements noirs : les émeutes du quartier noir de Los Angeles, souvent mise en scène par les écrivains de polar (Ellroy par exemple), mais vues ici du côté noir. Walter Mosley rend parfaitement l'ambiance, l'état d'esprit des habitants, même des plus calmes comme Easy, qui tente de rester en dehors de la violence, mais qui comprend tellement bien la rage de ceux qui cassent tout que cette violence finit par le gagner, et qu'il a bien du mal à la canaliser. Il fait ressentir au lecteur la frustration, la colère et la haine que peut ressentir un noir dans les années soixante, lui fait toucher du doigt comment cela conditionne son comportement vis à vis des blancs, mais également comment cela conditionne les blancs, tout aussi enfermés dans un carcan (même s'il est beaucoup plus confortable) que leurs victimes. Et il nous décrit le moment, ou un des moments, où des fissures commencent à apparaître dans le mur qui les sépare. Des fissures très minces, dans un mur qui est loin d'avoir disparu aujourd'hui. Un grand roman, à lire absolument. Juan Bas Scorpions pressés Pacho
Murga est un fils à papa, qui traîne sa flemme dans les bars chics, les
restaurants et les casinos de Bilbao. Plus pour longtemps parce que son
père sans pitié vient de lui annoncer qu'il allait lui couper les
vivres, pour l'obliger à gagner sa vie, chose bien difficile quand on a
quarante ans et qu'on n'a jamais rien fait de sa vie. Puis c'est le
miracle, il tombe sur un diamant brut : Anton Astigarraga, cuisinier
mal rasé, irascible et ordurier qui confectionne des tapas divines,
dignes des plus grands chefs français. Un an plus tard, la "Mappemonde
de Bilbao" est l'endroit à la mode, Anton en est son chef discret, et
Pacho son très médiatique et très voyant directeur. La gloire est
complète le jour où ils décrochent le contrat pour fournir le repas de
Noël de la mairie, servi dans le prestigieux musée Guggenheim. La
gloire et la catastrophe, car voilà Pacho, au plus mal, coincé dans les
embouteillage en compagnie d'un chauffeur de taxi insupportable, en
route vers l'hôpital. Que c'est-il donc passé ce fameux soir ? Et qui
est vraiment Anton Astigarraga ? Un anti-héros tête à claque au
possible, un personnage de cuistot infect, des scènes tellement
outrancières qu'elles en deviennent irrésistibles, un vocabulaire qui
ignore tout du bon goût et du politiquement correct et des descriptions
culinaires à faire venir l'eau à la bouche de Pepe Carvalho ou de
Montalbano. Tout cela suffirait déjà à faire de ce roman une excellente
série noire. Quand on rajoute une belle description de Bilbao, et, mine
de rien, une chronique visiblement bien documentée sur trente ans
d'activité de l'ETA, on a un excellent roman, et un nouvel auteur que
l'on a hâte de retrouver.Elmore Leonard Tishomingo blues Dennis
Lenahan est plongeur de haut vol, ancien champion du monde. Il gagne
maintenant sa vie en proposant des animations dans les parcs
d'attraction, les hôtels de luxe et les casinos. Il vient juste de
s'installer pour la saison à l'hôtel Tishomingo, dans le Mississippi,
quand il assiste du haut de sa plate-forme à l'assassinat d'un homme
par deux affreux. Ceux-ci l'ont vu et se demandent s'ils doivent le
descendre également quand leur complice, employé de l'hôtel, arrive et
les convainc qu'il ne dira rien. Un peu plus tard, il est approché par
Robert Taylor, jeune noir charmeur de Detroit, qui lui laisse entendre
qu'il a bien vu ce qui s'était passé, et qu'il lui offre aide et
amitié. Dennis est un peu paumé, mais quand on plonge tous les jours du
haut d'une échelle de vingt cinq mètres, on a l'habitude de garder son
sang froid.Que du plaisir ! Dialogues vifs, personnages truculents, affreux bouseux bêtes, méchants et racistes plus vrais que nature, truands mystérieux, idiots pathétiques mais drôles, suspense habilement distillé ... Tout est là pour le plaisir du lecteur qui tourne les pages le sourire aux lèvres. Une fois de plus Elmore Leonard confirme qu'il est un des grands artisans du polar américain, de ces auteurs qui, sans peut-être écrire de chef d'oeuvre, roman après roman, enchantent leurs lecteurs. Chapeau maître. Staffan Westerlund Chant pour Jenny Inga-Lisa
Ostergren, avocate redoutable, à défaut d'être agréable, est contactée
par une association qui cherche un conseil juridique : Ils ont la
conviction qu'une firme pharmaceutique suédoise continue à vendre à
l'étranger, et en particulier au Brésil, des médicaments qui ont été
retirés de la vente en Suède parce qu'ils ont des effets secondaires
mortels. Un ancien employé de la firme, qui avait commencé à dénoncer
le scandale, vient d'être tué au Brésil où il était parti rassembler
des preuves, et le président de l'association se demande s'il y a
matière à intenter une action en justice. Inga-Lisa, après lui avoir
fait subir un interrogatoire serré, destiné, entre autres, à s'assurer
que l'association est prête à aller jusqu'au bout, et que son président
est certain d'avoir mis ses proches à l'abris pour ne pas offrir de
possibilité de pression, accepte l'affaire. Non loin de là, Jenny, une
gamine mal dans sa peau, solitaire, passionnée par les oiseaux est
enlevée un soir à son retour de l'école. Lovander, un des très bon
flics de la ville, en fait une affaire personnelle, et demande dans
cette affaire, l'aide de Stig, un ex agent des services secrets retiré,
qui a par le passé aidé le cabinet d'Inga-Lisa. Les deux affaires vont,
bien entendu, se retrouver étroitement mêlées. On retrouve dans ce
deuxième volume consacré à l'avocate Inga-Lisa Ostergren toutes les
qualités du premier : intrigue millimétrée et suspense parfaitement
maîtrisé au service de la dénonciation d'un scandale qui devrait faire
la Une de tous les médias : Comment les grosses firmes pharmaceutiques
continuent à faire des bénéfices dans les pays pauvres avec des
médicaments dont on sait, de façon sure, qu'ils tuent plus qu'ils ne
guérissent. Et comment les pouvoirs publics de nos pays nantis, et cela
ne concerne, bien entendu, pas que la Suède, ferment les yeux du moment
que les morts ne sont pas suédois, ou français ou ... D'autre part, ce
second volume gagne en émotion, grâce au très beau personnage de Jenny,
dont l'auteur rend superbement les émotions, les doutes et le
désespoir, mais également en humanisant Inga-Lisa, qui ici doute,
hésite, et se fait même complètement dépasser par sa propre équipe.
Voilà qui est de très bonne augure pour la suite de la série.Lucy Wadham Le rêve de Castro Astrid
et Lola sont basques espagnoles et vivent à Paris où elles se sont
réfugiées après avoir flirté avec l'ETA. Mikel, le grand amour de Lola,
était membre de l 'ETA militaire, et a tué pour le mouvement. Kader est
un jeune paumé qui fuit sa cité après une bagarre où il a pris un coup
de couteau ; il espère recommencer sa vie, quelque part au sud. Txema,
l'ancien mentor de Mikel, a purgé une peine légère, puis s'est
reconverti dans la politique. Les vies de tous ces personnages
basculent le jour où Mikel est enfin libéré de prison, après vingt ans
d'enfermement. Lola et Astrid, chacune de son côté, partent le
rejoindre en Pays Basque. Sur la route, Astrid rencontre Kader qui
l'accompagne jusqu'à la frontière. Il y sera le témoin du drame
inévitable.Dans cette chronique d'une mort annoncée Lucy Wadham prend
le temps d'installer ses personnages, leur environnement, leurs
failles, et l'événement qui va créer une rupture et les jeter sur les
routes, loin de leur quotidien et de ses routines. Elle les amène alors
au Pays Basque, théâtre de la tragédie, où les drames à venir prennent
racine dans le passé récent. Le suspense s'installe, autour de
plusieurs secrets révélés au compte goutte, avant la fin inévitable. Ce
déroulement parfaitement maîtrisé est mis au service d'un beau portrait
du Pays Basque de ses habitants, des traumatismes liés au
terrorisme basque (ou résistance basque selon les
interlocuteurs). Le tableau est complété par Kader, l'étranger qui
porte un regard nouveau sur les gens et les paysages et met en évidence
des beautés et des incohérences que les autres ne voient plus.Patrick Bard L'attrapeur d'ombres Sébastien
Meyer est photographe indépendant. Lors d’un séjour à Sarajevo, il se
trouve sur la trajectoire d’une roquette sur Snipper Alley. Quand il se
réveille à l’hôpital, il a perdu un œil et ne se souvient plus des
dernières minutes avant l’accident. Rapatrié à Paris, il
s’aperçoit qu’il est devenu incapable de faire une bonne photo. Il
survit en retapant des appartements au noir et ne rêve que d’une chose
: se venger du snipper. Quelques mois plus tard, un collègue anglais
lui ramène son sac photo, et, grâce à la pellicule présente dans
l’appareil détruit, il découvre ses dernières images : un véhicule
blindé, marqué au nom d’une ONG. Il ne se doute pas que sa quête va le
confronter à ce que l'appât du gain peut générer de plus immonde.De
toute évidence, Patrick Bard sait de quoi il parle quand il décrit le
travail de photographe de presse, le rôle plus que trouble des forces
françaises en Yougoslavie, l’inanité de bon nombre d’ONG, ou les
filières d’importation de prostituées en provenance d’Afrique ou des
pays de l’Est. Le seul petit reproche que l’on puisse faire à son
roman, c’est de vouloir, parfois, en dire trop et expliquer trop de
choses. Mais c’est anecdotique au regard de la densité de son roman, de
la crédibilité de ses descriptions et des horreurs qu’il dénonce. Et
cela passe d’autant mieux qu’à partir de ses recherches, il tricote une
vraie intrigue, touffue, construite comme un puzzle, autour de
personnages complexes parfaitement décrits. Sa trouvaille centrale,
d’une agence de voyage permettant à quelques pervers richissimes
d’aller tuer en toute impunité, est suffisamment géniale, glaçante et
vraisemblable pour valoir, à elle seule, la lecture.Harlan Coben Une chance de trop Quand
Marc se réveille à l’hôpital, il ne se souvient que d’une chose : il
s’est fait tirer dessus, chez lui. La police lui apprend qu’il est
resté dans le coma 12 jours, que sa femme est morte, et que Tara, leur
fille de six mois n’est plus là. Deux jours plus tard, son beau-père
qui est richissime reçoit une demande de rançon. Marc se rend au
rendez-vous, mais les ravisseurs repèrent les flics, prennent l’argent
et disparaissent. Il ne reste plus à Marc que ses yeux pour pleurer, et
la certitude que sa fille est toujours vivante.Harlan Coben a de toute
évidence du métier, il sait installer un mystère, et distiller les
révélations, petit à petit, tenant ainsi son lecteur en haleine,
jusqu’au retournement de situation final à la manière de John Connelly.
L’ennui est que ce métier se voit beaucoup, que les surprises arrivent
là où on les attend, et que l’on sent la fabrication. Comme de plus
personnages sont assez convenus et manquent d’épaisseur, le lecteur a
du mal à vraiment se passionner pour ce qui leur arrive. C’est bien
construit, on ne s’ennuie pas vraiment, mais c’est vite oublié et on
n’a pas vraiment envie d’en essayer un autre. |
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