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![]() Chroniques... Ozone en remet une couche… 30-11-2009 Janis Otsiemi La vie est un sale boulot Libreville. Chicano est enfin libre après quatre années passées en prison. Dehors, alors qu’il veut se tenir peinard, le passé le rattrape. Ozone et Lebègue, ses anciens potes des mauvais jours, veulent l’enrôler dans un casse hors norme : piquer le salaire des troufions du camp militaire de Baraka… Gros rapport escompté, un plan millimétré. Mais il n’est pas possible de prendre le temps de la réflexion : c’est pour tout de suite. Cinquante millions à la clef. Chicano s’y jette. Mais, dernier avisé et le magot se révélant beaucoup moins important qu’escompté, le voilà du coup de trop. Au retour du casse, dans un virage, il est largué de la Merco où il avait pris place. La BM qui suit l’écrase. On le laisse pour mort mais il survit, avant d’être exécuté dans l’hôpital où des mains charitables l’ont porté. A coups de fusil à pompe. Du coup la police est sur les dents, tout comme l’armée. Moins officiellement qu’en roue libre : inspecteurs ripoux et militaires douteux leur filent le train pour récupérer le magot… Le verbe sur le bord de cogner, le roman est mené avec une conviction d’écriture énorme. Népotisme, corruption, de cette république bananière surgit d’un coup, dans le noir du polar, l’expectative d’un récit autre que ces récits de genre qui d’ordinaire nous donnent à voir l’Afrique dans sa seule dimension "humanitaire". Et l’irruption dans la scène du roman policier d’un parler truculent, en parfaite adéquation avec son propos.Joël Jégouzo Une adolescence en enfer… 25-11-2009 Rachel Corenblit Un petit bout d’enfer Un vrai con, perdu dans la forêt. On le lui a tant répété. Rien dans le ventre. Sinon de l’alcool. A plat ventre dans la boue. Devenir cette boue, songe-t-il.Elle, seize ans. En fait, quatorze. La vie droit dans les yeux. Elle le croit du moins. Enfermée un 14 juillet chez mémé, dans un appartement qui sent la morue. Les chapitres alternent. Lui, elle. Que s’est-il passé ? Lui sous la pluie. Se relever. Être un homme. Il se relève, trouve sa voiture, démarre. Fuir la forêt. Loin d’Elle, le Rwanda. Si loin : en 94. 800 000 morts. Un été de machette. Elle se sait la fille de ce sang là. Elle est née en décembre 94. Sa mère était au Rwanda. Tout un monde glauque convoqué brusquement. Elle se rappelle les garçons du bahut. Les terminales qui aimaient lui palper les seins dans le noir. C’était ça le concept de leur fête : le noir. Et la saouler à mort pour profiter d’Elle. Les pompiers ensuite. Ensuite son père, effaré. Lui a trouvé ses cartouches. Arrivé chez lui, il est monté lentement à l’étage. Dans l’obscurité. Il savait où aller. Deux têtes, deux balles. Il a tiré. Puis la chambre des gosses. Il tire de nouveau. Le gamin caché sous le lit, qu’il appelle doucement. Viens. C’est moi. Le petit, sous le lit, recroquevillé, terrorisé. Et quand le gamin sort enfin de son trou, il l’exécute. Dehors, sa voiture. C’est fini. Tandis qu’Elle en a eu assez et qu’Elle est sortie. Au ciné. Elle s’est installée dans la salle obscure. Presque personne. Juste deux ados et puis ce type, qui s’est approché d’Elle et a sorti son fusil pour la mettre en joue. Juste avant de tirer sur l’un des garçons et de les enlever, Elle et celui des deux qui a échappé au massacre. Plus tard, son intarissable besoin de parler. De son enfance. De son père alcoolique. Juste ce besoin d’expliquer, en somme, comment on devient un meurtrier. Avant de les conduire dans sa tanière. Un roman jeunesse violent, tendu. La part funeste d’un monde glauque. L’enfer à petites gorgées, en effet, d’une écriture tirant sa force de la pure dénotation et la perdant un peu dans son désir d’explication – la raison d’être, peut-être, du roman adolescent, convoquée in fine pour ne pas sombrer dans un total désespoir ? Ou juste ce qu’il faut d’explication pour mettre à distance l’innommable… Joël Jégouzo Tous les âges 17-06-2009 Franck Membribe (pour les ados) A la poursuite du Masque d’Odor Détective jeunessePort-de-Bouc. Alexandre et Alioune pédale ferment sur leurs vélos. D’autant qu’ils sont aux prises avec un fort vent de face. A Saint-Blaise, ils se réfugient dans une chapelle. Abandonnée. Un ancien site archéologique en fait, dont ils poussent imprudemment la porte pour se retrouver enfermés sitôt le seuil franchi. Pris au pièges, ils devront attendre des heures qu’une personne secourable les délivre. Mais en guise de sauveur, c’est un homme voûté et bourru qui les vire. En s’enfuyant, ils ont juste le temps de noter qu’il règne une activité fébrile autour de la chapelle. Le lendemain, ils sont pris à partie par le chef d’une bande de quartier. Un teigneux de seize ans, qu’ils réussissent à semer. Sans doute savent-ils que ce dernier les retrouvera inéluctablement et leur fera payer cher leur audace. Mais pour l’heure ils n’ont qu’une idée en tête : retourner à la chapelle. Sur place, ils surprennent de bien curieux archéologues. Des vandales à la vérité, parmi lesquels bientôt viendra se joindre cette fameuse bande de quartier. Tenaces, Alexandre et Alioune échafaudent un plan pour contrecarrer les projets des pilleurs, dont ils ont compris l’obsession : mettre la main sur le légendaire masque d’Odor. Menée sans un mot de trop, le récit file avec bonheur, pour donner certainement naissance au premier opus d’une longue série semble-t-il, puisque nos héros viennent de créer l’agence A & A. Ed. Rouge safran, coll. Jeune détective, mars 2009, 96 pages, isbn : 978-2-913647-62-6 Franck Membribe (pour les adultes) Le Fada dans la maison La Cité blafarde…Marseille, la Cité radieuse, architecture de Le Corbusier. C’est elle, la maison du Fada. Elle, la cité étouffante et phobique qui n’a de radieux qu’une vieille intention égarée dans les placards de l’art moderne. Car y vivre, c’est coton… Enfilades de couloirs-rues conçues, on dirait bien, pour que les gens s’effraient de leurs propres pas. Un matin, la Cité n’a plus la banane du tout : on vient d’y découvrir un africain, émasculé. A côté de lui un mot : "Là où naît l’ordre, naît le bien-être". Pur chef d’œuvre de xénophobie fascisante ? Pas sûr : du Le Corbusier au contraire… Puis un second cadavre, de Noir là encore, gay également, a le mauvais goût de succéder au premier. Un dingue anti-gay ? La ville-bâtiment est en émoi. Jusqu’à la découverte du troisième cadavre dans les rues criminogènes du vaisseau. L’atmosphère tourne au cauchemar. Les flics enquêtent bien, mais sans flair. Arthur, auxiliaire de sécurité, a une intuition, lui : ces cadavres, c’est affaire d’architecture… Mais encore ? Toutes les victimes mesurent 1,83m. Arthur découvre que c’est la taille exacte de l’homme-étalon qui permit à Le Corbusier de mettre au point son système de mesure : le Modulor. Une sorte de nombre d’or à partir duquel il a élucubré sa cité perdue. Tout ça c’est bien joli, mais en quoi la logique de la construction servirait-elle celle du tueur en série ? Tandis que les flics se laissent abuser, Arthur s’attache à le démontrer. Rigoureux, mon cher Watson. Et sous la plume habile et sûre de Membribe, cela donne un polar bien agréable à lire. Pastaga à la main peuchère, en flânant sur la Cannebière… Mare nostrum Editions, coll. Polar, juin 2009, 128p., isbn : 978-2-908476-81-1 Joël Jégouzo Philo (ben oui quoi?!) 18-03-2009 Michel Onfray L’injustice de la Justice Tôt ou tard on s’y colle, quand il est question du polar. Mais tout d’abord, qu’est-ce qui fait le succès de Michel Onfray ? On peut être agacé par le personnage, et plus encore par les raccourcis intellectuels qui façonnent avantageusement son discours. Mais force est de constater qu’il marque les esprits et constitue un véritable phénomène éditorial. Trente livres publiés, une dizaine de conférences enregistrées, une université populaire qui voit des succursales s’ouvrir un peu partout dans le monde, et pour ne pas en finir, une université du goût, "parce qu’il existe une vie après les nouilles". On le voit : Onfray balaie large. Il est populaire, sans doute parce qu’il a délibérément choisi de ne pas dialoguer avec les institutions, à commencer par l’université où il se sentait trop à l’étroit, mais avec la société elle-même et en son sein, d’abord avec ceux qui pâtissent d’une économie de marché par trop libérale. Mais tout aussi sûrement, parce qu’il semble réitérer la position de Marx, quand celui-ci écrit que "les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde" et qu’il "s‘agit maintenant de le transformer". Du Marx revisité en somme, campant à la lisière de l’ultra-gauche. L’enregistrement des éditions Frémeaux propose ainsi une conférence faite à la demande du syndicat des avocats de France. Demande à laquelle Onfray répond en s’adressant aussi bien aux justiciables qu’aux justiciés, qui savent de quoi il retourne lorsqu’à la rééducation, on préfère Et lire en parallèle l’excellente Colonie pénitentiaire de Kafka, qui fonde la métaphore constitutive de la vision de Michel Onfray sur la nature profonde de la justice dans les sociétés libérales. Michel Onfray, Frémeaux et Associés éditions, janvier 2009, 2 CD MP3, durée Joël Jégouzo Piqûre de rappel 03-03-2009 A partir de 18h30, Jeanne Desaubry sera à la librairie Terminus Polar pour signer Dunes Froides, son dernier roman paru chez Krakoen (on vous avait prévenu, hier déjà!) Joël Jégouzo, qui avait rencontré l’auteur en juillet 2006, nous propose de faire le point sur ses trois derniers livres et de redécouvrir son interview de Jeanne Desaubry … en attendant le live … Jeunesse 18-02-2009 Michael Coleman Barjo Un huis clos prodigieux et tragique.Après son superbe Filer droit (voir chronique sur le site), son premier roman pour adolescent traduit en France (2006) et qui s’est vu décerner le prix des Incorruptibles en 2008, Michael Coleman récidive avec un nouveau roman adolescent d’une rare intelligence d’écriture. L'histoire de Daniel et Tozer tombés au fond d’un gouffre. Les voilà piégés sous terre. Pas vraiment amis, mais pareillement têtes de turc de leur classe. Tozer est l’idiot de service, Daniel, l’Einstein crédule. C’est à la suite d’une course d’orientation, tout au long de laquelle personne ne les a ménagés, qu’ils se sont retrouvés en si mauvaise posture. Souffre-douleur du nouveau prof d’éducation physique, Axelmann, Daniel et Tozer ont d’abord appris à se détester. Enfin, Tozer surtout, aux yeux duquel Daniel incarne tout ce qu’il n’est pas. Trop intelligent, sans cesse à poser les bonnes questions, à trouver les bonnes réponses. Tout est question d’angles et de mesure chez lui, de logique dont il fait un usage tout à la fois abusif et rayonnant. Mais là, sous la terre, apeurés l’un et l’autre, ils apprennent à se redécouvrir. Et progressivement à comprendre l’humiliation dont ils n’ont cessé d’être l’objet. Flash-backs. Le camp de vacances, les railleries, l’injustice qui les a liés l’un à l’autre malgré, voire contre eux. Et pourtant Tozer se rappelle à présent comment, pour la première fois, Daniel a su lui rendre confiance en lui, en lui expliquant comment s’orienter avec une boussole et une carte. C’était la première fois que Tozer n’était pas moqué comme un demeuré. A côté d’eux, dans la grotte, gît un corps à demi mort. On ne sait tout d’abord de qui il s’agit. Bientôt l’eau vient sourdre et menace de les emporter. Il faut trouver une issue. Et prendre une décision : sauver l’autre ou le laisser périr. L’autre… Celui-là même qui encourageait heure après heure toutes les brimades à leur encontre. Le tortionnaire qui n’a cessé de les poursuivre de sa vindicte, d’attiser la moquerie des élèves à leur égard. Axelmann, leur prof de gym. Mais en perdition cette fois, moribond, affolé, et dont la vie ne tient qu’à un fil. Fil que romprait bien Tozer… Mais fil que les deux adolescent ne vont pourtant pas rompre. Ils le sauveront au péril de leur propre vie. Héros ? Non : humains, pas moins et rien qu’humains. Le roman est traversé par un très fort sentiment d'iniquité. Et cette fois encore, comme dans Filer droit, c’est à travers ce même imaginaire de la cécité que l’exercice narratif prend corps. Comme un symbole de notre temps, où il s’agit de faire confiance à qui vous guide quand vous ne pouvez plus voir. S’en remettre à l’autre. Totalement. Dans l’impossibilité de jouir pleinement de ses facultés ou plutôt, d’être soi sans l’autre. Magnifique éthique, sans moralisme doucereux, qu’administre cette fois encore Michael Coleman ! Ed. du Rouergue, coll. DoAdo noir, oct. 2008, traduit de l’anglais par Ariane Bataille, 272 pages, isbn : 978-2-84156-964-9 Joël Jégouzo Livre lu 03-02-2009 Douglas Kennedy Piège nuptial (lu par Tony Joudrier) Nick a tout plaqué, son job, les States, retiré tout son fric pour atterrir là, à Darwin, une ville crasseuse du Nord de l’Australie. Sur un coup de tête : la fascination soudaine d’une carte routière d’occasion. L’île continent. L’outback, un univers où la nature ne cesse de vous répéter que vous n’êtes rien. Devant cette carte, il réalisa soudain qu’il n’avait jamais eu le cran de voyager vraiment. Se frotter au grand nulle part. Un seul vrai axe routier qui traverse de part en part cette immensité démesurée. 4 000 km d’asphalte sans trace de l’ère moderne. Des serpents venimeux. Très. Des kangourous qu’il vaut mieux ne pas croiser la nuit. Une seconde route qui fait le tour de l’île et c’est tout. A peine mieux qu’en Islande. Mais c’est ça qu’il veut. Ne plus être journaliste, pas même l’itinérant freelance qu’il a été jusque là avec passion, gribouillant pour des feuilles de chou en rase campagne ou pour les gratuits des villes prolos exsangues. A Darwin, il se paie un van VW et s’en va traverser ce sombre coma géologique. (Un morceau d’anthologie que l’achat du van, au passage ! Apocalypse now dans un cimetière de bagnoles, le VW vendu par un révérend complètement fêlé, apostolique de la foi inconditionnelle…). Jusqu’à rencontrer Angie, 21 ans, sortie tout droit du cœur vide de l’Australie se chercher, de gré ou de force, un mari. On l’aura compris : le piège nuptial va se refermer sur Nick. Atrocement. Dans un village qui ne compte que 53 âmes, à huit heures de route du patelin suivant. Un village qu’aucune carte ne répertorie et dont l’administration ne se soucie plus. Repeuplé à la hussarde, au hasard des vagabonds prélevés sur les routes désertes pour satisfaire une fécondité défaillante. Et cette Angie, faussement sixties avec son emblème Woodstock collé entre les deux seins, qui se révèle une vraie brute épaisse. Angie si adorablement crédule, qui n’a jamais vu de cigarettes de sa vie (un seul commerce chez elle, avec un tenancier ne fumant que des roulées) et s’offre à Nick sans retenue. Vierge nymphomane à l’étreindre au delà de tout fantasme, lui qui ne voulait que profiter de l’occase et la larguer sur le bord de la route en vrai macho salaud. Mais très vite les rôles se sont inversés. Elle a cru à ses bobards de dragueur espiègle, il faut qu’il les assume à présent. C’est pourquoi elle l’a enlevé, l’a drogué et rapatrié chez elle, dans ce foutu village. Cordes et seringues. Nick se réveille marié. Perdu, dépossédé de son fric, captif d’une bande de sauvages : la famille d’Angie. Des barbares. Rendus plus barbares encore par cette nouvelle traduction qu’Audiolib s’est offerte, très crue, à la limite du vulgaire, mais de quelle brillante façon ! Une sauvagerie traverse le texte, que l’interprétation coriace de Tony Joudrier amplifie, claquant les syllabes pour vous jeter à la figure la férocité des faits qui s’enchaînent sans relâche. L’ultime cauchemar. A rêver sans tarder !Edition Audiolib, janvier 2009, nouvelle traduction de l’américain par Bernard Cohen, titre paru en France sous le titre Cul-de-sac, lu par Tony Joudrier, 1 CD MP3, durée d’écoute : 6h30, réalisation sonore e-voice, isbn : 978-2-35641-049-8 Joël Jégouzo Terreur de jeunesse 27-10-2008 André Benchetrit Vendeur de cauchemars Papa en costume boutons de manchette, Maman en reine de beauté. Mais ça, c’était avant. Avant le cambriolage de leur maison, avant le passage des huissiers aussi. Car papa était joueur. Invétéré. Depuis… Sa dernière mauvaise idée a été de murer une pièce de la maison pour y cacher les derniers objets de valeur qu’elle abritait. Dont le téléviseur, qui ne sert plus à rien aujourd’hui, parce que personne n’y a plus accès. Enfin… On entre dans cette pièce par le placard de la cuisine… Lili, 11 ans, préfèrerait voir ses parents mourir, dans ces conditions. En attendant, elle cauchemarde. La nuit, le jour, tout le temps. Ce soir, ses parents sont de sortie. Et son fantôme s’empresse de revenir la hanter : le Roi de trèfle. Les autres ne le voient pas, elle, si, que trop ! Et bien que gnome, elle le trouve du genre encombrant. Et comme si ça ne suffisait pas, un géant frappe à la porte d’entrée, s’invite sans façon et lui pourrit la vie, à elle et son frère, Elvis. Un type complètement dingue, qui se dit vendeur de cauchemar. Un fou furieux qui veut attendre leur parents pour… les tuer. Rien que ça ! Le Roi de trèfle s’est bien assis sur le crâne du géant, mais ça ne l’intimide guère. Des dialogues loufoques à souhait, d’autant que le géant ne semble vouloir vraiment qu’une seule chose : que les enfants aient l’air terrifiés, ou qu’il le joue au besoin… Voilà, ils le sont. Mais à présent, il faut garder la pose, car sinon, de son propre aveu, il risque de perdre le fil de ses pensées et cela pourrait devenir n’importe quoi. Comme si ça n’était pas déjà n’importe quoi dans cette fichue soirée sans parents ! On croit qu’on évolue dans un roman fantastique, mais non : le géant finira mal sa vie, rattrapé par la dure réalité policière. Quant à Lili, au moins l’aventure lui aura-t-elle permis de se débarrasser du Roi de Trèfle, pour qui l’intrusion du fou furieux est l’incursion de trop.Ed. du Rouergue, coll. DoAdo Noir, oct. 2008, 94p, isbn 978-2-8415-6958-8, 6,50 euros Joël Jégouzo Dans les cordes 15-10-2008 Eddie Muller Shadow Boxer Hard-boiled vintage…San Francisco, November 1948. Billy Nichols, alias Mister Boxe, journaliste au San Francisco Inquirer, se fait enlever par la femme de Burney, que Nichols a donné aux flics comme l’assassin probable de Claire, dont il était l’amant. Son mec est innocent, clame-t-elle. Billy se laisse convaincre d’enquêter de nouveau. Au départ, un juteux racket autour de photos compromettantes. Derrière les visons, des affaires plus délicates. Dont celle de la Fondation du Mont Davidson, société bidon faite pour escroquer les investisseurs. Aux commandes de cette fondation, un procureur marron : celui-là même qui instruit l’affaire Burney… Du coup l’atmosphère se fait plus lourde. Et Billy de s’entêter, garde baissée, même si le combat s’avère des plus rugueux et le proc un adversaire pugnace. Il y a dans ce roman tout le charme des thriller des années quarante, chaussures bicolores et décapotables monstrueuses. Un air de jazz exaltant une vision très hard-boiled d’une Amérique hyper narcissique, où le seul job qui vaille est de sauver sa peau. Une Amérique encombrée de crétins égocentriques sur fond de grève de dockers, d’où surnage la figure de Nichols, buveur professionnel de bourbon et prophète d’un dessein intrigant : l’espoir fou que le merdier américain sera l’horizon du monde moderne… Fayard noir, mars 2008, Traduction Patrice Carrer, 359 pages, isbn : 978-2213629643, prix : 20 euros, format broché Joël Jégouzo Mourrez jeunesse 09-10-2008 Guillaume Guéraud Le contour de toutes les peurs Le massacre des innocents…Clément, 14 ans, rentre chez lui au sortir du collège. La porte d’entrée est ouverte. Il ne s’en méfie pas. Du bruit toutefois, dans le bureau de sa mère. Il y entre. Le bureau est saccagé. Un homme lui tourne le dos, en achève la dévastation. Tétanisé par la peur, Clément n’ose un geste. Fuir, mais il ne le peut pas. L’homme se retourne. Leurs regards se croisent, une fraction de seconde. Et tout devient d’un coup sauvage. Une violence sans retenue, décrite geste après geste, envahit tout l’espace de Ed. du Rouergue, coll. DoAdo Noir, août 2008, 126p., isbn : 978-2-8415-6949-6 Joël Jégouzo Retour sur actu 29-09-2008 Thomas Hedouin Massacre à la barre de fer. Crève, ordure ! Le ton est donné, le rythme pulse. Sauvage. Un flic torturé, Lou Reed en extase. Le cadavre ? Déguisé en pop star. Mona Cabriole, journaliste de son état, doit se coltiner un reportage sur les mouvements lycéens parisiens. Au cœur de la polémique, le lycée Sylvie Germain. Foulards contre kippas, gothiques contre dread locks. Les tribus déchirent le lycée. D’où l’arrivée massive de flics dans le Marais, où poussent les cadavres. Un deuxième justement, attifé cette fois en dragqueen… Un flic là encore, qui ne faisait pourtant pas dans la dentelle : le mort était du genre shérif (I shot the Sherif, of course). … Et tous les meurtres sont signés "Courant 93". Qui est ce Courant 93, que veut-il, qui en est le Chef ? Suit une cassure narrative. On reprend la scène du meurtre, sous forme de conte animalier morbide : une souris dans l’enfer des chats. Encore un meurtre de flic, de la même bande de flics marrons. Déguisé en Dalida cette fois, pendu au Pont-Marie. Les icônes gays font malheur. Sur fond de Culture Pub. Tandis que des néonazis traînent leurs savates, sans bien savoir pourquoi. Parmi eux, il y en a même un qui est juif ! Et Kevin, le seul à avoir des origines germaniques, vit une révolte de quincaillerie. Des néonazis paumés qui passent leur temps à se faire allumer. C’est déconnant à plein tube, on l’aura compris, de Joyce à Dalida, en passant par le Velvet, Lou Reed et Antony and the Johnsons… Drôle, mais violent, voire barbare. La Tengo éditions, coll. Mona Cabriole 150p., mars 2008, isbn : 978-2-35461-001-2 Joël Jégouzo A salaud, salaud et demi… 14-04-2008 Robert Muchamore Chute libre, Cherub, Mission 4 Nouvel opus des Cherubs, tout aussi efficace que les précédents, tout aussi déluré et singulier. Juin 2005. James revient de mission pour, le soir même, partir en exercice. On ne sait ce qui est le plus terrible à Cherub : les missions ou l’entraînement. Et l’exercice pour le coup est gratiné. Un vrai champ de massacre, doublé d’une mutinerie contre l’instructeur en chef. James, hors de lui, pète les plombs et gifle un gamin du campus. Mais cette fois encore il échappe à la punition en acceptant une mission : il doit infiltrer la famille Tarasov, migrants russes trafiquants de voitures de luxe. On les soupçonne surtout d’avoir fait un gros coup, mais la police ne sait pas quoi, et ça l’inquiète. James et l’agent Dave emménagent donc à proximité. Ils ne tardent pas à se lier aux enfants Tarasov, puis aux parrains de la famille, qui finissent vite par leur proposer du travail. Douteux évidemment. James s’y emploie, tombe entre les mains d’un flic corrompu et de la belle Hannah, qu’il sait devoir larguer en fin de mission. Cruel. L’enquête évolue désormais dans le milieu de la police lui-même, impliqué jusqu’aux yeux dans de sales affaires et ne reculant devant aucune basse besogne pour liquider les gêneurs. Flics véreux, mafieux, salauds et briseurs de cœurs se succèdent. Rien de neuf en apparence, sauf que dans Cherub, James et ses potes finissent par être équivoques eux-mêmes, à jouer pareillement de leur féroce innocence, au service d’une cause pas si noble que ça en définitive, puisqu’il s’agit toujours de trahir et qu’ils sont passés maîtres dans l’art de la trahison. Redoutable.Casterman, février 2008, traduit de l’anglais par Antoine Pinchot, 268p, isbn : 978-2-203-00362-0 Krakoen 09-04-2008 Joël Jégouzo vient de faire un petit tour chez Krakoen, la coopérative d'auteurs éditeurs. Il en revient avec deux chroniques de Zolma dans sa besace ... et y'a du rififi dans les raviolis! Lire la suite DoAdo noir 25-03-2008 Kevin Brooks Being Qui peut se faire une idée de ce qu’il est, viscéralement ?Robert Smith a 16 ans. On l’a admis à l’hôpital pour une banale endoscopie. Mais ce que découvrent les médecins lors de l’examen est rien moins que surprenant : des fils électriques, des puces, un bouclier anti-radiation… Le staff hospitalier ouvre le ventre de Robert pour en avoir le cœur net. Et de cœur pour le coup, ils ne trouvent pas trace. Pourtant l’enfant vit. Il trouve même la force de se redresser sur la table d’opération, ventre ouvert, pour obliger les médecins à le recoudre. Qui est-il ? Un robot ? Un cyborg animal ? Robert n’a aucune idée de ce qu’il est, ni d’où il vient. Placé à l’assistance publique dès son plus jeune âge, entouré soudain d’un personnel intrigant, il devine qu’il n’a qu’une issue : prendre la fuite. Une fuite magnifiquement écrite, avec son phrasé caracolant de mots vacillant sur eux-mêmes, au plus près de cette impression d’étrangeté qui quittera plus le lecteur. La fuite de soi-même aussi bien, quand Robert réalise qu’il est sans doute une machine, fonctionnant exactement comme un être humain. Même conscience, mêmes souffrances morales, mêmes sentiments… On songe à La Métamorphose, de Kafka, Robert se relevant de son lit d’hôpital sans que rien ne paraisse anormal. Voilà, il a une carapace à l’intérieur du ventre et des circuits électriques. Il faut désormais composer avec. Planqué provisoirement dans une chambre d’hôtel, il s’ouvre lui-même la cage thoracique pour vérifier. Un truc métallique palpite dedans. Robert prend peur soudain, peur de ce qu’il a en lui, peur de ce qu’il est, de ce qu’il n’est plus. Le lendemain, sa photo fait la Une des journaux. On l’accuse mensongèrement d’assassinat. Très vite il découvre que des agents du gouvernement le traquent. Fuir, fuir encore, soi-même et le monde, tuer pour protéger sa fuite, pour se donner le temps, peut-être, de comprendre ce que l’on est. Le roman se mue en thriller, en roman d’espionnage dans lequel la dimension de science fiction reste contenue, comme dans Kafka, dans les limites de la vraisemblance narrative. Robert cavale bientôt avec Eddi, jeune faussaire de génie, qui l’aide à se faire une nouvelle identité. Mais les tueurs engagés à leur poursuite les retrouvent. Cavale. Fuite en Espagne. Malaga, Tejada, enfin, un minuscule village reculé aux frontières, presque, du siècle passé. Ils s’installent dans leur nouvelle vie, amoureux. Une vie faite de petits riens, des joies sereines des villageois le dimanche. Robert n’a rien révélé de fondamental sur lui. L’illusion de pouvoir vivre heureux, là, avec Eddi, reste entière, jusqu’au jour où les hommes du gouvernement les retrouvent. Ils veulent Robert vivant. Pas sa compagne. Eddi abattue, Robert parvient à prendre une dernière fois la fuite. Mais c’est, à ses yeux, pour rejoindre Eddi dans son néant. Ne reste que leur état de choses désormais, celui du cadavre d’Eddi et celui de sa propre existence, enveloppe humaine vide de tout sens. Le voici qui s’enfonce donc dans ce vide - de vraies ténèbres -, au terme d’une superbe fable sur l’identité, écrite dans un style parfait. Ed. du Rouergue, janv. 2008, 350p, traduit de l’anglais par Ariane Bataille, isbn : 978-2-8415-6900-7 L’intrigue mise à mat … 12-02-2008 Hervé Sard Mat à mort Moscou, 10 décembre 1986 : un petit paysan ardéchois affronte le maître mondial du jeu d’échecs. Il va jouer, gagner, tenir enfin sa revanche, mais… il s’écroule, raide mort. Ardèche, janvier 2003. Quatre morts suspectes. Puis une cinquième. Puis six, sept, huit… Un indice : une photographie prise lors d’une rencontre de foot, il y a fort longtemps. Tous les morts s’y trouvent, passés ou à venir. Le gendarme chargé de l’enquête affiche sur son mur le puzzle des emplacements des crimes. Petit à petit, ça se met à ressembler à une partie d’échecs. Retour à la case photo : à l’époque, Maxime disparaît. Le Maxime du championnat d’échecs. Et seul meurtre oublié à l’image, celui du chien du pas encore champion. Les gars ont joué au foot avec lui. Cruel. Maxime est donc au cœur de l’affaire, sauf qu’il est mort depuis vingt ans… Qui ça peut être ?… Nouveau détour par une mise en scène "cuedo", treize suspects dans un hôtel. C’est le Colonel Moutarde qui a fait le coup ? Non, il meurt à son tour. Zut alors. Nouveaux suspects. Tous les coups abattus, le roman s’achève…Ed. Krakoen, déc. 2007, 206p, isbn : 978-2-916330-25-9 Joël Jégouzo Jeunesse d'antan 25-01-2008 José-Marie Bouchet Les Condors du Voralberg Tout est collector dans ce roman écrit en 1964, aujourd’hui passé au pilon, à l’exception de quelques exemplaires toujours entre les mains de l’auteur. Entre SF, roman d’aventure et roman d’espionnage, une vision très sixties des menaces qui pesaient alors sur la planète, péril jaune en sus…Le pitch : un savant appauvri par des années de recherches menées en solitaire, vient de découvrir le secret de l’antigravitation. Hélas, son secret est aussitôt éventé : deux agents nippons guettaient dans l’ombre, à l’affût de ce qui doit assurer le triomphe de l’Empire du Levant. Mais le professeur Valverde, homme de convictions, s’en doutait bien un peu. Il disparaît mystérieusement avant d’être enlevé. Non qu’il se terre : la cause qu’il défend exige cette disparition. Une cause à la mesure des peurs d’antan : ni recherche de la gloire, ni moins encore de la fortune, notre savant œuvre rien moins qu’au salut de l’humanité, que la surpopulation menace. Il doit donc mener à bien sa tâche, et construire les vaisseaux qui permettront aux hommes de coloniser l’espace. On est en plein Roswell, du point de vue de l’esthétique, mais déplacé dans le cadre alpin de l’Autriche des années soixante. Livre pour la jeunesse, et non "livre jeunesse" (le concept n’existait pas encore), on ne peut plus sérieux donc, écrit dans une langue qui n’existe plus, digne héritière des romans d’édification du temps jadis, avec cette petite distorsion dans le style qui nous le rend sympathique : une intrigue compliquée, à l’excès, en gage de modernité, empilant les rebondissements pour perdre le lecteur dans un dédale dont l’architecture intellectuelle vaut à elle seule le détour. En gros, les premiers pas d’autre chose, dans cette conquête d’un lectorat dont on sent poindre les attentes, sans parvenir encore à les identifier. Mais rien que pour la couverture, j’achète ! Ed. Citadelle, réed. mars 1996, épuisé, disponible chez l’auteur : 303 Vélude - Beauregard / 16 000 - Angoulême Du même auteur : Cœurs sauvages d’Irlande Grand Prix du Salon de l’Enfance 1957. En toile de fond : la lutte de l’IRA contre la présence britannique, par un auteur français, catholique, ancien répétiteur du St Mac Nissi’s College (Eire). Ces cœurs sauvages, on l’aura compris, sont irlandais et dotés d’une âme ardente et généreuse. Quant au côté sauvage, il faut aller le chercher dans leur goût du paysage, traversé par le désir d’une liberté "naturelle", originelle, tels que les fonds de bois nous en offrent, portés qu’ils sont par le souffle Créateur. L’action se passe dans le St Patrick’s College, devant une mer balayée par des vents violents. Des collégiens de quatorze ans, farouches irlandais, se sentent provoqués par l’arrivée dans leur établissement d’un jeune lord anglais, Jerry, dont les parents travaillent main dans la main avec la police secrète de sa majesté. Tous unis contre l’anglais, sauf un, Keven, qui sans cessé d’être loyal à la cause irlandaise, n’en demeure pas moins fidèle à ses valeurs et se refuse à condamner l’anglais et lui faire vivre le spires cruautés. Il le sauvera même des griffes de l’IRA, et sauvera du même coup l’armée clandestine, à laquelle les parents de Jerry avaient tendu un piège. Deux enfants, deux peuples. Ici, l’écrivain catholique se refuse à appréhender le conflit sous l’angle religieux, ou social. C’est qu’il n’a en perspective que cette quête éternelle des hommes droits : trouve une solution là où il n’y en a plus. D’où la préface, long plaidoyer pour la paix. Nous sommes en 1957 : il faudra patienter quelques années encore. Intéressant toutefois : en 57, le conflit ne prenait pas encore un tour tragique, du moins dans l’esprit des romanciers. Ed. Citadelle, rééd. sept 1995, chez l’auteur : 303 Vélude – Beauregard / 16 000 – Angoulême. Joël Jégouzo Sale temps 15-01-2008 Okura Kentaro Evanescence de l’hiver Au Japon, l’hiver n’arrive qu’au moment des collections d’hiver : l’illusion du réel ne tient pas une seconde devant l’illusion économique. Wata se pique alors d’une grippe. Il doit être le dernier au Levant à se fendre d’une grippe. C’est clair, la goutte au nez, Wata est un déviant. Accessoirement privé. Convoqué un beau matin par Wanatabe, le seigneur des canapés : un vieil ami à lui, Prix Nobel de littérature, a besoin de ses services. Confrontation indéchiffrable Obu – Wata. Le Nobel se comporte comme un Nobel, sûr de lui et arrogant, pestant contre les intellectuels qui ont fini par fabriquer des sociétés de crétins. Nobel parkinsonien, aux dithyrambes arythmiques émaillés de références à Disney, qui finit par lui demander d’enquêter. Oui, mais sur quoi ? C’est ce qu’il faut découvrir, cher lecteur : aux hommes du livre, il faut opposer la folie, le chaos et la mauvaise foi. Qu’attendre, du reste, de ce Japon "post-déprimé" que nous dépeint l’auteur, de ce pays où le mot de "chômeur" a été banni au profit de celui de "libre" ? Wata devient donc Cheif manager de la sécurité du Campus. Son bureau : une pièce sans fenêtre, mais avec projection d’une illusion de fenêtre en image numérique et vue au choix, à sélectionner dans les dossiers images de l’ordinateur. La pièce japonaise idéale en somme, ultra rationalisée et inviolable. On l’aura compris : il s’agit d’un roman complètement loufoque, écrit par un corse d’adoption japonaise ou l’inverse, avec sumotori de synthèse et éthico-statisticien compulsif, balançant entre la courgette et la carotte, les deux légumes-types de l’énergie taoïste, symbolisant ces deux extrêmes que sont le masculin et le féminin.Ed. Albiana, coll. Nera, juill 2006, 190p., isbn : 2-84698-180-9 Nouvelles noires 08-01-2008 Jan Thirion Elagage de printemps (nouvelles noires) Préface de Marc Villard Naissance d’une nouvelle maison d’édition, universitaire est-il précisé, non dédiée aux textes universitaires mais à la nouvelle de langue française, pas spécifiquement celle de littérature policière. Et Jan Thirion s’y essaie avec succès et une réelle beauté d’inspiration et de "manière". Comme si, ayant fait le vide en soi, il s’était dépouillé de l’arrogance du roman pour s’abandonner au plaisir d’écrire des textes enracinés dans un terreau plus fragile. D'"élagage" à "faire le vide en soi", en passant par son "haïku inachevé", l’atmosphère générale est vraiment celle d’un dépouillement, tout autant que d’une générosité servie par une narration attentive aux petits détails du vivre-là, organisé en gestes ordinaires ouvrant à l'improviste la mémoire à ses propres paysages égarés, rassemblés soudain autour d’un monde perdu, "là-bas", comme au seuil d’autre chose qui ne sait encore advenir. Au plus près donc de l’abandon et à rebours de cette trope incontournable de la littérature française, qui exige que l’on se fasse railleur quand on manque de souffle, tandis que lui le reprend, ce souffle, de nouvelle en nouvelle, pour en dégager une substance enfin personnelle - ce que l’on est au fond en droit d’attendre de toute écriture : qu’elle soit justement singulière, personnelle à l’excès, pour nous faire entrer dans son écart plutôt que de nous resservir à l’éternel les mêmes plats, fussent-ils bons. De très belles "évocations" donc - c’est écrit sur ce mode-, des textes qui servent d’abord l’écriture avant de servir une intrigue, loin du périmètre de "dégobillage" des littératures manœuvrières, loin de l’opiniâtre à propos des éditeurs, toujours enclins à nous resservir les mêmes soupes. Et même quand c’est "raté", ce raté vaut toutes les plates réussites de l’édition contemporaine, qui ne sait prendre d’autre risque, décidément, que celui de plaire à des lecteurs en souffrance de découverte. Ed. Quadrature, déc. 2007, 108p., isbn : 978-2-9600506-8-4 Joël Jégouzo lit beaucoup! 18-10-2007 Guillaume Guéraud La Brigade de l’œil Au royaume des aveugles, le borgne…Rush Island, 2037. Voilà plus de vingt ans que les images y sont interdites. On connaît la chanson : les images sont nocives, la télé est l’opium du peuple, etc. La Brigade de l’œil est chargée de l’exécution de la loi. Elle brûle les images et les pupilles de ceux qui en possèdent. Kao a 15 ans. Né dans une société sans images, celles-ci le fascinent, évidemment. Traînant alors dans les rues de Badwords, il se fait leur trafiquant. La rumeur lui apprend que des films auraient survécu, enfouis quelque part dans les sous-sols de la capitale. Kao tente tout pour les sauver des flammes. On a bien compris le sens de la fable. Reste à savoir si elle possède la force de ses aînées, car dans le genre, et c’est justement l’écueil de l’exercice, qu’écrire après Fahrenheit 451 qui n’en soit la copie décolorée (une image encore) ? Ou bien alors faut-il penser que le pouvoir des images est ailleurs - et leur défense aussi ? Ed. du Rouergue, coll DoAdo noir, août 2007, 408p., isbn : 978-2-8415-6863-5 Jan Thirion Rose blême Eric, Gaétan, amoureux éconduits. L’un chaparde et se fait mordre par des chiens, l’autre, bien que flic, fréquente les mêmes putes. Des roumaine bien sûr, pauvres, se croit-on de préciser. Comme Gaétan au fond, forcé de voler trois mille euros pour postuler à une annonce. On en crève à la voir investir l’argent volé dans une arnaque cousue de fil blanc. Gaétan se fera donc tueur, aux émotions de VRP. Escroqueries minables, péripéties d’usage. Le polar dessine une humanité aux abois, sordide, pitoyable. A l’image de Gaétan, l’escroc minable qui court se planquer chez la vieille qu’il a arnaqué. Le plus intéressant, c’est peut-être cette vieille justement, et son histoire à elle, l’or volé de l’Indo. Le reste… des petits combinards sans envergure, un affrontement à mort décevant, des prostituées roumaines sorties tout droit de la comtesse de Ségur. C’est moins vivre avec le Mal que mal vivre sans jamais frôler l’Enfer.Ed. Krakoen, juin 2007, 182p, isbn : 978-2-916330-23-5 Max Obione Balistique du désir Compile… Les éditions Krakoen publient un recueil des nouvelles de Max Obione. Une récollection en fait, de nouvelles inédites et d’autres plus anciennes, éditées déjà ici et là, chez krakoen ou dans d’autres publications. Le genre d’ouvrage qui donne l’impression de combler un passage à vide éditorial, ou d’annoncer une fin de carrière. Souhaitons qu’il ne s’agisse ni de l’un, ni de l’autre : l’expérience éditoriale inaugurée par Krakoen mérite toujours que l’on s’y arrête, et Max Obione qu’on le suive dans de nouvelles aventures policières. 21 histoires donc, parmi lesquelles le lecteur retrouvera l’excellent "Poisoned town", édité dans "Stories of the Dogs", où il prenait toute sa place. 21 histoires ni aussi violentes, ni aussi noires que voudrait nous le faire croire la quatrième de couverture, et c’est très bien comme ça : la tonalité d’ensemble est ainsi plus subtile, révélant une qualité d’écriture dont l’horizon est moins l’artifice de la question du Mal que l’appel du désir d’écrire, le plaisir du récit ouvrant sous la plume de Max Obione à de belles empreintes nostalgiques, comme dans "Ankylose" avec son parfum de sixties exhalé du désir frustré d’un adolescent éconduit.Ed. Krakoen, sept 2007, 248p., isbn : 978-2-916330-24-2 Chronique catalane de Joël Jégouzo 01-10-2007 Frank Membribe Ultime tercio à Salamanque (Avec une préface de l’auteur expliquant la genèse du roman. Un texte qui semble donc vouloir compter dans son œuvre, l’Espagne en héritage moral, plus encore que culturel.)Salamanque donc. Un semis d’éolienne ravage le paysage. La famille Esteban, éleveurs de taureaux, n’en veut pas. Mais cette fois, personne ne la suit. Au fil de cette dispute se noue une autre histoire, celle d’Ana et de sa révolte soudaine contre le machisme ordinaire. Ana s‘évade, fuit son mari, Fernando, dont elle fut la bonniche des années durant. Et surgit encore Laurent, le français, l’homme des éoliennes, dernière longe à nouer les termes de la rupture, avec ses éoliennes comme des moulins à vent, ici messagères de la modernité et de la rupture symbolique avec la violence séculaire. Laurent croise le destin d’Ana et de la famille Esteban, au plus près de l’Histoire, si peu ragoûtante quand elle s’énonce dans la langue du franquisme, au fond une langue européenne, aux mêmes accents de collaborations douteuses que celle du pétainisme, donnant naissance sous la plume de Laurent à une morale de la détresse, saupoudrée de vérités qui ne pourront s’énoncer que cruellement. Ce qu’il vient chercher là, dans cette Espagne des anciennes Phalanges, Ana le trouve peut-être en France, sur ses propres traces. Le destin d’Ana répond ainsi au sien, chassé-croisé France-Espagne, tout ce dont il faut se débarrasser, consolé par une écriture lente, ordonnée, précise. Une écriture aimante plus qu’abattue, malgré l’horreur des révélations finales, à se soucier des êtres et de leur monde avec autant de compassion. Une mémoire apaisée donc : celle de l’auteur. Ed. Mare nostrum, coll Polar, juin 2007, 142p, Perpignan, isbn : 978-2-908476-56-9 Joël Jégouzo retrouve sa jeunesse 18-06-2007 Florence Aubry La main de l’aviateur L’anneau maléfique…Une hutte en baie de Somme, cabane d’un chasseur de gibier d’eau. Gabrielle, 16 ans, serre les dents : elle en est prisonnière. Juin 1945, la Somme, toujours. Suzanne, cette fois, marchant au devant d’un avion de guerre écrasé. Elle trouve la main du cadavre de l’aviateur, égarée dans l’herbe. L’alliance qu’elle portait a glissé à terre. Suzanne la ramasse et la fourre dans sa poche. Retour à Gabrielle, avant la hutte. Sa mère l’a envoyée en Espagne, perfectionner son espagnol. Sur le bord d’une autoroute, elle a trouvé une bague. Celle de l’aviateur, précisément. Destins croisés, Suzanne, Gabrielle, la bague dont Greg avait hérité, avant de mourir dans une misère noire. Greg, l’enfant de Suzanne, à qui elle avait donné le nom de l’aviateur anglais. Et cette bague, dont Gabielle découvre peu à peu la filiation maudite. Cette bague qu’elle ne parvient plus à arracher de son doigt. Tant d’âmes égarées ou malveillantes rôdent autour de l’anneau ! Alors Gabrielle est venue pour ça, dans la cabane qui s’est refermée sur elle comme un piège : pour arracher l’anneau coûte que coûte, quitte à s’amputer d’un doigt, avant que la porte ne se referme sur elle et que le feu ne gagne sa chevelure. Gabrielle agonise. Doit-elle, à son tour, mourir pour que l’anneau se libère enfin de sa haine ? Terrible récit construit sur ce fil angoissant, lourd, poisseux : les ténèbres de l’adolescence revisitées par une écriture jouant volontiers du ressort fantastique, sans s’y complaire, puisant justement sa force dans son enracinement dans le vécu le plus banal. Ed. Le Rouergue, coll. DoAdo, févr. 2007, 122p., isbn : 978-2-8415-6798-0 Guillaume Guéraud Je mourrai pas gibier Mortagne. Une ville de "bourrins". Une ville à l’agonie, telle que nos campagnes savent en produire, moins reculée de tout que cyniquement fermée à tout. Martial vient de décharger son fusil presque au hasard du banquet de noces de son frère. Cinq morts. Peut-être davantage. La mariée, son frère, Frédo, l’homme de main de monsieur Listrac, notable de ce foutu patelin où les rivalités sont féroces et les préjugés assassins. La scierie en toile de fond avec ses malades chroniques. Le choix entre rien et rien, le cancer du scieur peut-être, et c’est à peu près tout. Mais pas pour Martial, qui a choisi mécanique par défi, aimerait-on penser, n’était la résignation qui accompagne sa vie. Jusqu’à ce qu’il découvre que son frère et Frédo, pour se défouler, tabassent à mort le neu-neu du village : Terence. Pas même l’innocence bafouée : la candeur offerte à la brutalité du monde, punching-ball gratuit et vivant, plus drôle que les jeux vidéos. Mais un jour c’en est trop. Martial découvre Terence à l’agonie, torturé par Frédo et son frère, qui venait enterrer là en beauté sa vie de garçon. Alors voilà Martial l’arme à la main, tranquillement installé dans son apocalypse de quatre sous. Une chaise, un ventre, la robe de la mariée ornée d’un gros trou rouge, le cabanon explosé et Listrac les tripes à l’air… Un inventaire à la Prévert pour décrire ce carnage minutieux, et toute la sauvagerie d’un monde très proche encore, à nos portes, sans aucun doute.Ed. du rouergue, coll. DoAdo Noir, janv. 2006, 76p., isbn : 2-841-56717-6 Krakoen 08-06-2007 Max Obione Amin’s blues Ceci est une histoire vraie, nous prévient l’auteur. Avec ses éléments d’enquête, dont un texte retrouvé sur un disque dur. Ça c’est pour la composition. On connaît le procédé et la distanciation qu’il peut introduire du coup, sans parvenir à se convaincre tout à fait que dans le genre, il conserve toute son efficacité. Mais peu importe : ne boudons pas de bons moments d’écriture, comme Max Obione sait nous en offrir ! Amin, la gueule amochée, refuse la consigne de se coucher sur le ring pour faire gagner des milliers de dollars à des bookmakers pourris. Le combat de trop en quelque sorte. De la boxe foraine, sans règles : c’est du pur étripage, canettes de bière balancées sur le ring et lumière crue. En face d’Amin, le chicanos d’opérette. Il a pour lui l’allonge et la jeunesse. A lui la recette, si seulement ce crétin d’Amin voulait bien se coucher ! Mais Amin a juste la niaque ce soir. Il lui assène l’uppercut qui terrasse les parieurs. Emeute. Amin se calte, rejoint par la poulette du book… Synopsis éprouvé, avec ce chtarbé de Bruce Willis dans le rôle titre… Tout de même, seule la composition est française au fond. Le reste, prêtez lui l’oreille : ce polar sue la poussière de la prairie américaine, exsude l’Amérique la plus moche, popu, raciste. Ça pue la misère, les bas-fonds, les motels pourri. Ça finit jamais bien ces histoires là, même avec un vieux blues de derrière les fagots à se jeter derrière la cravate. Singulier en tout cas, ce french hardboiled breton !Ed. Krakoen, janv. 2006, 152p, isbn : 2-916330-04-6 Ego Fatum Télé, pas télé ? Cédric, c’est plutôt pas télé. Même depuis que le Gaulois l’a envoyé dans le coma. Et puis… Il est trop occupé, là… En haut, sa belle-fille Milly valse. Vraiment : paf !, à terre. Morte. Le voilà du coup, calcif sur les genoux, penché bientôt sur le cadavre tandis qu’entre la mère du cadavre, sa compagne… Yeux exorbités : salaud ! Méprise totale, croyant à on ne sait trop quelle perversité de demeuré mental. Empoignade, un flingue se baladant d’une main l’autre. Le coup part, fatal. Et le mère rejoint la fille, boulevard des allongées. Cédric disjoncte. Allez expliquer ça à vos collègues de la crim’ ! Pas le temps d’y songer au demeurant : la vioque d’à côté pousse la porte de l’appart’. Lui expliquer. Mais quoi ? Milly a sauté par la fenêtre, une araignée lui avait fichu la trouille… C’est con, sa mère est arrivée quand j’étais accroupi au-dessus du cadavre, je sortais du chiotte… Pas crédible. La vioque court, il lui part après. Lui expliquer. Repousse la porte un peu fort, paf !, la vieille rejoint Delphine, Milly, et puis c’est au tour de son mari à elle, un tuba dans la gorge… Mais celui-là, Cédric l’a fait un peu exprès tout de même : pas le temps d’expliquer… Et puis merde ! Faut comprendre : Personne ne pourra croire au triple accident sans intention de donner la mort ! Se voit en tôle du coup, Cédric, avec les taulards à mignarder sa notoriété de flic. Se tirer. Décourageant ! Car ça continue, la valse des morts, jusqu’à l’avion que Cédric finit par prendre, en vrille pour cause de terreur, victime d’une crise d’araignée descendue du ciel des cockpits … Un vrai vaudeville ! Rythmé au millimètre en valses rapides et saugrenues… ça marche !Ed. Krakoen, nov. 2006, 188p, isbn : 978-2-916330-14-3-3 Bonnes nouvelles 11-05-2007 Frédéric Prilleux (coordination ) A saisir ! Sur la couverture du livre : une photographie. Celle d’une maison délabrée, en bordure de mer. Massive, énigmatique. L’image prétexte de ce sixième recueil de la Noiraude et la Fureur du Noir. La médiathèque de l’Ic (Pordic) et l’association Fureur du Noir (Lamballe), en effet, organisent tous les ans un concours de nouvelles noires et policières dans la cadre de La Noiraude et du festival Noir sur la ville. Originalité du concours : cinq "débutants" publiés en compagnie de cinq auteurs confirmés, les dix composant sur le thème imposé, ici, la photographie en question. On l’imagine postée : l’auteur la reçoit, décachette l’enveloppe, saisit la photo, la tourne et la retourne entre ses doigts. Onze nouvelles au final donc, autour de cette image. A l’intriguer, la peupler, la dépiauter talentueusement. Essayez vous-même : la couverture en offre l’icône. Qu’est-ce que les images nous veulent, réellement ? Essayez-vous donc à l’exercice : il est tellement tentant !De la consigne, finalement, il reste des auteurs dont on ne sait plus qui est ou non "confirmé". Et des textes tout de même sous influence, celle d’une image et de notre rapport à l’image, immanquablement marqué par l’étreinte du temps, sa perte, la mort pour tout dire. La sienne (Maïté Bernard, déposant l’image sur la coiffeuse de sa narratrice, tout au bilan de sa vie si mal accompagnée, dans cette romance inachevée où un baiser, jadis, inaugura d’un destin dont elle ne voulait pas), ou celle que l’on se donne comme par négligence, dans le récit d’Alain Demouzon et sa "maison des dunes", enlisée dans un bonheur éteint, de lourdes moraines la déglutissant déjà. Ou encore la mort de l’autre, celle de l’enfant tyran dans le texte de Hervé Leclerc et de Cathy Lecruble, dans lequel se fait entendre la voix de la maison elle-même, voire celle d’une clocharde engagée comme machine à tuer dans la nouvelle de Florent Liau, voire celle, insurmontable, du petit frère emmuré pour Gilles Parmentier, son narrateur fabriquant des preuves par delà le temps pour tenter tragiquement de surmonter sa peine. La maison est devenue ainsi sous la pression de l’écriture aussi souvent un personnage qu’un cadre. Un piège, comme dans le puissant récit d’Anne-Lise Roux, sa bâtisse rappelant vaguement une huile de Hopper et ouvrant au tragique des morts insupportables, ou comme dans le cadre du récit de Romain Slocombe, dont le héros, Monsieur Bauer, qui n’aime pas les blondes et fut interpellé naguère traînant un cadavre de femme à la main, achève dans la folie un rêve en forme de traquenard. Ed. terre de Brume, en collaboration avec La Noiraude et la Fureur du Noir, recueil de nouvelles,, nov. 2006, 160p, isbn : 2-84362-316-2 Do Ado Noir 04-05-2007 Claudine Galea Rouge métro Un regard sur le monde d’à-côté.Ce jour-là, Cerise avait mis sa robe neuve, la rouge, avec des bretelles. On était à dix jours du brevet. Et puis… Elle si rêveuse d’ordinaire, à se laisser porter par les mots des autres pour rêver leurs histoires. Cerise ne demande-t-elle pas au monde plus qu’il ne peut offrir, à trop attendre de lui qu’il ne fasse plus semblant ? Voici qu’il ne fait plus semblant justement, le monde, ce lundi 19. Il fait 35° à Paris. On suffoque dans le métro, sur la ligne République – Mairie de Montreuil, l’axe qui sépare ses parents divorcés. Entre un SDF, avec un discours poignant qui part bientôt en vrille, crachant sa haine des gens indifférents à sa misère. Un SDF insoutenable dans son trop plein de dénuement, son trop plein de souffrance, qui vide d’un seul regard les yeux de Cerise. Combien son rire fait mal ! Elle ouvre grand ses mirettes sur ce monde, se rappelle la litanie des exhortes dans le métro parisien, le défilé des humiliés, certains les yeux cavés, vides, définitivement. Ou ce clodo énorme qui, par solidarité avec ses potes, bien qu’il en fût sorti, faisait encore la manche, histoire de vous remettre les pendules à l’heure. Alors le sien, là, celui de ce lundi 19, gueulant dans le wagon sa détresse. Elle voit en parallèle défiler toute sa vie. Quel sens peut-elle prendre, face à tant d’indigence ? Le wagon se vide peu à peu mais Cerise, scotchée, ne peut quitter la rame. Elle est fascinée par cette colère qui l’empoigne, le SDF devenant fou sous ses yeux, plongeant la main dans sa sacoche pour en sortir un pistolet. Un roman jeunesse d’une force incroyable, percutant - si le mot n’est pas galvaudé -, et dont on ne ressort pas indemne. Loin des poncifs sur le thème, il ouvre à une réflexion d’autant plus essentielle qu’elle engage chacun dans le récit que l’auteur met en place, avec un rare sens de la narration. éd. du Rouergue, coll. Do Ado Noir, 118p, févr. 2007, isbn 978-2-8415-6819-2 Sylvie Deshors Anges de Berlin Solti est en visite à Berlin avec sa maman. Au G8, s’opposent les concerts du Live 8, dont celui auquel elles assistent. Mais bientôt, au pied de la scène, sa maman disparaît. Un message d’elle le lendemain sur son portable, et plus rien. Solti se retrouve seule dans cette grande ville ahurissante. Ou presque : un jeune DJ la secoure. Elle rencontre les amis du garçon, un couple de militants alternatifs très berlinois, dont "No F", une sorte d’ogre punk anti-tout. Grâce à une photo de sa mère prise des siècles plus tôt, l’ogre mène l’enquête. Il fait circuler l’image sur le net et en retour, Solti découvre que les tee-shirts dont sa mère s’affublait à l’époque étaient ceux d’un groupuscule d’extrême gauche auquel elle appartenait ! Or des néo-nazis semblent vouloir débarrasser l’Europe de ses anciens militants gauchistes. Un crime raciste ravive l’inquiétude, d’autant que la victime aurait eu des liens avec la maman de Solti ! La traque s’opère via Internet. L’un des anciens potes de sa maman, sur la photo, est devenu militant national-raciste… Un autre, répondant au pseudonyme d’Arcangelo, semble posséder des informations de première main. Beaucoup d’"anges" les entourent bientôt, mais pas avec les meilleures intentions…Kreuzberg, la Spree dont les berges aujourd’hui se remplissent du tout Berlin bobo, les no man’s land et les squats alternatifs, c’est toute l’atmosphère du Berlin de l’après chute du mur que nous restitue ce roman, mêlant l’Histoire déjà ancienne des contestations disparues à celles d’aujourd’hui, déclinées en souvenirs émus. éd. du Rouergue, coll Do Ado Noir, 208p., févr 2007, isbn : 978-2-8415-6822-2 Les Bergers 24-04-2007 Jean-Pierre Larminier Les Bergers Jean-Pierre Larminier est éleveur en Haute-loire. Ce roman fait suite aux "Fossoyeurs", publié dans la même collection, et qui nous avait tant impressionné (le feu dans les banlieues françaises) par sa connaissance intrigante des officines spécialisées dans les coups tordus… Ici, de nouveau, un complot se trame, contre des éleveurs corses cette fois, et par de gros bonnets qui ont fait main basse sur la rente des subventions européennes.Firmin et Claude sont donc bergers. Ils se font volontiers bûcherons pour ne pas crever de faim, en attendant de voir leur prêt accordé. Mais un petit matin, Firmin découvre le corps de Claude. Chevrotine. Le bal commence : celui des doubles résidents peu scrupuleux, des banquiers véreux, ou des cadavres jetés en pâture pour piéger les militants corses. Un bal cyniquement orchestré par la gendarmerie, qui prend grand soin de peaufiner sa stratégie du désastre : attendre un autre meurtre pour comprendre où sont les clous de la guerre, et tenter de prévoir celui qui le suivra pour "intervenir à temps", c’est-à-dire trop tard… Le Proc d’Ajaccio abattu, Firmin piégé, on l’embarque à Paris, histoire de lui apprendre à vivre. A l’Intérieur, on s’anime pour fabriquer du coupable, entre autres à coups de mutations de fonctionnaires de la gendarmerie corse trop zélés, aux yeux du Ministre. Mais c’est compter sans les appuis clandestins de Firmin, faisant surgir au détour d’un sentier un ex-nageur de combat, déguisé en berger. Quelques hommes d’ombre encore, acquis à la Cause, et le Ministre voit son fils enlevé. Chantage, contre-chantage. Le Président finira par lâcher son Ministre et faire libérer le berger. On rêve, là : imaginez, le Ministre de l’Intérieur n’est pas devenu Président… Un ouvrage décapant, à lire de toute urgence entre les deux tours, comme un cordial, avec, au passage, cet émouvant portrait de veuve, surgie tout droit, dirait-on, d’un film de Rosselini ! No future 23-03-2007 Claude Bathany Last exit to Brest La scène rock de Brest, dans les années 90. Alban le Gall, 45 ans, agent de sécurité, armoire à glace poète, manager du groupe "Last exit to Brest" après le meurtre de son amant, confie à son magnéto le fin mot d’une tragédie qui l’a pris dans ses filets. Un riff mal joué, Led Zep en mémoire, Alban se remémore donc ces années de râteaux, de mecs qui se la mettent minable, de couples improbables mus par une maturité affective pourtant incroyable. Des abattoirs de Saint-Renan à un rade improvisé de la scène bretonne, les malfichus de la presqu’île de Crozon, beurrés du matin au soir, sous acide parfois, DJ de hasard, l’un Bowie du pauvre, l’autre inventeur du concept post-punk du "no music concept album", ont fini musicos de fortune, le Velvet en balloche, avant de dégénérer malfrats à la petite semaine, empochant sans méfiance le magot d’un gros méchant, Zadikian, teigne lancée à leur poursuite désormais. A la confession d’Alban, dictée comme un slam mixé de vieux morceaux de rock, font écho des coupures de presse distillant les événements de cette catastrophe. En cascade, les meurtres s’enchaînent, en riffs de plus en plus sauvages, dessinant bientôt les contours d’une époque en ruine, que la philosophie d’un enragé n’est pas parvenu à relever.Ed. Métailié, collection suites, janv. 2007, 144p, isbn : 978-2-86424-598-8 Jeunesse 16-02-2007 Michael Coleman Filer droit Droit dans ses baskets volées… Luke est voleur. Une sorte de boulot à mi-temps. Il vole donc aujourd’hui une paire de baskets, dans un 4x4 luxueux qu’il vient de crocheter. Mais voilà que deux malfrats lui tombent dessus : le 4x4 les intéresse, qu’ils pariaient incrochetable. Deux caïds de la cité, Mig et Lee Young, qu’il connaît de réputation. Las, le propriétaire du 4x4 surgit dans le parking, avec sa fille. Course poursuite, Mig et Lee s’enfuient au volant du monstre, tournent en rond dans ce dédale, finissent par tenter d’écraser la fille de leur poursuivant. Luke la sauve. Erreur : le père le rattrape. Il passe en jugement. Multirécidiviste, il risque gros, d’autant qu’on le soupçonne de connaître l’identité des voleurs du 4x4, les vrais poissons pour la police. Par chance, le propriétaire du véhicule intervient. Il recommande un travail d’intérêt général : Jodi, sa fille, est mal-voyante. Elle prépare un marathon, Luke devra lui servir de guide de course. Dès son premier essai, il vit des sentiments bouleversants : la sécurité de Jodi est entre ses mains ! Qu’il se décale de quelques centimètres, elle tombe et se blesse. Quant à Jodi, elle est aux anges : il lui fallait cette rencontre pour se libérer de la tutelle de ses parents ! L’un et l’autre vont ainsi apprendre à "grandir " ensemble, dans l’épreuve sportive qui les confronte, mais aussi dans celle que vont leur imposer les caïds de la cité, lesquels entendent bien mettre à profit les talents de crocheteur de Luke. Mais Luke change au contact de la jeune aveugle. Le voilà qui file de plus en plus droit, dans une course intérieure désormais, vers cette rectitude morale que vous impose l’obligation de prendre soin d’autrui, quand cet autrui ne peut que s’en remettre à vous. Transfiguré, Luke saura répondre à l’exigence qui s’est levée en lui.Il y a dans ce filer droit, au delà des bonnes intentions, une qualité d’écriture qui l’emporte et n’enferme pas le texte dans le détour obligé, lorsqu’il s’agit de littérature jeunesse, du roman d’édification. A conseiller sans délai donc, à nos chères têtes blondes qu’une morale essoufflée rebuterait, à juste titre. Lire un extrait en pdf Coll. doAdo noir, éd. du Rouergue, sept 2006, 314p, isbn : 978-2-84156-7690 Dernier volet 11-12-2006 Ed McBain Jouez violon Le 55ème et ultime volet de la saga du 87e District ! Soit le terme mis à 50 ans d’écriture d’une série policière dont le héros aura été un commissariat. On songe ici, et pas seulement pour la performance, à Balzac : une vraie comédie humaine, menée sur deux générations ! C’est peu dire le monument auquel nous sommes désormais confrontés : de quoi s’enthésarder jusqu’aux yeux sur le dur fil du quotidien policier, vu par McBain. Cinquante années d’écriture et à la fin, Bert plus largué que jamais, incapable de choisir entre l’amante d’un soir et celle d’une vie, et tout le reste, qui n’est que silence, sait-on depuis Shakespeare, s’enfouissant sous le couvercle de plomb du cercueil d’où nous salue McBainUltime enquête aux allures de testament donc, forçant les inspecteurs du 87e District à remonter eux-mêmes cinquante ans en arrière, pour exhumer les mobiles des meurtres inexplicables auxquels ils sont confrontés. Grandeurs et servitudes de l’enquête de terrain, faudrait-il écrire ici, de ce terrain dont McBain sut, mieux qu’aucun autre, décrire la beauté et les petitesses. Jusqu’à tirer sa révérence sans fanfare -qu’aurait-il à prouver ?-, achevant là où il a tout commencé : dans cet art impeccable de la composition des récits intriqués, se chevauchant en un balai qui ressortit à la splendeur d’un mouvement de caméra parfaitement maîtrisé. Voici donc Charlie, l’ex du Vietnam, qui au moment de mourir dresse un bilan très sombre de sa vie. Ratée, mais à cause de quoi, de qui ? Ouais… Tout ça de la faute - loin, si loin -à ce prof qui l’a mal noté, l’empêchant d’entrer dans l’école de son choix. Ou de cet autre encore, sa mauvaise note lui interdisant l’accès à sa bourse d’étude et le menant droit en enfer : au Vietnam. Ou bien de cette pimbêche, qui l’avait insulté quand il avait dix-huit ans : la plus belle fille du collège, refusant de danser avec lui. On n’imagine pas les ravages qu’un tel refus peut provoquer ! Plus de quarante ans après, la blessure toujours ouverte. C’est l’heure des comptes, dont acte ! Avec sa mère aussi bien -une petite vieille aujourd’hui-, qu’il tue parce qu’elle n’a pas su l’aimer, enfant. Mais il ne faudrait pas croire : ce n’est pas simplement une histoire de dingue que nous raconte McBain. Car cette histoire, sans en avoir l’air, dit tout de l’air du temps, dans ce dernier coup de patte sur nos sociétés hallucinées. Tuer le messager quand le message déplaît… Moins un fait divers que le fait d’une société livrée à l’envie, l’individualisme exhibé comme un pitoyable fanion, à en crever puisque l’individu n’y pèse plus d’aucun poids, cerné qu’il est par les mille mauvaises raisons de s’en défaire, pourvu qu’il s’agisse de l’autre, là, planté devant moi comme un bouffon avec ses prétentions qui heurtent les miennes. Car c’est rien moins, en effet, que de ces perspectives sans horizon où chacun dandine, s’imaginant que le monde n’existe que pour lui seul, dont nous entretient l’auteur, avec une subtilité qui confine à la discrétion, sereine et fort bien vue. Chapeau McBain ! Traduit de l’anglais (USA) par Jacques Martinache, Presses de la Cité, coll. Sang d’encre, août 2006, 270p, isbn : 2-258-07083-X Naufrage 20-11-2006 Michel Maisonneuve Le privé ou Je tourne tous les jours y compris le Dimanche Quel naufrage ! Le privé déprime : pas de boulot ou un si piètre, malgré sa couverture en béton : chômeur. En chasse de "K", un lobby puissant et crapuleux qu’il doit faire tomber, lui l’alcoolo, qui voit des pingouins sautiller sur le plafond de sa cuisine, largué, chtarbé, à fumer le Mistral en écoutant Art Blakey, la fin de droits à deux encablures et l’Agency of new possibilités d’exclusion (ANPE) toujours sur le coup, pour le faire tomber s’il est possible, plus bas encore… Le voici justement dans les locaux de l’Agency : "Vous avez une affaire à me proposer ? " Pas bégueule le chômeur - il peut tout faire ou presque : "Il y a trois choses que j’exige de savoir : qui est le client ? Quels sont les risques ? Quels sont les gains ? " Les risques ?, ça tombe bien : juste celui de se faire virer sans préavis. L’implacable duel est dès lors en place : un ramassis d’agonies, de frustrations et de blessures… Marlowe déjanté, la schize tenace à force de CDD. Mais qu’espérer, dans un monde dans lequel les terroristes s’attaquent aux poules pour les transformer en armes bactériologiques ou dans lequel un Ministre d’Etat dégaine son Karcher pour répondre aux problèmes sociaux des largués de l’économie libérale ? Qu’espérer, donc ? La clandestinité ! Quelle réponse !, quand on songe, en effet, à toute cette misère sans visibilité qui affecte le beau pays de France… Ça cogne dur, la société, sauf à quelques mois des élections, chaque candidat rivalisant pour trouver un semblant d’issue à ceux qui en ont pris plein la poire, dont notre proto privé. Faux privé, faux polar. Quel force dans ce texte, quelle sensibilité, à rêver le monde pour tenir bon quelques heures encore. Quelle originalité dans la dénonciation sociale et surtout, quel naufrage, quand il ne reste plus que l’issue sans issue d’un roman au delà du noir, pour évoquer ces mondes de l’exclusion dont on ne revient plus !Ed. Gaïa, coll. faux polar, 146p., août 2006, isbn : 2-84720-073-8 Quand y'en a marre ... 20-10-2006 Patrick Boman Le Malabar largue les amarres Fichu pétrin, les pieds dans le Gange : un revolver sur la tempe, forcément, ça permet pas de s’extasier beaucoup. Le Malabar dont il est question dans ce roman se nomme Bonaventure. Et Malabar, il l’est bien en effet, de par ses origines (côte Ouest, ne vous méprenez pas : celle de l’Inde) tout autant que son physique - une santé à toute épreuve. Quant au revolver, lui, il appartient à une bande de malfrats qu’on lui a demandé d’infiltrer. Mais ça n’a pas l’air d’avoir marché très fort, dirait-on… Feedback : qu’est-ce donc qui lui a valu de se retrouver en pareille posture ? Au joli temps des colonies et de la Compagnie des Indes, sur fond d’émeutes au Bengale, voici notre homme embarqué dans une aventure débridée, où l’on croise des nécrophages courtois, un prélat passablement lubrique et une brochette de maires aussi peu fréquentables que "des vautours d’abattage"… D’abjurations mesquines en magouilles cléricales, tandis que les uns en sont réduits à manger la grenouille, ce cher Bonaventure s’en sort tout compte fait mieux que prévu, à rafler au passage un sérieux pourboire bien mérité, pour tout le plaisir de lecture qu’il nous a offert, d’une aventure moins intensément nocturne, au final, que délibérément bouffone.Ed. Alvik, août 2006, 202p., isbn : 2-914833-51-2 Turquitude 09-10-2006 Mine G. Kirikkanat La malédiction de Constantin Paris. Féridée, journaliste turque, se terre dans une salle de bain pendant qu’on exécute son amant, un séparatiste kurde. Bruxelles. Les couloirs de l’Union Européenne bruissent d’une terrible nouvelle : la Turquie vient de connaître l’un des plus terribles séismes de son histoire. Féridée y retrouve un haut fonctionnaire de l’UE qui nage en eaux troubles et s’interroge sur cet assassinat : commandité par les turcs ? Les services secrets français ? Ce même personnage assiste à une réunion de crise : le séisme inquiète moins les autorités de l’UE que ses conséquences économiques, l’effondrement de la Turquie posant un sérieux problème à ses bailleurs de fonds. Au pire moment de la tragédie turque se déroule ainsi, à huis clos, une réunion particulièrement cynique. Un vrai festin de hyènes se prépare, au cours duquel Europe et Etats-Unis doivent se partager ce qu’il reste du gâteau turc. Et tandis que les secours s’organisent, les officines de renseignement se livrent une guerre sans merci, qui tourne pour une fois à l’avantage des européens : un attentat, déguisé en accident, frappe à propos la délégation américaine.Polar à succès dans sa langue originale, les éditions Métailié nous offrent ici une vision émue, sinon amère, d’une Turquie désabusée et perpétuelle candidate à une adhésion sans cesse reportée. Ed. Métailié, traduit du turc par Valérie Gay-Aksoy, sept. 2006, 246p., isbn : 978-2-86424-590-2 L’Hôpital se fout de la charité… 18-07-2006 Jeanne Desaubry Hosto Claudette découvre le corps de Porpiglia, directrice des affaires médicales de l’hôpital dans lequel elle travaille. A coup sûr, elle ne regrette pas cette allumeuse cassante, uniquement soucieuse de sa carrière. Moins Claudette qu’une autre même, gavée de neuroleptiques arrosés de Chivas depuis la mort de son fils. Claudette harcelée, poussée par la défunte vers la sortie. Pas sûr, remarquez : Christine Lagadec, DRH, femme trompée d’un patron de presse influent, a peut-être plus de raison qu’elle de se réjouir de cette fin sordide : Porpiglia s’envoyait en l’air avec son mari et ne s’en cachait guère. Ou bien tel autre patron de service, voire le Directeur de l’hôpital, ou encore cet amant éconduit et peut-être même TOUT l’hôpital, tant Porpiglia a su se faire détester. L’enquête est confiée à Marc Perrin, de la crim’. Sur les lieux du crime, il tombe sur Claudette, qu’il n’avait pas vue depuis longtemps. Son ancienne amante ravive les plaies qu’il trimballe avec lui : son ménage bat de l’aile, il ne sait plus où il en est. Et Marc, flic affûté pourtant, de se laisser embarquer aussitôt dans une aventure avec Claudette, qui fait un si bon coupable aux yeux de tous, y compris de ses collègues de la crim ‘. D’autant qu’elle a soulevé une grosse histoire de détournements de fonds. Pas jolies, les pratiques des médecins… Marc découvre que le principal responsable de ces détournements est depuis peu sous les verrous, en Italie, soupçonné de meurtre. Trop de suspects dans cette affaire. Trop de pressions : un ministre pèse sur la PJ, pour qu’on n’inquiète pas trop Monsieur Lagadec, un ami du Président. Mais parce qu’il ment plus qu’un autre, Marc oriente vers lui le fil de l'investigation. Superbes scènes d’interrogatoire, comme une terrible épreuve existentielle dont le flic ressort aussi brisé que le suspect. Lequel n’a pas craqué, mais se suicide dans la foulée. Tout comme Claudette, laissant l’un et l’autre l’enquête tourner à vide désormais, comme si elle avait broyé suffisamment de vies déjà, pour rien, et qu’elle était devenue désormais superflue. De trop, dans le roman même, qui s’achève sur un naufrage complet, somptueux : une lettre égarée, froissée, expédiée, réexpédiée, une lettre dont on ne sait plus que faire et Marc moins que tout autre.Quelle habileté dans ce roman ! Quelle architecture, raffinée, ciselée, ornée de personnages travaillés avec adresse, tissant entre eux des nœuds subtils, jamais évidents, jamais définitifs, ouverts, pour le coup et sans se payer de mots, à l’indicible, chacun aux prises d’une conscience qui ne sait plus se saisir d’elle-même et sombre, sans pathétique, dans l’effroi de son vide. Quelle composition ! Ed. Krakoen, mars 2006, 340p., isbn : 2-916330-08-9 Entretien express avec l’auteur Phébus se (re)met au (global)polar 05-06-2006 Péma Dordjé Tibet or not Tibet Kathmandou, l’année du Chien. Bob Forrester, biologiste de son état, est assassiné. Il enquêtait sur le nombre croissant, dans le monde, de décès par piqûre d’abeilles. Londres. Riley, agent de sa majesté, se voit offrir un beau paquet d’argent pour agrémenter sa retraite. En échange : agir en dehors des circuits officiels. Sa mission: surveiller une bande de scientifiques écolos, amis du biologiste assassiné, qui ont décidé de reprendre l’enquête du défunt. Et nous voilà à courir les capitales ! Washington par exemple, où Sam livre à une amie de Bob une lettre mettant en cause les services secrets américains. Il se passe des choses dans le monde "naturel " : quelqu’un tente de dé-sélectionner l’humain en déclenchant un comportement agressif de toutes les espèces contre lui ! Bob l’aurait découvert, des gros bras l’auraient exécuté pour cacher l’info… L’idée est efficace : des multinationales américaines tentent d’annihiler les populations pauvres du monde, et/ou idéologiquement suspectes, en leur fournissant des aliments qui détruisent leurs défenses immunitaires. Des OGM en fait, contenant une modification de programme, qui fait de l’humanité la cible des espèces. Le tout sur fond de concurrence entre Etats et guerre entre agences de renseignement. Une exécution plus loin, c’est la Reine d’Angleterre elle-même qui intervient pour sauver la planète ! D’oxford au Périgord noir, via le Tibet et on en passe, c’est un "globalpolar " très réussi que publient les éditions Phébus. Globalpolar en ce sens que l’intrigue ne se contente pas de jeter artificiellement des ponts entre les continents, mais les ramasse en une pelote inquiétante, village-monde unifié pour le pire, le tout dans un style chevronné, n’hésitant pas à fréquenter les registres du fantastique pour mieux servir cette vision cauchemardesque. Le fantastique au service du thriller en somme, rondement mené !Phébus, coll. Rayon Noir, traduit de l’anglais par Katia Holmes, 344p, mai 2006, isbn : 2-7529-0183-6 Sombres héros 31-03-2006 Rick Moody Démonologie Noir, certainement. Certes pas polar, mais d’un genre à coup sûr périlleux. Douze nouvelles constituent cet étrange recueil qui oscille entre le chagrin et l’arlequinade, avec en filigrane la mort d’une sœur, l’alcoolisme, la folie ordinaire, comme si l’auteur poursuivait ici de remonter "L’étrange horloge du désastre" qu’il a façonnée dans ses précédents ouvrages, mais en dessinant cette fois une carte du désarroi plus intime. L’ouvrage s’ouvre donc et se clôt sur une dévastation intérieure qui, telle une onde de choc, parcourt tout le livre. Dans la première nouvelle, l’auteur s’adresse à sa sœur, morte dans un accident de voiture. Elle est partie la veille de son mariage. Un an après sa disparition, ce qui motive cette lettre, c’est la cérémonie de mariage de son ex-fiancé que le narrateur orchestre. Car c’est son job : il bosse dans une agence qui ordonne les cérémonies de mariage. Au cours de cette cérémonie, il finit par verser sur la tête de l’heureux époux les cendres de sa sœur. Que valait son engagement ? Quelle quincaillerie que nos sentiments ! A ses yeux, pas un d’entre nous pour se réveiller et dénoncer cette rhétorique de l’asservissement qui est notre site et notre règle sous les dehors futiles d’une liberté toute mondaine que chacun exhibe avec beaucoup d’ostentation. A-t-il pour autant épuisé toute la douleur qui est en lui ? Non, car il revient sur le même sujet en fin d’ouvrage, avec Démonologie, la nouvelle qui vient clore l’ensemble sans y mettre un terme. Lors d’une réception costumée, le jour d’Halloween, il se souvient de leur enfance commune. Dans la distance que l’écriture provoque, il voudrait bien fictionnaliser tout cela davantage pour en venir à bout. Mais comment vivre ensuite avec ces fictions ? Même à écrire un roman-monde, comme c’est le cas avec l’une des nouvelles du recueil, "la tradition carnavalesque". Car rien ne semble pouvoir épuiser ni la douleur, ni l’hystérique liberté de l’individu contemporain, assit sur ses décombres à faire le pitre. Du coup, nous voilà sans cesse emportés du côté des restes et des excédents que l’écriture génère, sans jamais trouver l’apaisement auquel on aimerait croire, ni cette distance littéraire que l’on dit salutaire. Recueil farci d’un catalogue de critiques de livres rares et de mille choses hétéroclites, une belle leçon d’humanité - si le mot a encore du sens.Traduit de l’anglais par Marc Amfreville, Rivages poche / Bibliothèque étrangère, août 2004, 238p, 9 euros. Nouvelles et courts 20-03-2006 Denis Bretin, Andrea H. Japp, Xavier Mauméjean, Jean-Bernard Pouy, François Rivière, Maud Tabachnik Sable Noir En association avec Canal Jimmy et Ciné Cinéma Frisson, J’ai lu a tenté l’expérience de confronter écriture littéraire et écriture cinématographique. Six auteurs de polar d’un côté, six réalisateurs de l’autre. Au clavier donc, nos auteurs officient. Le thème ? Un principe simple, efficace : à Sable Noir, un trou perdu quelque part en France, la malédiction s’abat chaque année, le même jour, sur la communauté qui vit là, touristes inclus. C’est assez flou pour autoriser toutes les inventions. On retiendra tout particulièrement celle de Jean-Bernard Pouy, lequel, décidément, ne fait rien comme les autres. Dans son bien nommé Corps étranger, en effet, l’action débute le lendemain du jour funeste, autour d’une résurrection équivoque, qui vous jette sur l’enfance un miroir bien peu innocent. A lire encore, le superbe Reflet dans un œil mort, du bourguignon Denis Bredin. Un suicide, un départ en vacances, une adolescente au guet de sa propre mère, retour au suicidé, ex-privé, via la poste qui rapporte le jour J l’éprouvant dossier accumulé par lui sur… Une formidable mise en abîme de la situation narrative, en fait. L’ouvrage est enrichi d’une iconographie inhabituelle : celle des photographies de plateau prises par Isabelle Chêne-Dubois, lors du passage à l’image des nouvelles. Dommage, in fine, et puisque la technique le permet désormais, que J’ai lu n’ait pas songé à nous livrer avec le recueil le DVD des courts métrages inspirés par les nouvelles.Ed. j’ai lu, février 2006, 256p, isbn 2-290-35078-8 Cold mountains 15-03-2006 Steve Hamilton Ciel de sang Alex, ex-flic de Détroit veut couler une retraite paisible au pays des constructeurs de cabane, à la frontière du Canada. Mais c’est tabler sans le passé. Son pote Indien, Vinnie, vient lui faire part de la disparition de son frère, Tom. Il s’est évanoui dans le grand Nord lors d’une partie de chasse. Alex accepte l’équipée. Ils roulent bientôt plein nord, traversent la frontière, se retrouvent dans un paysage à la Fargo : la neige, des lignes droites à n’en plus finir, un ciel gris et rasant, l’horizon bouché qui se lève sur une oie géante en bordure de route, et puis rien. Non : le racisme indien ordinaire et les hydravions pour seuls moyens de locomotion. Sur les traces des chasseurs, ils ne sont guère les bienvenus ! Il n’est pas jusqu’à la police locale qui ne souhaite leur départ. Entêtés, dans l’eau gelée du lac Agawaatese, ils finissent par découvrir l’avant-dernier mot de l’histoire : des cadavres déterrés par les ours affamés. Et dans l’immense solitude d’une nature particulièrement hostile, il leur faut se faire indiens pour survivre. Le décor est terrifiant : les ours carnivores, l’hiver auquel seuls des hommes sans pitié peuvent résister. Le seuil nous a concocté là un nouveau venu dans le monde du polar, sorti tout droit du Michigan, particulièrement efficace dans son écriture dépouillée.Seuil policiers, traduit de l’américain par Laurent Bury, 300p, mars 2006, isbn : 2-02-079823-9 Passer la frontière 08-03-2006 Franck Membribe Timgad Damien contemple Itzel, une fière beauté maya, plongée sous le capot de son land, quelque part à la frontière du Guatemala et du Mexique. Ils vont fouiller Tikal, la cité endormie. A leur retour, il reçoit un faire-part de deuil, ainsi qu’une convocation à la lecture d’un testament : Patrick Sagal, un ami d’enfance, est mort. Il s’est suicidé. Le testament en question lui ouvre les portes d’un coffre qui recèle une barre de 5 kg d’or, et une lettre étrange qui commence par ces mots : "Timgad ne renfermait pas ce que tu crois…" Le ton est bien dans l’esprit de la personnalité désabusée de Patrick. Timgad, songe Damien… L’antique cité romaine en Numidie ? Que s’y cacherait-il donc ? Et pourquoi en hérite-t-il, lui, séparé depuis si longtemps de cet ami lointain ? Perplexe, Damien rencontre une forte hostilité parmi les proches du disparu. Juste de quoi le titiller. Et davantage encore, quand il découvre que le lingot provient de la réserve d’Espagne, et qu’il date d’avant la Guerre civile ! A tourner et retourner la lettre de Patrick entre ses mains, Damien finit par comprendre qu’il s’agit d’un rébus. Ce n’est pas en Numidie qu’il faut chercher, mais au fond des océans : un navire portait ce nom. Un transatlantique, qui connut une troublante carrière pendant la guerre d’Espagne : il fut coulé avec ces centaines de combattants. Deux hommes seulement en réchappèrent. Des russes ! L’un était le chef des services secrets soviétiques, l’autre, un soldat de l’armée rouge…Un roman qui semble tout droit inspiré par la collection de Gérard Streiff : " polarchives", puisant son inspiration dans l’une de ces périodes troubles de notre histoire - ici la guerre d’Espagne. Un récit qui sait basculer, changer de période, se gonfler parfois d’un souffle épique, sans renoncer à déployer une écriture languide ni se résigner à nous balader, de considérations métaphysiques en aventures sentimentales, pour ne pas couper au plus court : le goût de l’intrigue trop bien ficelée. Ed. Krakoen, 236p, nov. 2005, isbn : 2916330003 Meurtres au suicide ! 24-02-2006 Petros Markaris Le Che s’est suicidé Athènes. Le commissaire Kostas est en congé maladie. Sa femme et son gendre le veillent. Seule distraction pour leur échapper : la télévision. Sport national là aussi. Or, en prime time et en direct, Kostas assiste au suicide de l’un des barons des Affaires du pays. Grand lecteur d’encyclopédies et dictionnaires divers, il plonge aussitôt du nez dans ses bouquins. Voyons ce qu’en dit le Littré. Suicide, n.m., etc. A l’évidence, il y a quelque chose qui cloche. La suspicion du commissaire est en alerte, elle redouble quand il apprend que l’homme d’affaires aurait été contraint au suicide par un groupuscule de la droite nationaliste… A cause de son passé gauchiste ? Les mêmes nationalistes tuent quelques jours plus tard deux kurdes. La Grèce aux grecs, quoi. Cela pourrait presque coller : sur les chantiers olympiques de l’homme d’affaire en question, on rencontre peu de grecs d’origine. Mais Kostas n’en démord pas : il y a quelque chose qui cloche dans ce suicide. Bien qu’en arrêt maladie, on lui accorde d’enquêter officieusement. Qui était ce patron, ancien gauchiste, impliqué aujourd’hui dans de juteuses combines immobilières ? Le commissaire n’a pas le temps de s’en poser la question qu’un second suicide se perpétue, en direct à la télé, cette fois encore. Une épidémie ? Non : un député. Plausible. Ancien gauchiste également, trempant depuis sa reconversion idéologique dans de sales besognes : celles de la reconstruction de la Bosnie et du Kosovo, autorisant le détournement des fonds en provenance de l’Union Européenne. Veut-on classer l’affaire, qui met tout de même dans l’embarras la classe politique, que notre commissaire s’entête. D’autant qu’il vient de recevoir par la poste un tee-shirt à l’effigie du Che ! Une farce, quand il découvre que ces tee-shirts sont fabriqués par d’anciens fascistes de la Junte… Quel chassé-croisé politico-idéologique ! Kostas, qui jusque là baguenaudait dans le vaste chantier de l’Athènes olympique, comprend qu’il lui faut arpenter un autre terrain et une autre époque : celle des colonels. Et ce faisant, il nous embarque dans une enquête paresseuse, truffée de bons mots, ménageant tour à tour détente et tension, comme un bon drama-docu à la télé - décidément…Ed du Seuil, traduit du grec moderne par Caroline Nicolas, 412p, février 2006, isbn 2-02-066842-4 Tueurs des villes, tueurs des champs 20-02-2006 Pierre Filoche On ne demande pas la neige La Vienne, en déjeuner de campagne. Une barque sur la rivière. Le grand Louis cogne la vache Adèle pour la noyer dans ce grand trou d’eau où l’on précipite, de toute éternité, toutes les mauvaises fortunes du village - carcasses de bagnole, maris infidèles, femmes adultères, ou trimards de passage. Tous les règlements de compte finissent là. Par des mètres de fond. Toute la mauvaise conscience du village en somme. Aucune raison donc pour que les truands qui se sont hasardés dans la région n’y finissent pas à leur tour. D’où sortent-ils ceux-là, du reste ? Tom parie qu’ils viennent récupérer Daisy, la péripatéticienne du village, dont un amoureux a tué le protecteur, Camel. Mais les "pays" ne se doutent pas qu’en fait, ces ex-baroudeurs de la République pêchent un plus gros poisson : ils veulent récupérer le porte-document qui se trouvait dans la Saab de Camel au moment de son meurtre. Un dossier s’y trouve, compromettant bien au-delà de la personnalité du souteneur en charentaise. Las, nos truands ont mésestimés la hargne et la brutalité des bouseux. Ils se font exploser les uns après les autres, à la chevrotine ou au piège à renard ! Le tout égaillé d’un règlement de compte plus mystérieux encore, celui d’un vengeur anonyme planqué derrière ses ronciers et dégommant au fusil à lunette les gars du pays pour assouvir une vengeance de gamin de cour d’école !Roman efficace, d’une rencontre saugrenue entre des bouseux échaudés et des truands trop sûrs d’eux, d’une rencontre de mondes que tout sépare, même la violence, libérée ici d’une façon quasi naturelle, inscrite pour ainsi dire, dans les gestes quotidiens des travaux de la ferme… Les Contrebandiers éditeurs, nov. 2005, 176p, isbn 2-915438-13-7Nouvelles de nouvelles 15-02-2006 Bruno Baudu, François Bourcier, Sébastien Charles, Georges Hubel, Franck Membribe, Max Obione, Damien Ruzé, Hervé Sard Hors calibre, à mots réels.Ed. Krakoen, coll. Court-lettrages, 314p, déc. 2005, isbn 2916330011 Didier Daeninckx, Thierry Jonquet, Michel Quint, Jean-Bernard Pouy Villes noires Hambourg, Ostende et Naples. Mais Hambourg n’est pas une ville : c’est une péniche, tandis qu’Ostende ne s’offre que comme cadre carnavalesque, prétexte à l’évocation des ribaudages grimaçants de James Ensor. Un privé et une commande peu banale, émanant d’un photographe branché : il doit réaliser une exposition dans une galerie d’art contemporain. Des portraits. Tous les sujets de ces portraits ont signé leur décharge autorisant l’exploitation de leur image, sauf un. Porté disparu. Or, il s’agit de la photo qui devrait faire l’affiche de l’exposition et en constituer l’emblème. Il faut donc à tout prix en retrouver le propriétaire. L’homme que notre privé recherche dans le Périgord noir, est un vrai homme des bois semble-t-il, qui vit dans la forêt de la Bessède. Paraît même qu’il se prend pour un arbre déraciné. Mais en réalité, Boris ne court plus les bois depuis longtemps : il est mort. Tout le monde le sait au village, mais personne n’en veut souffler mot. C’est l’occasion pour l’auteur de nous écrire une très belle histoire d’un monde (presque) oublié, et d’une époque pas si lointaine où le bois jouait encore un rôle primordial dans l’économie d’une région aujourd’hui sinistrée. L’histoire, touchante et traitée tout en finesse, s’achève avec une délicatesse que l’on ne soupçonne plus au milieu de l’art contemporain. Librio Noir, avril 2005, 78p, 2 euros, isbn : 2290344524 Le rouge et le noir 10-02-2006 "Décidément, en lâchant le socialisme, il ne nous est resté en travers de la gorge qu’un mauvais avenir à déglutir, dont on mesure aujourd’hui combien chacun d’entre nous peine à l’avaler. Reste à explorer comment on en ressort. De Mémoires d’un rouge aux Yeux de Lénine, des années de plomb au socialisme bougnat, ce qui se lit entre les lignes, c’est, toujours, un grand vide. Qu’est devenue la conscience politique ? ...." Lire la suite Dérive haineuse à Brest 17-01-2006 Jean-François Coatmeur La fille de Baal Prologue : Delphine danse, insouciante, avec son ex-petit copain, tandis que son mari fait tapisserie. Ils ont laissé leur fille à la maison, confiée à la garde d’une jeune femme. Fin du prologue, manchette de Ouest France : "une enfant meurt dans les flammes". Leur fille. Et c’est peu dire que l’événement est fondateur. Du roman d’abord, car tout s’enracine là. De la tenace hostilité ensuite, que vouera Dominique, le mari de Delphine, à sa femme. Elision temporelle. Douze ans plus tard, on retrouve Delphine dans les bras d’un nouvel amant, Reynaldo. Un accord de convenance dans le couple désaccordé, chacun vaquant à ses affaires, séparé de l’autre par le chagrin d’un deuil inassouvi. Mais c’est mal mesurer le poids d’un tel déchirement, que cet accord de façade. Toute la douleur passée semble vouloir remonter à la surface, pour s’accomplir dans l’assassinat de Reynaldo. Delphine, accourue chez lui dans la nuit, est violée par les meurtriers. Laissée en vie, elle s’enfuit sans songer à prévenir la police. C’est que, dans cette France toujours provinciale, la rumeur est vite ordurière. Et à Recouvrance, où le ménage vit, c’est pire encore. Elle cache donc les faits, le meurtre, son viol, n’en parle qu’à sa plus proche amie, Manon, qu’elle finit par soupçonner : dès le lendemain, quelqu’un fait chanter Delphine. Et ce que le maître chanteur sait d’elle est trop précis pour n’être pas d’un proche. Elle s’en ouvre à son mari. Terribles retrouvailles du couple éclaté, tandis que d’autres crimes, peu ou prou liés à celui de l’amant de Delphine, secouent la tranquillité de la ville. Recouvrance… Il s’agit bien, en effet, de recouvrer la mémoire, Delphine ! Qui est derrière tout cela ? Auteur de roman à intrigue, on aura connu Jean-François Coatmeur plus inspiré. Le roman s'épanche, comme pris au piège de la réputation de son auteur, condamné à nous ficeler un suspense palpitant. Mais en fait de suspense, dans le huis clos des personnages, on a vite fait de découvrir le coupable. Du coup le récit se voit contraint d’adopter une autre stratégie, celle de la peinture de mœurs, pour repousser son dénouement. Le carriérisme d’anciens militants socialistes convertis au libéralisme bon teint, les compromissions des notables, Brest, le milieu de la fac -plutôt pire qu’un autre, avec ses profs jaloux ou dérivant au fil des années jusqu’à accoster en terres lepénistes, bref : une université convertie en masse à la réaction et en définitive, l’essentiel d’une société dans laquelle les intellectuels ne jouent plus aucun rôle social et ne sont occupés que de leur confort et de leur patrimoine. C’est peut-être là le charme du roman, tout compte fait : celui du roman d’un terroir fleurant les pires renoncements, ou celui du questionnement de cette femme mûre blessée par la vie. Un roman sans suspense en définitive, à rebours de la réputation de son auteur ! Garder encore un peu de l’esprit de Noël : le don d’enfance 12-01-2006 Lisa Bresner Mélilotus et le cavalier sans visage Pour la très futée et très espiègle Mélilotus, il ne s’agit rien moins, dans cet épisode de ses aventures, que de sauver l’Empire… Tâche d’autant plus ardue que son père, le juge Mi-Lo, n’apprécie guère les extravagances de sa fille. Le récit s’ouvre du reste sur l’une des bizarreries dont elle a le secret : sa mère dépose plainte contre elle pour lui avoir prélevé durant son sommeil une mèche de cheveux. Embarras du juge… C’est que… Ce n’est pas rien d’éduquer une gosse pareille -13 ans-, déjà élevée dans la hiérarchie des "éveillés", ces magiciens dont le royaume a tant besoin. Et si ça ne va pas fort sur le plan scolaire, Mélilotus dispose tout de même d’une capacité de déduction qui en ferait pâlir plus d’un, à commencer par notre bon vieux Sherlock ! Il n’y a qu’à voir comment elle confond sur le marché un voleur à la tire ! Pas moins étrange qu’elle au demeurant, le voleur en question lui remettant en douce un courrier qui va changer le destin de l’Empire : on y apprend en effet que le Grand Khan rêve d’envahir la Chine. Or seule Mélilotus peut sauver l’Empire. Mais au prix d’une incroyable recommandation : seule sa capacité à se lier réellement d’amitié avec un être cher lui permettra de surmonter l’épreuve ! Mieux, ou pire si l’on y songe, seule sa force d’humilité lui permettra de triompher du Mal et de ses arrogances ! Déguisée ici en Samouraï, levant là une armée de pierre, rien ne peut arrêter désormais Mélilotus. Pourtant, tout au long du récit, une inquiétude la travaille : qui est ce cavalier sans visage qui ne cesse de croiser sa route ? Ami ou ennemi ? Nous ne le saurons qu’à la toute dernière page. Et ne comptez pas sur moi pour en révéler l’identité ! D’autant que la fin de l’épisode est marquée par un rebondissement qui ménage la suite des aventures de Mélilotus.Recueil d’aventure de la famille du juge Mi-Lo. Du mouchoir buveur de chagrin aux proverbes fumeux plus ou moins pétris de sagesse chinoise, écrit en épisodes, le récit est convaincant, bien que souvent encombré d’un vocabulaire exotique qui en rend la lecture laborieuse. L’intrigue se voit du coup reléguée parfois à jouer les seconds couteaux de la narration. Tout de même : une enquête policière pétrie d’humour, de verve et d’imagination, rafraîchissante en somme, et servie par une présentation réussie, avec ses vignettes en lavis qui restaurent un genre quasi disparu : celui du livre illustré. Illustrations de Marcelino Truong, calligraphies de Fan Yifu, coll. Les enquêtes de mélilotus, Actes Sud junior, nov. 2005, 156p., isbn : 2-7427-5808-9, 12,50 euros Joël Jégouzo. L'oubli de Sartre : le roman noir de la société française post-sartrienne. 03-01-2006 Dans un entretien avec J.-B. Pouy réalisé par Elfriede Müller le 29 janvier 2001 pour le site Europolar, Pouy défendait sa génération d'être passée en bloc à l'écriture de romans noirs après "la révolution manquée de 68". Bien que dans les faits, on pourrait y voir une corrélation, Pouy refusait de croire en une quelconque vérité de la formule journalistique selon laquelle "du drapeau rouge au roman noir", l'essentiel de son parcours aurait été celui d'un renoncement. Dans la chronique que propose Joël Jégouzo, c'est moins un écho à cette polémique qu'il entend dresser sur l'abandon du terrain de la lutte politique pour celui de l'écriture de fiction, qu'une tentative de saisir l'histoire française contemporaine comme une fiction de la plus noire espèce. Lire la suite A bout de souffle 09-12-2005 Krain Slaughter A froid Le meilleur de la littérature criminelle, selon Conelly… Pourquoi pas ?Sara débarque dans sa BMW toute neuve sur une scène de crime, accompagnée de sa sœur, Tess. Un suicide, en apparence, au beau milieu du parc de l’université de Grant County. Jeffrey, son amant jusque là, le flic responsable des investigations, l’accueille d’un pas pesant et la mine sombre. Il y a quelque chose qui cloche dans ce suicide. Mais pendant qu’ils s’interrogent, Tess est poignardée à quelques centaines de mètres d’eux. Enceinte, son bébé n’y réchappera pas. Plus tard, Lena, légiste nommée sur l’enquête, Lena qui a décidé de ne plus être flic à la suite d’une affaire qui a fait la une des journaux et la concerne de près : son viol, doublé d’une séquestration et de tortures abondamment relatées dans les colonnes des journaux au point d’avoir fait d’elle un objet de curiosité dans la ville, se charge d’annoncer à la famille du jeune Andy que ce dernier s’est suicidé. Le jour suivant, un nouveau suicide vient troubler la quiétude du campus. Cela fait décidément beaucoup, d’autant qu’il apparaît que toutes les victime se connaissaient et qu’en outre, les enquêteurs et proches de ces derniers se trouvent tous peu ou prou mêlés à ces morts douteuses… Et souvent, en le dissimulant soigneusement les uns aux autres, comme Lena, dont on découvre qu’elle fréquentait Andy, alors que nul ne le soupçonnait et qu’elle-même l’avait étrangement tu. Petit à petit, tout le monde devient soupçonneux et ce qui révèle à tous, c’est la radicale étrangeté des uns aux autres, pourtant tous intimement liés. On nage en eaux troubles, fangeuses même, qui de fil en aiguille (en seringue vaudrait-il mieux écrire), laissent entrevoir des trafics peu glorieux, dont une grosse histoire d’antidépresseur, et des filiations amères qui ont laissé beaucoup de traces dans les consciences. Jeu mortel Whasington, le Capitole. Matthew et Harris, assistants parlementaires, ont fait le tour de la jouissance que procure le pouvoir. Membres à vie de la Commission du Budget, la seule à décider des moyens financiers de la politique américaine, ils ont pu, en effet, largement satisfaire leur vanité. Ils trompent désormais leur ennui par un jeu futile, mais grave parfois de conséquences pour la démocratie, quand il s’agit de parier sur le vote des Lois au Congrès, en tentant de peser sur les résultats. Matthew, petit gagneur à ce jeu, a voulu frapper fort pour une fois, lorsque arrivent les enchères décidant du prochain pari. C’est dit : aujourd’hui il sera le maître du jeu, d’un jeu qu’il connaît parfaitement, puisqu’il s’agit d’introduire le projet de vente d’un terrain dans le budget Environnement de la Chambre. Or il fait partie des rapporteurs de cette Commission. Le terrain en question est une mine d’or désaffectée, perdue dans le Dakota du nord. Pas de quoi émouvoir un sénateur. N’était que ce pari, une fois lancé, se transforme en cauchemar : Matthew est assassiné dès la validation du jeu. Son vieux copain Harris, engagé dans ce même pari, découvre rapidement qu’il est le prochain sur la liste. Que se trame-t-il donc dans le Dakota du nord ? Harris doit fuir pour sauver sa peau et découvrir ses agresseurs, entraînant dans son sillage une modeste jeune femme, huissier au Capitole. Ils ont sur le dos un faux agent du FBI, Janos, dont ils apprendront à leurs dépens qu’il s’agit d’un mercenaire rémunéré au contrat. Qui se cache derrière cette machination ? Quels sont les vrais enjeux ? Dans le Dakota du Nord, à 2400 mètre sous terre, Harris et Viv finssent par découvrir un laboratoire secret où l’on procède à la manipulation de neutrinos, pour fabriquer du Plutonium. Sauf qu’il ne s’agit pas d’une entreprise gouvernementale : derrière ces manigances sont embusqués des intérêts terroristes… Une course poursuite s’engage, haletante, efficacement menée, au terme de laquelle Harris et Viv n’ont pour seule alternative que de démasquer les commanditaires, ou perdre leur vie…Il y a toujours un "après" 25-11-2005 Reggie Nadelson Sous La Menace L’Amérique d’après le 11 septembre : un monde disloqué.Brigthon Beach. L’agent Lippert dirige la brigade spéciale des crimes contre les enfants. Un business qui n’a cessé de croître à New York. Sur la jetée, une joggeuse russe découvre des vêtements d’enfant, poisseux de sang. Mais pas de corps. Lippert convoque son ami Artie sur la scène du crime. A la vue du blouson, Artie est saisi d’un vertige : il ressemble à celui de son filleul, Billy, dont il va bientôt apprendre la disparition. Vertige qui s’amplifie à l’écoute de la régurgitation autour de lui, de la mémoire des enfants enlevés. Telle fillette, assassinée pour dix mille dollars. Telle autre, disloquée, les membres éparpillés dans une sorte de festin antique. Quelle folie meurtrière s’est emparée de la société américaine ? L’économie s’écroule, des snipers s’embusquent dans Washington et partout les SDF refont surface, pour venir hanter Manhattan, en prendre possession. Artie s'angoisse. Une peur sourde l’envahit, comme elle a envahi la ville depuis le 11 septembre. Partout la peur tenaille, partout elle rôde, triomphante, une peur de plus en plus oppressante, dont Artie se dit qu’elle n’a cessé d’accompagner, sinon d’encadrer, la violence faite aux enfants. Dans ce New York toujours au bord de la dépression nerveuse, il finit par se demander si au fond, à travers l’enlèvement de Billy, ce n’est pas lui qu’on vise. Il en sait mille raisons : son père ancien espion russe, les amitiés de sa famille juive avec des palestiniens… Mais tout sonne faux dans cette enquête, à commencer par cette joggeuse, sans doute mêlée à l’enlèvement de Billy. Billy dont il semble bien être le seul à se préoccuper, peut-être mort déjà, dépecé dans quelque égout de la ville sépulcrale. On croit un instant que le roman ne fait qu’actualiser cette vieille question du Mal, dans les termes où Dostoïevski l’avait posée : pourquoi cette violence faite aux enfants ? Mais non, décidément. Le récit est plus implacable et vous saisit bientôt dans l’horreur d’une révélation qui vous laisse bouche bée, le souffle coupé. Sur fond de 11 septembre, dans une atmosphère de peur et de paranoïa généralisée, c’est en fait la géographie du désastre américain que Reggie Nadelson dessine. Avec Manhattan en cœur fantomatique, qui fiche la trouille à ne pouvoir se relever de ses décombres. Vision déprimée d’une ville dévastée, désarticulée, Brooklyn, Brighton Beach la russe, tant et tant de quartiers à la dérive dans la ville archipel ! Ilots prostrés, à l’image d’une population tétanisée, qui reste clouée devant son téléviseur, à attendre la prochaine catastrophe. Le 11 septembre comme une drogue, un traumatisme sans précédent, qui a jeté soudain l’Amérique dans une procrastination inouïe. La chronique de Joël Jégouzo 03-11-2005 Raùl Argemi Le Gros, le Français et la Souris Il ne faut jamais faire confiance à un français. C’est pas le Gros qui le démentira. Sous ce titre de western-spaghetti à l’argentine, Raùl Argemi signe un premier roman découpé comme un film de Tarentino - moins Pulp Fiction que Reservoir dogs, pour son flash-back et la reprise en fin de parcours du chapitre d’ouverture venant refermer magistralement l’intrigue, et surtout pour sa violence, hallucinatoire et déjantée. Inutile donc de dire que, comme l’annonce la quatrième de couverture pour une fois avec pertinence (on sait ce qu’il en est du genre) l’ouvrage est férocement drôle, férocement décalé, mais barbare. Car dans la sauvagerie de dingue qu’il déploie, il faut avouer qu’on atteint ici des sommets ! L’histoire raconte le périple d’une bande de méchants abrutis passablement retors, des vrais pieds-nickelés qui auraient conservé de leur prime enfance le goût de la farce démentielle, mâtinée d’un zeste de cruauté primale, le tout mis au service de leurs vies larguées d’ex-tôlards anarchistes, rebelles à tout, y compris à la fidélité à soi ou à autrui, fût-il son pote de galère. Une meute donc, lâchée dans le grand désordre urbain, et qui en vient à s’inventer un destin de kidnappeurs de femme riche, enlevant au passage la femme d’un "parrain" argentin, évidemment passer maître dans l’art d’exploiter jusqu’à la moelle les forces vives de la nation. Mais les belles femmes ne sont décidément plus ce qu’elles étaient et celle-ci, profitant de son rapt comme d’une aubaine pour régler ses comptes avec sa belle famille, piègera nos vils comparses, le Gros surtout, le narrateur du roman en fait, dont on découvre dans la confession qu’il nous fait qu’il n’attendait à la fois que cela et surtout pas cela, car dans la belle dégueulasserie qui se prépare, c’est rien moins que l’horreur de sa fin qu’il lui est - et nous est - loisible d’entrevoir. Stuart Woods Un très sale boulot Stone Barrington, ancien flic devenu avocat, doit s’acquitter d’une mission peu scrupuleuse : prendre des photographies compromettantes d’un mari fortuné. N’ayant personne sous la main, il confie le sale boulot a un débutant. Las ! le drôle glisse sur le toit, traverse la verrière et s’écrase sur le mari en question, qu’il croit tuer. Pas le temps de souffler : la police débarque. Un traquenard, à l’évidence ! Il doit passer en comparution immédiate. Pas bon pour Stone… D’emblée, l’affaire s’avère rocambolesque : ce n’est pas la chute du photographe qui a tué l’homme, mais sa pseudo maîtresse, Marie-Thérère, une tueuse au service de puissances terroristes. Quand débarque une vieille amie de Stone, agent des services secrets anglais, accessoirement son amante, ce dernier finit par entrevoir l’étendu du coup fourré dans lequel il s’est embringué. La tueuse accomplit une mission très personnelle : elle cherche à se venger de tous ceux qui, de près ou de loin, ont participé, quand elle était enfant, à l’attentat qui a coûté la vie à ses parents. A savoir : la CIA, le MI5, le MI6… Tout se détraque dès lors. Une course poursuite s’engage entre les protagonistes du drame, dans un roman dont la structure emprunte son efficacité au vaudeville : les entrées et sorties des personnages sont réglées sur le même mode. De coup de théâtre en quiproquo, c’est du Feydeau, une formidable machine à rebondissements dans laquelle l’action ne faiblit pas un instant. Et bien évidemment, comme dans Feydeau, le récit s’emballe, bouscule les personnages, les jette les uns sur les autres dans une empoignade sans concession, pour finir dans une apothéose dramatique – là, c’est plus de la comédie.Sans modération 13-10-2005 Montero Glez Soif de champagne Madrid. Charolito est un gitan à part. Un gamin qui possède la classe d’un torero de faubourg. Le voici qui s’envole au volant d’une Ferrari subtilisée d’un geste élégant. Le pied. Malgré le sordide des quartiers disloqués, les femmes à couper le souffle dans les autres, qui vous regardent de haut, malgré la blanche, les bandes rivales, les contrats perfides. Mais voilà qu’il croise la route d’un narcotrafiquant gominé. Il lui a volé sa mallette, bourrée de fric. Il faut donc bien l’affronter, dès lors. Et Charolito s’y jette comme dans une arène, comme à la corrida - dont le récit épouse la forme-, passe après passe, esquivant, faisant face, les yeux plantés dans ceux du truand, le tout dans une écriture spectaculairement "littéraire". Celle d’un auteur qui aurait assimilé les leçons de Robbe-Grillet, de la déconstruction narrative et qui ne s’y serait pas arrêté, pour se faire dans le même temps héritier des formes si pures du Genêt de Notre-dame des Fleurs, et d’un Koltès enfin, tournant autour de son sujet avec la même obstination de l’équité verbale, de l’éloquence affermie, de la ruse jubilatoire de la raison qui ouvre la pensée plutôt qu’elle ne la clôt. Un rien esthète, jouant de tous les clichés, des ruptures de ton, grimpant sans façon l’échelle de la langue du banal au sublime (la vraie poésie), plus comédien que martyr, Montero Glez compose son intrigue avec malice, nous offrant presque une immense didascalie, celle d’une tragédie qu’il reste à jouer, ailleurs, dans ces confins glacés où la vie nous rattrape. Quel style, décidément ! Polar derrière les murs 10-10-2005 André Bucher Pays à vendre Sisteron. Nils Baker, suédois d’origine, mille métiers bidons derrière lui, enterre ses 44 ans dans son bar préféré quand débarque son pote, Kevin : sa sœur a été violée. Il veut retrouver l’agresseur. Nils rechigne, mais le privé-agriculteur finit par accepter et se met en quête d’un taxi blanc aperçu dans les parages de l’agression. De retour chez lui, deux hommes à la mine patibulaire l’interpellent dans son champ : "on" lui rachèterait bien sa propriété. Sur le cadastre, elle dérange des projets d’envergure. C’est qu’à part la prochaine récolte de cailloux, il n’y a plus grande activité dans la région. Aussi prête-t-elle à toutes les convoitises : les uns veulent y implanter une décharge, les autres y creuser un lac, les derniers enfin, bâtir un complexe touristique. Ginette, le maire de la commune de Monfut, dont Nils relève, une copine de jeu qui plus est, vendrait bien le tout n’était encore, peut-être, un reste de mauvaise conscience. Quant à Nils : non, jamais. Mais voilà que les affaires pleuvent : trois filles disparaissent au sortir d’une boîte de Sisteron. Nils soupçonne toutes ces embrouilles d’être liées : Pedro, le patron de la boîte en question, est une petite frappe douteuse, lui-même affichant d’extravagantes ambitions pour la région. Mais à trop faire le malin, Nils ne récolte que des coups. Et des emmerdes : Pedro se fait buter à son tour, et il n’est pas jusqu’aux gendarmes qui ne somment Nils de travailler pour eux. Tout part en godille. D’autant que les promoteurs ne rigolent plus et envoient des hommes de main régler la question écolo-babacool en suspens. S’opposer par les armes au projet immobilier ? Les mauvais coups abondent. Nils finit par piquer le fric proposé par un promoteur véreux. Un beau magot dont il ne sait que faire au demeurant, volé sur un coup de tête, presque comme un canular. Or dans l’altercation finale avec les malfrats venus récupérer le fric qu’il avait l’intention de rendre, Nathalie, sa copine, est tuée d’une balle en pleine tête. Une mort absurde. Dans un combat auquel il ne croyait même plus. Un combat pas même désespéré, son Vietnam à lui et celui de ces années 70 si longues en défaites, renoncements et micro sacrifices. Le roman des causes perdues en somme, la fin d’une époque, celle des années romantiques de l’ultra-gauche écolo-idéaliste, construit dans une langue savoureuse, ironique, jouant railleusement avec le genre et nous en régalant. Une enquête insolite ponctuée par les travaux des champs, écrite en 1988, maintes fois reprise et corrigée par son auteur, lui-même agriculteur dans les Alpes de Hautes-Provence. Et c’est tant mieux pour nous, lecteur, que son éditeur ait songé à le publier enfin.Ed. Sabine Wespieser, 202p, mai 2005, 19 euros, ISBN : 2848050349 Pays à vendre a été sélectionné pour le Prix Polar derrière les murs (dont le lauréat sera connu les 10-12 mars 2006 lors du festival La cambuse du noir, à Valence) Piqûre de rappel 27-09-2005 Giorgio Faletti Je tue Premier thriller d’un auteur italien (avocat converti à la pub avant de devenir chanteur, pilote automobile, acteur…), ayant rencontré en Italie un large succès (800 000 ex. vendus, ce qui doit bien nous faire 1 Houellebecq 1/2, non ?). Succès commercial donc, mais pas nécessairement un chef-d’œuvre.Eté 2002, Principauté de Monaco. Un animateur radio reçoit à l’antenne l’appel d’un auditeur. Angoissant, plutôt qu’angoissé : il lui explique qu’il conjure sa folie par le meurtre. Il délivre en outre un message sibyllin, auquel l’animateur radio ne prête pas attention. Mais le lendemain, le champion du monde de formule 1 est assassiné avec sa petite amie sur leur yacht privé. Frank Ottobre, agent du FBI, et un jeune commissaire enquêtent sur ce meurtre et la série qui va suivre, tous annoncés de la même façon par un indice musical sur l’antenne de RMC, tous assortis de la même signature : "Je tue". Sur ce socle conventionnel, Faletti construit un thriller haletant, envoûtant même, à certains égards. C’est que ce "Je tue" là, sans se payer de mots, résonnent d’un commandement plus archaïque, qui n’est pas sans rappeler le "tu ne tueras point" biblique, dont Ricoeur faisait très justement remarquer que, dans sa forme grammaticale, il donnait à comprendre que le meurtre avait déjà été commis. Les raisons de cet appétit de meurtre se situeraient ainsi quelque part en amont du commandement biblique, à la racine d’une nécessité obscure, inscrite pour ainsi dire dans la possibilité même d’être humain. Inutile donc de trop chercher à comprendre la psychologie du tueur. Faletti passe dessus du reste sans trop s’en préoccuper, pour laisser le mobile tourner sur lui-même comme une toupie et ne rien éclairer du tout. C’est que l’ordre, encore une fois, est plus impérieux, "sacré" d’une certaine manière. Et sans doute est-il bon, donc, que ce tueur reste aussi longtemps enveloppé de ténèbres, dans une atmosphère tantôt glauque, tantôt flamboyante. Le tout bien sûr, collant au genre avec souvent beaucoup de bonheur, même si l’intrigue ne cesse de s’amplifier, de s’alourdir d’un "personnel" pléthorique ou de se ramifier en styles éclatés, usant, voire abusant de trop nombreux registre : thriller, roman d’espionnage, poésie, méditation métaphysique, voire essai documentaire nous instruisant méticuleusement sur les méthodes policières ou le fonctionnement d'une station radio. Certes, ce conteur habile se laisse parfois aller et l’ouvrage peut ça et là souffrir de longueurs. Sa matière est trop dense, trop abondante et cette abondance l’expose, forcément. Alors il y a bien quelques maladresses, croit-on, des descriptions à n’en plus finir, un vocabulaire parfois trop raffiné (la traduction ?), orné de citations latines apprêtées. Qui s’en plaindra ? Relisez Maurice (G. Dantec) : c’est brouillon, proliférant, touffus, confus. Mais ça porte. C’est plein de sens et d’ouvertures au sens. Or à quoi s’adonner d’autre dans l’écriture ? Lustrer son style ? Faletti n’est pas un cireur dans ce cas. Et c’est tant mieux, à tout prendre. Explosif 21-09-2005 Henry Porter Nom de code : Axiom Day Traduit de l’anglais par Jean-François ChaixLondres, 19h35. La rue explose. Le monde se plie soudain. Les cris, la panique, les alarmes, le verre des immeubles à l’assaut des chairs meurtries déjà, l’air qui se remplit soudain de fumées âcres. Un bus vient d’exploser. Nous ne sommes pas dans la réalité des récents attentats londoniens, mais dans la fiction, quelques années auparavant… Nulle prémonition : la guerre urbaine est dans l’air du temps, voilà tout. Stan Lindow, un irlandais, de retour à Londres au terme d’une brillante carrière au MIT à Boston, attend son frère, Eammon, près d’une station de métro. Le bus arrive à sa hauteur, le dépasse, se désintègre. Blessé légèrement, deux policiers le cueillent à sa sortie d’hôpital. Il apprendra, au cours d’un interrogatoire musclé, que son frère était dans le bus et qu’il est soupçonné d’être l’auteur de l’attentat, et lui même, d’être son complice. Le commissaire Foyle, de New Scotland Yard, n’est pourtant pas convaincu de sa culpabilité. Il le relâche, au grand dam des services secrets, persuadés du contraire. Ces derniers organisent leur pression : on tient les coupables, pourquoi tergiverser. Est-ce si sûr ? Evidemment, ça ne l’est pas. Les fuites immédiates dans la presse, l’action du MI5, donnent à penser que l’explosion n’est peut-être pas un attentat, mais une exécution déguisée : les modalités de l’action criminelle semblent avoir épousé les formes de leurs temps, empruntant aux terroristes leurs méthodes pour maquiller ses forfaitures. D’affaire en affaire, on découvre ainsi nombre d’autres faux attentats perpétrés ailleurs en Europe. Pourtant, l’enquête poursuivant son cours, le lecteur, d’abord convaincu de l’innocence des Lindow, découvre au fil des pages leurs liens avec la branche armée de l’IRA. Un malaise s’ensuit : à qui se fier, s’il n’existe pas de victimes innocentes ?… L’affaire se complique, l’intrigue se ramifie à souhait, nous laissant entrevoir dans ses méandres le fonctionnement plus que douteux des officines clandestines, services secrets et autres sociétés privées de mercenaires, salariés en CDD par tous les états de la planète. Est-ce l’actualité, l’entrée dans l’âge du terrorisme mondial, qui rend ce type d’ouvrage si fascinant, au-delà des qualités manifestes des sa composition ? Jusqu’à la dernière ligne, le lecteur est tenu en éveil. Haletant, convaincant, construit avec une rare intelligence sans jamais opérer à ces réductions formelles ou intellectuelles familières de l’édition française, Axiom Day est un roman courageux, exigeant, défiant le lecteur pour le sommer, à son tour, de faire une lecture intelligente du récit, et non le caressant dans le sens de cette paresse si coutumière de l’édition française qui, décidément, prend ses lecteurs pour des idiots. A l’heure où la rentrée littéraire sonne la charge des lectures légères, du digest prétendument formaté pour un lectorat débile, qu’il est doux de s’aventurer dans ces défis d’écriture animés par une réelle absence de mépris du lecteur ! Rayon polar 06-09-2005 Sarah Dars Pondichéry Blues Une enquête du brahmane Doc, avec carte de l’Inde et index des personnages, tant le personnel de l’œuvre est important …Les Fossoyeurs Etrange roman d’espionnage, qui en raconte moins qu’il n’en sait, et n’en cache moins qu’il n’en révèle…C’est dans les alpages, quelque part au-dessus de Grenoble, que s’ouvre l’action. On apprend, au milieu des brebis, qu’un agent de la CIA veut déstabiliser l’Etat français ! Le complot ? La CIA a payé au prix fort la réquisition de tout ce que la France compte de parias, en particulier les bandes des banlieues appelées, à la même nuit et à la même heure, à mettre à sac tous les magasins d’une grande chaîne commerciale, ainsi que de nombreux commissariats. Partout en France, des émeutes parfaitement orchestrées sont donc allumées. Tout cela doit pouvoir ressembler à une guerre civile, et y ressemble bien vite, tant ce pays a accumulé de frustrations. "Bob", qui coordonne l’opération, exige alors de rencontrer en privé le Président de la République. Il donne suffisamment de garanties pour que les services secrets réalisent qu’il est en mesure de leur en apprendre beaucoup sur les origines et les buts de cette action : un complot ourdi par le Ministre de l’Intérieur, l’impétueux Sarko le Momo, imagine-t-on sans difficulté, pour ravir le pouvoir au grand Jacques… L’information paraît crédible dans l’entourage du Président – on en est donc là ? ? ? Oui mais, voilà : au sortir de l’entrevue secrète, une bombe explose. Le grand Jacques est tué ! Et bien naturellement, "Bob" a laissé assez de traces pour compromettre Sarko. Sa mission accomplie, il regagne sa bergerie. Il sait qu’il va avoir bientôt toutes les polices de France à ses basques. Elles ne tardent pas : un commando de chasse tente de l’alpaguer, mais tombe dans le piège qu’il lui a tendu. Bob disparaît enfin. En Corse. Où il retrouve Leïla, sa protagoniste. Leïla à qui il ne veut plus cacher les mobiles de son acte : tout a commencé par l’histoire de son meilleur pote, un journaliste qui s’intéressait de trop près aux suicides des ministres de la République. Le Grand Jacques avait fini par commanditer son assassinat… Un livre décidément troublant, qui donne l’impression d’être écrit par un homme qui en sait long sur les secrets de la République. Les allusions sont trop nombreuses, trop fines, trop précises pour ne pas le donner à penser. S’agit-il toujours de fiction ? Oui, sans doute, mais comme par dépit, ou plutôt, offrant en contrebande un supplément dérangeant, témoin du cul-de-sac dans lequel s’est engagée la société française, qui n’offre plus d’autres moyens que ceux du romanesque pour dire une révolte dont les médias eux-mêmes ne veulent rien savoir. Une grande consolation enfin, prémonitoire, espère-t-on : Sarko, dans ce roman, ne sera pas Président… Lionel Noël Opération Iskra Espionnage, historique. La seconde Guerre mondiale.1943. Après Midway (Pacifique), El-Alamein (Egypte) et le débarquement américain en Afrique du Nord, la conférence de Casablanca préfigure celle de Yalta. L’ouvrage s’ouvre donc ce 22 janvier 1943, au moment de la conférence alliée. Toutes les forces spéciales du monde entier, y compris celles des SS, sont à pied d’œuvre. Les uns pour assassiner Roosevelt et Churchill, les autres pour les protéger. On suivra désormais, jour après jour, la chronologie des événements de l’opération baptisée Iskra, qui vise à l’exécution des deux personnalités alors parmi les plus importantes de l’époque. L’action se poursuit au Canada, où les agents américains s’activent contre les commandos des forces spéciales nazies, débarquées pour perpétrer leur forfait. Minutieux, extraordinairement documenté, l’ouvrage n’en oublie pas qu’il est un roman et sans jamais peser en digressions savantes, nous introduit au cœur d’une étude bien menée, dépeignant par exemple avec audace les réseaux fascistes du Canada dans les années trente, ou brossant sans aménité les sympathies canadiennes de l’époque, qui allaient plutôt à Pétain qu’à de Gaulle. On déambule ainsi dans Little Italy, le quartier de la pègre, à Montréal, ou dans les salons français où le "speak white", à l’inimitable accent d’Oxford, bat son plein d’élégance et de compromissions. La chronique de Joël Jégouzo 27-07-2005 Iris Johansen Dernière cible Etrange
polar, entre roman d’espionnage et digressions ésotériques. Etrange
récit à la géographie jet set, entre Washington et Paris, Amsterdam et
la Provence française. La fille du président des Etats-Unis, Lassie, est enlevée d’une façon extrêmement brutale : elle voit la tête de sa gouvernante exploser dans la fusillade, avant d’être sauvée in extremis par un truand dont personne ne connaît ni l’identité ni les raisons. La voici autiste à la fin de ce prologue terrible. Désormais, elle vivra prostrée, en Virginie, plus protégée que le Président lui-même. Or les kidnappeurs n’ont pas renoncé à leur projet, pour des raisons plus obscures que celles d’une simple demande de rançon. Travis, l’homme qui lui a porté secours, décide de se livrer à la CIA pour négocier avec le Président américain la protection rapprochée de sa fille : il est le seul à connaître l’identité du kidnappeur. Le Président accepte sa proposition, même s’il n’en comprend pas les ressorts. Dans l’entourage de la jeune fille, en Virginie, deux sœurs s’activent, dont l’une, Melissa, a vécu un traumatisme comparable à celui de Lassie. Une blessure qui a exacerbé sa sensibilité et lui permet d’entrer en communion avec l’enfant, au travers des rêves qu’elles "échangent" chaque nuit. Le roman prend dès lors un tour quasi mystique : leurs esprits se compénètrent, leurs corps partagent les mêmes douleurs, au point que les crises de l’une menacent la vie de l’autre. L’enjeu de cette relation si troublante, est évidemment d’arracher Lassie à sa terreur, au terme d’une empathie littéralement inconcevable. L’intrigue du roman se ramifie et déroule jusqu’à son terme des conclusions propres à la logique du genre. Elles ne manquent ni d’attraits, ni de qualités. Pourtant, ce n’est pas ce qui constitue l’enjeu de ce texte, dont l’originalité tient toute à cette idée "scandaleuse", suivie de bout en bout par l’auteur, d’une empathie improbable entre deux êtres ressassant dans un huis clos morbide les raisons de ne pas vivre dans ce monde, qui constitue néanmoins la réalité de la vie humaine. La chronique de Joël Jégouzo 12-07-2005 Louis Owens Le Chant du loup Une lecture de vacances, saisie au hasard des arriérés, des livres que l’on n’a pas ouverts encore et qui traînent ici et là, lecture remise chaque jour au lendemain, lecture promise à l’inattention d’une rêverie estivale, histoire de flâner entre deux nouveautés dont on veut rendre compte, comme une pause innocente qui se révèle pourtant, brusquement, page après page, d’une stupéfiante beauté. Tom est de retour dans la vallée qui fut jadis le territoire de sa tribu. Son oncle, un vieil indien que tout le monde prenait pour un fou, vient de mourir dans les bois où il s’était enfoncé après avoir tiré sur les engins de terrassement venus détruire son pays. Mais personne ne comprend ce retour. Il faut dire que Tom est très peu indien après son passage dans les universités californiennes. Partout, il ne rencontre que l’hostilité ou l’incompréhension. C’est que tout disparaît patiemment dans ce coin paumé du nord des Etats-Unis : après les indiens, au tour des bûcherons de périr - il n’y a plus assez d’arbres pour les faire vivre. Ultime projet pour maintenir un semblant de vie, l’exploitation d’une mine de cuivre, dont une grosse société a racheté les droits avec la complicité de l’état fédéral et ce, malgré la promesse de ne pas toucher à la réserve. Avec obstination pourtant, accablé par le souvenir du vieil homme qui l’a éduqué, Tom ne peut en démordre. Il ne sait plus rien des lignes de crête où l’on chassait le gibier jadis, mais il veut rester là, à faire l’indien sans même savoir ce que c’est que de l’être. Ce faisant, il nous livre une superbe méditation sur la disparition d’une civilisation dont nous n’avons conservé que des images falotes, se demandant, dans ses accès de désespoir, si ce n’est pas des conneries toutes ces histoires d’initiation, d’esprit du loup, de Grand-père corbeau occupé à déchirer l’écorce d’un cèdre rouge pour la transformer en corde. Il songe aux expéditions avec son oncle dans les vieilles futaies, à cette biche qu’ils avaient tuée et dont ils avaient fait offrande de ses os à la rivière. Peut-on vraiment croire encore à ces histoires ? Et si l’on veut y croire, dans quel langage parler de ce monde lié à la magie ? Dans cette réserve si fragile, abandonnée de tous, Tom s’irrite d’ignorer à ce point ce que c’était que d’être indien avant l’arrivée des blancs. L’enterrement de son oncle est l’occasion d’un chapitre absolument bouleversant, ouvrant par-delà la symbolique d’un univers recouvert de ronces à l’abandon du monde, le nôtre, errant dans le vide de son absolu manque de foi. Peinture subtile d’une société en décomposition, la nôtre plus sûrement que celle, disparue, des indiens d’Amérique, peinture accablante d’une Amérique qui a tellement travaillé son image des indiens montant à cru leur monture et défiant l’homme blanc, qu’aucun indien ne sait plus exister en dehors de cette image, si réductrice quand leurs peuples comptaient une telle diversité, une telle richesse de coutumes et de cultures. Gommés par cette image, ils sont devenus, à l’exemple de Tom, irréels. Un chant peut-être, à peine, un rêve, ou le surgissement d’une voix ténue, celle de Louis Owens précisément, indien lui-même en quête de son histoire et de sa langue. Et si Tom découvre qu’on n’est plus guère indien de nos jours que socialement, stigmatisé dans une marginalité économique partagée par tous les exclus, qui sont légion en Amérique, ce n’est pas pour s’enfermer dans cette découverte mais tenter de la surmonter dans la quête incessante des objets dont cette langue se nourrissait : essentiellement les pentes des grands glaciers du nord de l’Amérique. C’est alors, mieux que la disparition d’un monde naturel, l’évocation de la naturalisation d’un monde que nous offre ici Louis Owens. Un roman certes noir, mais dans la digne tradition des poète transcendantalistes américains, d’un Thoreau par exemple, capable d’écrire sur la nature des pages d’une époustouflante beauté, comme seuls les poètes américains savent les écrire. Louis Owens compose ainsi une ode effectivement superbe à la nature, enfouie elle aussi, recouverte, énuclée par la civilisation occidentale. Une nature dont rien n’a survécu. Car s’il existe de vrais loups encore, il n’y a plus d’indiens pour leur donner vie. Sur le sentier de sa guerre, Tom commet un attentat en forme de geste désespéré, contre le chantier en train. Pourchassé, il s’enfonce dans la forêt, gravit les glaciers pour s’ouvrir enfin, dans cet ultime combat, à son identité recouvrée : l’esprit du loup font sur lui dans une superbe vision, au moment où le lecteur s’y attend le moins, lui offrant une symbolique d’une incroyable force : c’est tout l’acte d’écrire qui prend forme ici et récupère sa beauté, son souffle, sa vraie nature. TV 07-07-2005 Martin Winckler Les miroirs obscurs Premier ouvrage d’envergure sur les grandes séries américaines d’aujourd’hui, solidement charpenté autour d’articles tantôt universitaires, tantôt enflammés, écrits par de vrais amateurs d’un genre névrotiquement méprisé en France. L’appareil critique, dépouillé des lourdeurs habituelles, comprend fiches techniques, vidéographie, bibliographie, webographie, etc., le tout encadré d’analyse filmiques, d’études des processus narratifs, du pitch des séries augmenté de témoignages ("Comment j’ai grandi avec Buffy") ou de réflexions sur leurs mécanismes de production, l’exposé des contraintes qui pèsent sur ces créations ou en libèrent la créativité, avec focales sur certains studios, dont Gower qui a produit le superbe Six feet under, ou sur les diffuseurs comme HBO, pour expliquer dans le détail le circuit qu’accomplit chaque série, du projet au pitch, du pitch au pilote et de ce dernier aux upfronts (les grilles de rentrée). Bref : l’ouvrage est une petite merveille ! Une traversée de l’épopée de notre monde contemporain en gros, négoce et culture emmaillotés soudain de sens, nous offrant la compréhension d’une production culturelle hantée par trop d’intelligence dirait-on, pour séduire les milieux français bégueules et enfermés dans leurs logiques crétines.
On rêve du reste pour cet ouvrage d’un prolongement, de l’analyse plus fouillée par exemple des réceptions des séries (Six feet under), de leur impact sur la société américaine, ou française, d’une meilleur approche des interprétations (New York section criminelle). On rêve d’un entretien avec l’époustouflant Vincent d’Onofrio (le Goren de NY section criminelle, justement), moins sombre dans ses orages cérébraux qu’effarant, avec son regard de Méduse, à précipiter l’autre contourné dans son Enfer, y descendant lui-même pour se charger à son tour d’un dessein de plus en plus ténébreux au fil des épisodes. En attendant, on savourera la révélation de l’incroyable (mal)traitement de ces séries par les télévisions françaises, multipliant censures et deal à la petite semaine pour nous infliger des œuvres passées en boucle ou dans le plus parfait désordre. Une logique française de farcissures des grilles, inepte, imbécile, qui illustre bien le mépris dans lequel sont tenus les téléspectateurs et dont il faudra un jour qu’elle cesse, si l’on ne veut pas se contenter d’être à la remorque du monde, essoufflés de nos piètres renoncements. Retrouvez l'interview express de Martin Winckler |
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