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© 2003 - 2008
Marie Clémentine Thiébault
Noir comme polar
Tous droits de reproduction
interdits sauf accord

Noir comme polar est
Une réalisation Umazuma

Chroniques...
Noir en guerre
27-08-2008
  Les guerres ont souvent servi de décor à des fictions policières tant ces périodes tourmentées s’accordent avec l’atmosphère du thriller et du roman noir. Plusieurs romans récents en fournissent à nouveau une brillante illustration ...
Une chronique de Claude Mesplède à lire en ligne


Le noir et le rouge
22-05-2008
Un événement majeur : la réédition de l’œuvre du couple suédois Sjöwall et Wahlöö, des marxistes pour qui le crime a toujours des racines sociales ...
Le roman d’un crime et ses racines sociales par Claude Mesplède
Lire la suite


Barouf sur les docks
14-05-2008
 Deux auteurs reconstituent la grande et la petite histoire : celle du mouvement syndical chez les dockers des Etats-Unis, celle de Marie-Thérèse une fan de jazz, héroïne d’une affaire criminelle survenue à Toulouse en 1959 ...
Valerio Evangelisti et Michel Boujut par Claude Mesplède, Lire la suite.


La filière suédoise
22-03-2007
Depuis déjà plusieurs années, Henning Mankell est en France l’un des auteurs préférés des amateurs de polars et son lectorat s’étend même largement au-delà.
L’écrivain suédois connaît un identique succès dans la plupart des pays d’Europe même si chez les Français, il occupe une place enviable grâce à une série consacrée à l’inspecteur (puis au commissaire) Kurt Wallander. Dans ses romans les plus récents, apparaît aussi sa fille, Linda Wallander qui a endossé l’uniforme malgré son avis négatif, comme lui-même avait intégré la police contre la volonté de son propre père. Les raisons de cet engouement du public sont multiples. Tout d’abord, Mankell est un formidable conteur ; ses histoires sont passionnantes et permettent de découvrir divers aspects de la société suédoise qui restaient à ce jour inconnus ou occultés ; ses intrigues sont toujours finement élaborées. Les personnages qu’il met en scène, en particulier son protagoniste, ne sont jamais manichéens et se révèlent toujours attachants. Kurt Wallander que l’on découvre à la fois dans sa fonction d’enquêteur, mais aussi en dehors de son travail, dans sa vie sociale et sentimentale, s’interroge en permanence sur la brutalité secrétée par une société suédoise qui part à vau l’eau. C’est un homme qui doute même s’il reste convaincu de la nécessité de son rôle et de celui de la police. Chez lui, brille toujours une petite étincelle d’idéalisme et le sentiment de pouvoir endiguer cette violence qui gagne toutes les couches de la société. Cette réussite a suscité dans notre pays la traduction d’autres auteurs suédois qui se révèlent d’un grand intérêt.
Il me semble nécessaire, à ce stade, de rappeler en quelques lignes comment ce courant littéraire est né en Suède, pays où, comme presque partout ailleurs, la tradition policière se situait plutôt dans le camp du roman d’énigme que dans celui, plus critique, du roman noir. Le changement se produit au milieu des années 60, époque où la championne toutes catégories, la romancière Maria Lang était surnommée "Agatha Christie suédoise". Il a pour point de départ l’année 1965, où un couple de journalistes marxistes, Maj Sjöwall et Per Wahlöö (prononcer Cheval et Valou) publie le roman Roseanna, dans lequel évolue une brigade de policiers de Stockholm dirigée par un certain Martin Beck. C’est le premier volet d’une série de dix ouvrages qui composent une œuvre magistrale intitulée "Histoire d’un crime". Conçue comme un projet politique, cette saga se fixe pour objectif la mise en accusation du libéralisme capitaliste en général et de la société suédoise en particulier. Projet d’autant plus périlleux à une époque où bon nombre de politiciens et de commentateurs, n’hésitaient pas à évoquer avec ferveur "le socialisme à la suédoise". La minutieuse analyse de ce "paradis" suédois à laquelle se livre le couple Sjöwall/Wahlöö aboutit à démonter les mécanismes criminels pour en identifier les racines sociales et dénoncer le pouvoir de l’argent. L’ultime volet de la série, Les Terroristes (1975), enfonce le clou en mettant en scène l’assassinat du premier ministre suédois, abattu par une jeune femme un peu naïve qui estime que les politiciens "se moquent trop des gens ordinaires". Ce récit conclut de façon prémonitoire l’œuvre de Sjöwall et Wahlöö car on sait que quelques années plus tard, le 28 février 1986, le premier ministre Olaf Palme fut abattu d’une balle dans le dos, à la sortie d’un cinéma. L’impact de cette "Histoire d’un crime" a été fondamentale dans la littérature policière nordique. Elle a contribué à susciter des vocations comme celle, par exemple, du romancier norvégien Gunnar Staalesen qui ne fait pas mystère de l’influence qu’eurent sur lui les romans de Sjöwall et Wahlöö. Elle a mis en première ligne une sorte de roman noir à la suédoise qui emprunte à l’enquête policière pour souvent mettre à nu des choses cachées depuis des dizaines d’années et qui, soudain, remontent à la surface. L’exemple le plus séduisant dans ce domaine, reste sans doute Les Hommes qui n’aimaient pas les femmes (Män som hatar kvinnor, 2005). Il s’agit du premier volume de la trilogie Millenium écrite par un ancien militant du parti socialiste suédois, Stieg Larsson. Courageux journaliste, fondateur d’une revue consacrée à lutter et dénoncer les activités de l’extrême droite, Larsson est mort d’une crise cardiaque à cinquante ans, quelque temps à peine après avoir achevé sa trilogie policière. Le protagoniste doit lui ressembler pas mal puisqu’il s’agit d’un journaliste d’investigation, Mikael Blomquist, fondateur de Millenium, une revue économique. Au début de cette histoire, il vient d’être condamné pour diffamation à la suite de la publication d’un article virulent consacré à un financier connu, et doit abandonner le magazine. Il est alors contacté par Henrik Vanger, gros industriel, ex-PDG d’un empire sidérurgique colossal, dont la petite nièce Harriet a disparu il y a quarante ans. Le vieil homme qui a dû laisser les rênes du groupe qu’il avait créé, à des membres plus jeunes de sa famille, veut dresser un bilan de sa vie et résoudre le mystère de cette disparition. Intrigué, Mikael se plonge dans le dossier de l’enquête. Durant son procès, il a croisé Lisbeth Salander, une jeune femme rebelle mais si perturbée qu’elle est placée sous contrôle social. Malgré ce handicap, elle se révèle une investigatrice de premier plan dotée d’une exceptionnelle mémoire et capable d’investir les dossiers les mieux protégés grâce à Internet. Lisbeth accepte de seconder Mikael qui vient de faire une découverte capitale. Installé dans l’île de la famille Vanger, il a mis a jour des éléments nouveaux en analysant attentivement diverses photos prises le jour du drame. Désormais, la piste est tracée et même si elle se révèle dangereuse, le journaliste obstiné et la jeune écorchée vive vont la suivre jusqu’au bout mettant à nu des secrets et des haines familiales qui ont provoqué bien des drames et vont marquer à jamais les deux enquêteurs. Ceux qui ont apprécié le film danois Festen de Thomas Vinterberg, ne seront pas déçus par l’ambiance familiale qui préside au récit de Larsson, plus proche de l’enfer que du paradis.
PS. Malheureusement à ce jour, l’œuvre disponible de Sjöwall et Wahlöö se limite à leurs deux premiers romans Roseanna et L’Homme qui partit en fumée. Pour lire les autres, trouvez un bon bouquiniste ou une bibliothèque de quartier avec un bon rayon polar.


Votre épouvante
14-03-2007
Thierry Jonquet
Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte

Les livres de Thierry Jonquet sont toujours en phase avec l’actualité. Cette fois, il s’interroge à propos des banlieues et on voyage en plein roman noir !
Comment les candidat(e)s à l’élection présidentielle de 2007 vont-ils aborder la fameuse question des banlieues, parfois appelés pudiquement "quartiers difficiles", bref, comment parler de la violence ou de l’insécurité termes très tendance, surtout depuis les événements de l’hiver 2005 ? Tous ces candidats seraient bien inspirés de lire le dernier ouvrage de Thierry Jonquet : Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte. L’histoire débute en septembre 2005, à Certigny dans le 9-3, où vit une forte population issue de l’immigration, non loin d’une zone industrielle. Dans ce décor désespérant, trois quartiers de HLM où les familles pauvres et pour la plupart analphabètes tentent d’élever leurs enfants tandis que sévissent les petits dealers, les macs, les bandes rivales et les islamistes intégristes (salafistes). C’est là, au collège Pierre-de-Ronsard, qu’Anna Doblinsky, professeur de français, débarque pour son premier poste, fraîchement diplômée de l’IUFM. Elle pressent vite l’ampleur de sa tâche avec des élèves qui ont encore des difficultés de lecture en classe de troisième. Mais elle doit également affronter l’ignorance de ces adolescents et ses conséquences : l’antisémitisme banal et ordinaire. Lakdar Abdane - fatalité ou concours de circonstance dramatique - a perdu l’usage de sa main droite mais ce jeune Beur, particulièrement doué, redonne à Anna l’espoir que rien n’est perdu même si elle doit convenir que le moindre incident peut déclencher une catastrophe. Car le feu couve sur ce territoire abandonné par la République. Et l’inévitable déchaînement de violence et de barbarie s’installe en lieu et place de la connaissance, de la raison, et du droit. Thierry Jonquet, comme il en a l’habitude dans chacun de ses romans, appuie là où ça fait mal. Et avec quel talent ! Il nous parle de tous ceux que nous ne voulons pas voir. De tous ceux que les Politiques ont abandonnés. De tous les laissés pour compte qui subissent une effroyable violence sociale et dont la souffrance et l’ignorance enclenchent les dérives les plus extrémistes. C’est un alexandrin d’un poème de Victor Hugo que Thierry Jonquet a choisi comme titre de son livre et il soumet à notre réflexion ces vers de l’auteur des Misérables, écrits à propos des Communards de 1871:
"Etant les ignorants, ils sont les incléments ;
Hélas ! Combien de temps faudra-t-il vous redire
"A vous tous, que c’était à vous de les conduire,
Qu’il fallait leur donner leur part de la cité,
Que votre aveuglement produit leur cécité ;
D’une tutelle avare on recueille les suites,
Et le mal qu’ils vous font, c’est vous qui le leur fîtes.
Vous ne les avez pas guidés, pris par la main,
Et renseignés sur l’ombre et sur le vrai chemin ;
Vous les avez laissés en proie au labyrinthe.
Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte ;
C’est qu’ils n’ont pas senti votre fraternité.
" Ils errent ; l’instinct bon se nourrit de clarté […] "
Confondante clairvoyance du poète!
 

Menace nucléaire
08-03-2007
Jean-Hugues Oppel
Réveillez le président!

Réveil en fanfare: " BOUM ! Une charge atomique de 1 kilotonne est aussi puissante que l’explosion de 1000 tonnes de TNT. Un avion doté d’une bombe de 100 kilotonnes transporte à lui tout seul en énergie destructrice l’équivalent des soutes de 15.000 bombardiers de 1944. Il faut multiplier par dix pour obtenir 1 mégatonne." et poursuit en signalant que le 22 mai 1957, un bombardier de l’US Air Force a largué par mégarde une bombe H d’une puissance de 9 mégatonnes près de la ville d’Albuquerque. La charge n’ayant pas explosé, seule une vache a été tuée. Mais si la charge avait fonctionné ?
Un peu partout dans le monde, les grandes puissances dotées de l’arme nucléaire s’efforcent d’en interdire la possession à l’Iran, à la Corée du Nord et à quelques autres. On reste frappé, dans ce roman, par la vacuité de tous ces dirigeants assoiffés de pouvoir, aptes à faire la leçon aux autres sans même s’interroger sur leurs propres carences, leur incompétence et l’incroyable égoïsme qui les habite. Réveillez le Président ! fourmille d’exemples d’incidents multiples qui, dans le monde entier, quel que soit le pays, quel que soit son régime, ont menacé la sécurité de la planète. Le romancier démontre comment, à la suite de dysfonctionnements informatiques ou de mauvaises transmissions d’ordres, l’arme nucléaire menace en permanence notre sécurité alors que sa fabrication est justifiée pour assurer notre protection. Ce paradoxe est le fil conducteur du récit dont le point de départ, tout à fait plausible, se situe lorsque le Président de la république française, victime d’un AVC (accident vasculaire cérébral), se retrouve sans l’avoir voulu membre à part entière des abonnés absents. C’est ce moment que le destin va choisir pour frapper fort car, par une incroyable coïncidence, la France se trouve en alerte rouge, c'est-à-dire en alerte nucléaire et personne n’a l’air de savoir quoi faire. Ce sont d’abord deux généraux américains qui s’étonnent avant de franchement s’en inquiéter. En France, la seule personne correctement informée reste madame le ministre des armées qui réunit un cabinet de crise auprès duquel seront rattachées deux femmes informaticiennes. Elles seront les héroïnes qui résoudront l’énigme. L’hypothèse élaborée par Jean-Hugues Oppel n’est pas seulement le fruit d’une imagination débordante. Un dysfonctionnement électronique ou informatique peut fort bien se produire au moment où le Président (seule personne habilitée à confirmer l’ordre ou à l’annuler grâce au code secret qu’il détient) est hors service. Certes, en cas de vacance du pouvoir, la constitution française a prévu que le président du sénat joue l’intérimaire, mais si lui-même a oublié ce code secret qu’il doit mémoriser, toute inscription manuscrite étant prohibée, que se passera-t-il alors ? Nous voilà confrontés à un problème, fruit de coïncidences multiples, mais cette situation reste toutefois plausible et actuelle dans un monde où la paranoïa des grandes puissances est réelle. En exergue, sur la page de garde, Jean-Hugues Oppel cite Russell Banks : "La fonction de l’écrivain est de faire en sorte que nul ne puisse ignorer le monde et que nul ne puisse s’en dire innocent". Réveillez le Président ! s’inscrit dans cette profession de foi. Précis et documenté, ce roman lance un cri d’alerte sur un sujet grave, sans pour autant se départir d’un humour efficace pour décrire avec ironie et dérision des responsables dont les décisions transpirent souvent l’irresponsabilité. Jean-Hugues Oppel signe-là un puissant suspens à l’écriture fluide, captivant et facile à lire malgré ses aspects techniques,  plausible et percutant. Rappelons que son précédent opus, French Tabloïd, tentait de trouver une explication au fait que le candidat du Front National se retrouvait en seconde position pour le deuxième tour des élections présidentielles. Et si tout cela avait été préparé et organisé pour favoriser la réélection du Président sortant ? Là encore, les hypothèses évoquées par le romancier offrent une note troublante d’authenticité qui suscite la réflexion du lecteur une fois le livre refermé. Et si c’était vrai ? En tout état de cause, c’est possible !


Des polars pour l'été
06-07-2006
Trois ouvrages de qualité pour vos vacances. Deux titres divertissants qui font rire. Le troisième plus grave : un innocent condamné à la prison à vie raconte son exil.
La sortie de Ma cavale apporte de nouvelles informations sur une affaire qui depuis deux ans défraie la chronique. Où se trouve l'écrivain Cesare Battisti ? Condamné sans preuve en Italie à la prison à perpétuité, il est en cavale depuis que la justice (?) française a décidé de l’extrader. Au mépris de la parole donnée en 1985 par le président de la République qui accordait asile et protection aux anciens activistes italiens ayant rompu avec la violence. Cet "inquiétant, terrifiant mais passionnant récit" écrit Bernard-Henri Lévy qui préface le livre, est le récit d'un homme en cavale qui se dit innocent des crimes dont on l'accuse. Dans la première partie, Battisti relate son enfance sous le portrait du Moustachu (Staline), sa révolte comme des millions d'Italiens contre un système perverti, son entrée dans la lutte armée au sein des PAC (Prolétaires Armés pour le Communisme), groupe qu'il abandonna à l'annonce de la mort d'Aldo Moro. "Je n'ai jamais tué", écrit-il. "Je suis coupable (...) d'avoir participé à un groupe armé à but subversif et d'avoir porté des armes. Je n'ai jamais tiré sur personne". Il parle longuement de sa rencontre avec Pietro Mutti, repenti qui l'accusa de quatre crimes, sans preuve. En retour, cet accusateur bénéficia de la clémence des juges italiens qui notaient à son propos : ce repenti "est un habitué des jeux de prestidigitation". Battisti parle de sa vie en France pendant ces longues années d'exil, de ses enfants, de son amour pour Paris, son métier d'écrivain, ses amis du polar. Puis son interpellation, la prison, l'attente et la fuite. Si ce début d’autobiographie est écrit à la première personne, il prend de la distance pour raconter de façon émouvante son exil, et abandonne le "je" pour le "il " en prenant les traits d’un personnage prénommé Auguste. C’est aussi la première fois qu’il écrit en français comme pour exprimer son amour à ce pays qui l'a accueilli même s'il l'a trahi. Sa veine et sa verve illustrent ce récit schizophrénique où la peur, la douleur, le remords, s’entremêlent autour d'une seule envie : vivre à tout prix. Dans sa postface, Fred Vargas conclut : "La vérité écrivait Cesare l'an dernier, est transparente comme une goutte d'eau sur un fil, qui ne demande qu'à tomber. Un jour, elle tombera".
Depuis le premier jour, Fred Vargas soutient, avec d’autres polardeux, la cause de Battisti, pour qu’il puisse avoir le droit de se défendre lors d’un autre procès qu’on lui refuse. Malgré cet engagement très absorbant, Fred Vargas vient de publier Dans les bois éternels, un roman de 442 pages. Elle y traite, à la manière du théâtre antique, de la vengeance ancienne qui ne s'efface pas et dont les comptes n'ont jamais été apurés et de l'amour, éternel bien sûr et qu'on ne peut partager avec un autre. Les romans de Vargas se lisent comme des contes. Aussi ne doit-on rien révéler par avance. Sachez cependant qu'autour du commissaire "Pelleteur de nuages", on trouve pour faire bon poids, une tueuse à la seringue, une médecin légiste qu'Adamsberg envisage de mettre dans son lit, une brigade de police dont Sarkozy ne voudrait à aucun prix, car bien resserrée autour de son chef, dont un lieutenant qui s'exprime en alexandrins ("J'irai plus sûrement si j'avance sans hâte, Il n'est pas de combat que l'empressement ne gâte"), de nouveaux amis en Normandie, des cerfs dont on a sectionné les bois et arraché le cœur, des vierges visitées dans leur cercueil, le "De Sanctis reliquis", ouvrage célèbre surtout dans son édition de 1663, de l'os du groin de porc, etc. L'ensemble est lié par la sauce Vargas car comme dans toute bonne cuisine, compte la qualité des ingrédients. Dans les bois éternels, ils sont légion : écriture soignée, fine, délicate, humour à fleuret moucheté, dialogues surprenants et drôles, tendresse et poésie. J'allais oublier de vous parler de la toute récente paternité d'Adamsberg. Pour endormir son fils, le petit Tom, il lui fait la lecture d’un ouvrage de quatre cent pages sur l'architecture pyrénéenne intitulée : Construire en Béarn – Techniques traditionnelles du XIIe au XIXe siècle. Ainsi l’enfant retiendra l’intérêt de la "double nécessité compensatoire, générée par la petitesse du matériau et la faiblesse du mortier pulvérulent". Vous dormez déjà ? Tom aussi. Au fait, saviez-vous que le cœur du cerf possède un os ?
John Dortmunder, le héros bougon de Westlake est de retour. A la tête de sa bande de bras cassés, il s'apprête à réaliser LE casse qui doit tous les rendre riches. Comme d'habitude, beaucoup de bonne volonté et d'imagination débridée, pour beaucoup de malchance et peu de résultat, le seul qui vaille étant votre plaisir de lecteur à retrouver des personnages drôles et décalés. De quoi s'agit-il cette fois ? Tout simplement de voler les luxueuses et très onéreuses voitures anciennes de Monroe Hall, un paria du monde des affaires, condamné par la justice et délaissé par ses bons amis d'autrefois... du temps où il était riche, très riche. Il l'est encore d'ailleurs, mais il est seul à le savoir. Malin, il a transformé l'ensemble de ses biens en une fondation qu'il gère seul ! Sans parler des ses voitures de collection qui dorment seules, elles aussi, au fond d'un immense garage bien protégé dans une propriété entourée de barbelé électrifié. A part une épouse qui s'ennuie, Monroe, haï de tous, est seul car ses domestiques l'ont abandonné. Destin cruel. Comment dans ses conditions faire face au quotidien ? Les miracles existent puisque dans la même journée, une agence lui adresse le plus sensationnel des staffs de domestiques : un majordome, un chauffeur, un secrétaire, et un garde du corps. Devinez qui se cachent derrière ces bonnes têtes de domestiques bien dévoués ? Mais il y a toujours un hic en particulier quand tout semble aller comme sur des roulettes : En effet, Monroe disparaît. Et pour la police, comme dans les meilleurs romans d’énigme, le majordome est le suspect idéal. Pauvre Dortmunder ! L'habit et la fonction de serviteur en chef lui vont comme une paire de bretelles à un canard. En plus, le voilà soupçonné comme le plus vil des bandits alors qu'il n'est qu'un brave voleur tout dévoué à sa cause. Le roman idéal de vos prochaines vacances avec un Donald Westlake au plus haut de sa forme.

Bibliographie
Cesare Battisti, Ma Cavale (Préface de Bernard-Henri Lévy. Postface de Fred Vargas) Grasset/Rivages. 374 pages.
Fred Vargas, Dans les bois éternels. Viviane Hamy. 442 pages.
Donald Westlake, Les Sentiers du désastre. Rivages/Thriller, 296 pages.


Singuliers polardeux
03-04-2006
Dans le milieu du polar, c’est simple, un auteur s’appelle un polardeux. Moi qui en fais partie, je vous assure que ces types là sont étranges. Ils ne font rien comme tout le monde. ! Ils viennent de créer une revue et ils persistent à écrire des nouvelles.
En ces temps pernicieux où la recherche du profit conditionne tant d’initiatives, une revue mensuelle de 84 pages vient de naître. Son nom ? Shanghai Express. Sa vocation ? Proposer au plus grand nombre des textes sur le roman noir, les faits divers et le polar : billets d’humeur, coups de cœur, informations, entretiens, nouvelles et feuilletons. Bref de la littérature policière déclinée sous de multiples formes. Mais qui peut aujourd’hui se permettre de créer une revue sinon un groupe aux ressources financières établies. Quand je vous disais que les polardeux ne font rien comme il faudrait ! Car des deux dynamiques trentenaires qui pilotent ce projet aucun ne possède de ressources suffisantes : Stéfanie Delestré, docteur es lettres, éditrice des œuvres de Jean Meckert/Amila chez Joëlle Losfeld et Laurent Martin, professeur dans un lycée technique (délégué syndical, lecteur d’Options !) et écrivain, (premier roman L’Ivresse des dieux, Grand Prix de littérature policière 2003). La richesse de ce duo tient à son enthousiasme et au pari qu’il s’est fixé de recruter suffisamment de lecteurs pour assurer l’autonomie financière de la revue Shanghai Express. Mais cette richesse est aussi conférée par la qualité des collaborateurs qui participent au projet. Pour ce premier numéro, citons Martin Winckler, médecin, écrivain et grand spécialiste des feuilletons télévisés ainsi que Hervé Claude, François Angelier, Jérôme Leroy, Olivier Mau, Lalie Walker, Caryl Ferey, Jean-Bernard Pouy, Colin Thibert, le dessinateur belge Joe G. Pinelli, Francis Mizio et quelques autres. Bref, un plateau d’artistes de la plume qu’aucun magazine ne possède. Vous même, lecteur, y trouverez-vous votre compte ? Un tel contenu qui alterne informations, faits divers étranges, nouvelles inédites et feuilletons populaires devrait vous séduire. Vérifiez donc avec le numéro un et si vous souhaitez soutenir cette initiative originale, n’hésitez pas à souscrire un abonnement : Shanghai Express, 37 rue Rousselet 75007 Paris (les 10 numéros 45 euros).

Savez-vous qu’en France, la nouvelle n’est pas un genre populaire. Nombreux sont ceux qui préfèrent des textes où ils ont le temps de s’intéresser aux personnages et de savourer une certaine atmosphère. Cela n’empêche pas nos singuliers polardeux de commettre régulièrement des nouvelles qui constituent des modèles d’écriture, sans gras, ni fioriture ni digression. La déception reste l’exception tant la chute de ces divers récits est presque toujours un régal. Ouvrons la liste avec Neuf petits crimes très ordinaires, de Jean-Baptiste Baronian, auteur belge qui préside l’association des amis de Georges Simenon. Son recueil est une suite de neufs variations criminelles inattendues et surprenantes, d’autant plus divertissantes qu’elles restent des fictions. Poursuivons avec un recueil collectif, Graines de noir, publié par la coopérative des éditions Krakoen animée par Max Obione. Ils sont huit qui comptabilisent 25 textes exprimant toute la gamme du genre : de la fantaisie à la noirceur d’encre. Originalité : ces huit nouvellistes se sont rencontrés sur un site Internet consacré au polar. Concluons avec deux Toulousains : Pascal Dessaint qui, entre deux volumes de sa série policière écologique, propose Les Hommes sont courageux, recueil de treize textes publiés dans la presse depuis 1997. Parfois, le romancier, dont on apprécie les qualités stylistiques, fait appel à un personnage de ses romans pour illustrer cette notion de courage car il n’est pas toujours facile d’affronter la vie. Toulousaine également, Emmanuelle Urien vient de publier deux recueils. Court, noir, sans sucre, contient lui aussi treize nouvelles qui parlent des peurs humaines, de la vie et de la mort avec parfois un brin de cruauté toujours tempéré d’un zeste d’humour. Un peu moins noir, Toute l’humanité mise à part, propose douze textes inracontables mais de grande qualité. Et si vous pensez qu’Emmanuelle est, comme qui dirait, une débutante, sachez qu’avant de publier ces recueils, elle a participé à une centaine de concours de nouvelles dans toute la France et qu’elle les a presque tous gagnés. Il était temps qu’un public plus large découvre enfin ses textes dans lesquels, elle a l’art "d’accommoder les restes d’humanité à la sauce aigre-douce". La même formule conviendrait parfaitement à Pascal Garnier dont le roman Flux, paru il y a quelques mois déjà, s’achève par ce constat : "À combien de vies avait-on droit, ou plutôt, combien de vies fallait-il subir avant de se dissoudre définitivement ?". Il raconte l’histoire et l’ordinaire de Marc, mal aimé, mal marié, qui après un drame se retrouve dans une clinique psychiatrique avec ses semblables, les blessés de la vie. Presque aveugle, il a définitivement opté pour le mutisme. Sa première vie, celle avec son épouse Corinne, lorsqu’il était "amidonné dans son costume" était si terne qu’il avait la fâcheuse habitude de se faire de curieux amis : Bashir, par exemple, au sourire comme "une tranche de lumière sur sa peau presque noire" ou le chien Bob, dont l’arrière-train paralysé a reçu un système de roulettes pour lui permettre de se déplacer. Rien à voir avec Corinne qui choisit ses amis pour "aller avec ses nouveau meubles, aussi vernis, comme sortant d’une même fabrique". Comme dans tous les romans de Pascal Garnier, une fêlure intime mais profonde déclenchera chez le protagoniste une blessure aux conséquences imprévisibles comme celle d’une chute avec fractures multiples. La deuxième vie de Marc dans cette clinique lui permet de rencontrer Mireille, l’infirmière qu’il devine plus qu’il ne voit. Désormais son quotidien est fait de promenades partagées, des mots réconfortants de Mireille, et des silences qu’il s’impose. Navigant entre son passé et un présent guère réjouissant. Il pourrait en rester là mais le sort en décidera autrement. Seuls le talent de Pascal Garnier et la tendresse qu’il manifeste à l’égard de ses personnages, lui permettent de parler avec tant de grâce du quotidien et du mal-vivre, de décrire avec légèreté les choses graves. Nul mieux que lui n’appréhende cet exercice, peut-être le plus difficile d’entre tous, sans que jamais le pathos ne vienne entamer son propos. Il y a du Simenon dans le Garnier !

Bibliographie
-Jean-Baptiste Baronian : Neuf petits crimes très ordinaires. Éd. Le Grand miroir. 124 pages, 15 euros.
-Collectif : Graines de noir. Éd. Krakoen "Court-lettrage". 316 pages, 13 euros.
-Pascal Dessaint : Les Hommes sont courageux. Rivages/Noir n° 597. 135 pages, 5 euros.
-Emmanuelle Urien : Court, noir, sans sucre. L’Être minuscule. 118 pages, 11 euros. Toute humanité mise à part. Quadrature. 112 pages, 15 euros.
-Pascal Garnier : Flux. Zulma. 126 pages. 12,50 euros.


En hommage à Justo Vasco
02-03-2006
Il n’était guère connu en dehors du milieu du polar, mais en Espagne et un peu partout dans le monde sa disparition brutale a affecté ses collègues.
Comme je vous en informais récemment, Ed McBain, Edward Bunker, Dennis Lynds et Ernest Lehman nous ont quittés en juillet. J’aurais pu compléter cette liste avec les noms de Michel Grisolia, scénariste, parolier, romancier, touche à tout de talent, Maurice-Bernard Endrèbe, romancier, traducteur, directeur de collections, fondateur en 1949 du Grand Prix de littérature policière, Batya Gour, prestigieuse romancière dont chacun des romans, à la faveur d’une enquête classique, permet de découvrir un pan de la société israélienne. L’année est a peine commencée que la ronde des disparitions continue. Cette fois, le monde du polar se trouve endeuillé par la disparition le 22 janvier de l’écrivain cubain Justo Vasco. À soixante-trois ans, victime d’un cancer, il s’est éteint à Gijón, ville des Asturies où il s’était installé en 1995. La même année, je fis sa connaissance lors de la célèbre "Semana Negra" qui se tient durant le mois de juillet à Gijón, dans les Asturies, une région où les luttes des mineurs espagnols contre la dictature furent nombreuses
Dès le premier contact, j’appréciai cet homme chaleureux et érudit. Un peu plus tard, j’appris qu’il avait fait des études supérieures à l’université Patrice Lumumba de Moscou et obtenu le grade de docteur en chimie. De retour à Cuba, il devint professeur de physique à l’université de la Havane. Puis sa carrière s’orienta vers la littérature lorsque durant huit années, il assuma la charge de directeur des éditions Arte et Literatura. Vers la même période, il fit ses débuts de romancier en publiant Completo Camagüey (1983), écrit à quatre mains avec l’Uruguayen Daniel Chavarría, réfugié à Cuba. depuis 1966 Les deux compères récidivèrent avec Primero muerto (1986) et Contracandela (1993), le temps pour eux de remporter le prix du polar financé par le Ministère de l’Intérieur. Puis lassés de faire l’apologie d’une police pas meilleure qu’ailleurs ils abandonnèrent le récit laudatif pour des romans plus ambitieux à vocation universelle. Justo Vasco parti, il nous reste encore deux de ses romans traduits en français. Le premier, Boomerang, écrit en collaboration avec Daniel Chavarría, met en scène Tony Santa Cruz, un jeune pêcheur cubain. Cet homme devient criminel en voulant se venger d’une aventurière américaine qui a tenté de l’abattre après l’avoir escroqué. Plus singulier, plus personnel aussi, L’Œil aux aguets (1998), se déroule dans un quartier populaire de la Havane. Il y a Cartaya, un flic désabusé, un cœur gros comme ça, osant tenir tête à des chefs inefficaces et corrompus. C’est là également qu’un vieil homme passe son temps à épier ses voisins. Par débit, il abat l’un d’entre eux, puis un autre, et un autre encore, avec la même sérénité que s’il prenait le thé. Et Cartaya se rend compte que coincer cet assassin ne sera pas facile. L’essentiel du récit évoque la vie quotidienne des deux personnages et leurs réactions face aux absurdités auxquelles ils sont confrontés dans cette société déliquescente. Outre l’humour brillant qu’il diffuse, le livre séduit aussi par ses dialogues aux expressions fleuries résumant à merveille un bout de vie à La Havane. Amer mais tout aussi tendre avec ses personnages, Justo Vasco critique sans pour autant que sa vision ne devienne un réquisitoire pesant. Cartaya résume son point de vue lorsqu’il dit : "c'est vrai qu'il y a beaucoup de saloperies, beaucoup de fils de putes par ici, qui gâchent tout. Mais il reste beaucoup de gens bien, qui essayent de faire quelque chose pour que ce pays ne soit pas complètement détruit, pour que leurs enfants puissent avoir une chance... "
Installé en Espagne, Justo Vasco était devenu la cheville ouvrière de la manifestation internationale la plus importante sur le plan du polar, cette fameuse Semana Negrachaque année, en juillet, durant une dizaine de jours, plus de cent romanciers du monde entier viennent présenter leurs derniers ouvrages. Pour animer ces débats, Justo tenait une place de choix. Toujours à l’écoute, toujours informé des derniers romans parus, il s’attachait à mettre en valeur ses interlocuteurs. Il nous a quittés mais nous garderons le souvenir d’un homme bon, altruiste et généreux avec une pensée chaleureuse pour sa femme Cristina et ses enfants, notamment la petite fille haïtienne qu’ils avaient adoptée voilà deux ans de cela. Jeux de mots d’Ed McBain constitue le 56e volume de sa saga consacrée à la ville d’Isola et à ses inspecteurs du 87e commissariat [il existe une 57e histoire, Veille de Noël au 87e district, sorte de conte écrit par le romancier à l’intention de ses petits enfants]. En 2007, la parution d’un dernier volume clôturera définitivement la série. Merci à ces auteurs qui disparaissent tout en ayant la délicatesse de laisser plusieurs ouvrages inédits à destination de leurs lecteurs. Ainsi en est-il de Jeux de mots, une œuvre posthume dans laquelle resurgit Le Sourdingue, l’un des plus coriaces adversaire de l’inspecteur Steve Carella. Ce génie du crime, imbu de lui-même, adore mettre la police en échec en lui adressant des énigmes en tout genre. Il crée ainsi la perturbation, ce qui favorise ses plans démoniaques. Cette fois, il a décidé de voler un objet rare et donc coûteux. Selon sa tactique, il abreuve le commissariat de citations tirées du théâtre de Shakespeare. Perplexes et occupés à en chercher le sens caché, les flics du 87e, s’emmêlent un tantinet les pinceaux, offrant ainsi au lecteur, grâce au talent de l’auteur, de savoureux dialogues truffés d’improbables jeux de mots et de lettres (coup de chapeau au traducteur Jacques Martinache). Dans le même temps, l’inspecteur Carella marie sa mère à un Italien… d’Italie et sa sœur à l’homme qui a fait libérer l’assassin de son père ! Avec une double facture tirée directement de son porte-monnaie. Tradition (et honneur) oblige. Il n’y a jamais de déception après la lecture d’un livre d’Ed McBain. Celui-ci ne fait pas exception. On peut dire qu’il est un pur régal. Nous attendrons désormais pour 2007 la dernière enquête de Carella et de ses collègues avec nostalgie et tristesse. Ed McBain était un grand du roman policier tant par son écriture virtuose, son humour critique et ses énigmes parfaitement construites en rappel constant de la réalité sociale des Etats-Unis.

Bibliographie
Justo Vasco et Daniel Chavarría. Boomerang. Rivages/noir.
Justo Vasco. L’Œil aux aguets. Gallimard Série noire n° 2689, 215 pages, 9,90 euros.
Ed McBain. Jeux de mots. Presses de la Cité "Sang d’encre", 327 pages, 19 euros
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Au nom du père, au nom du fils
06-02-2006
Deux romans passionnants analysent avec minutie la façon dont l’administration américaine manipule l’opinion :
"Larry Beinhart" ! Si vous ignorez ce nom, essayez de le mémoriser car il est l’auteur d’un roman noir remarquable intitulé Le Bibliothécaire. L’action se déroule à Washington quelques jours avant les élections présidentielles. Gus Scott, président sortant, est de nouveau candidat pour le parti républicain. Beinhart ne tourne pas autour du pot et annonce d’entrée la couleur. Ce Gus Scott présenté comme un gosse de riche va-t-en-guerre et un ancien alcoolique reconverti en fou de Dieu, c’est à l’évidence le président Bush. Autre personnage important du livre, le bibliothécaire David Goldberg. Par lui surgiront les ennuis ! Cet emmerdeur a été embauché par Allan Stowe, un vieux magnat de l’industrie, membre du comité chargé d’assurer la réélection de Scott et très lié a une organisation secrète à la botte du parti républicain. Cette officine effectue son recrutement parmi les gros bras en tout genre : barbouzes, professionnels de la torture sans oublier quelques dégénérés assortis de psychopathes ou d’intégristes chrétiens ; tous "des gens enveloppés de ténèbres". Au cours de cette nouvelle campagne, la candidate démocrate talonne le président sortant. Même s’il s’avère peu probable qu’elle soit élue, les soutiens de Scott ne veulent prendre aucun risque et supportent mal la présence du bibliothécaire David Goldberg chez Stowe. D’autant plus mal qu’en classant les papiers et archives du vieux requin, il peut mettre à jour des secrets gênants pour le président. Bientôt pris en chasse, David n’a plus qu’une issue pour sauver sa peau. Découvrir dans ce flot de documents l’information pour laquelle on veut l’éliminer. Cet excellent thriller politique décrit avec minutie les magouilles et autres techniques mises en oeuvre par l’administration américaine pour manipuler la conscience des citoyens des États-Unis, et par voie de conséquence l’opinion mondiale. Rappelons qu’en 1995 Larry Beinhart publiait Reality Show (Gallimard, La Noire) récit d’une monstrueuse manipulation destinée à assurer l’élection à la présidence de Bush père. Pour modeler l’opinion, son gourou en communication a fait fabriquer dans les studios d’Hollywood le film d’un conflit armé qu’il escompte diffuser à la télévision en faisant croire qu’il s’agit de faits réels. Les cinéphiles savent que cet ouvrage a été adapté à l’écran par Barry Levinson (Des hommes d’influence) avec Dustin Hoffman et Robert de Niro.

Le Bibliothécaire
(The Librarian, 2004), Gallimard "Série Noire" grand format, 451 pages, 24 euros. Trad. de l’américain par Patrice Carrer.
Rappel : Reality Show (American Hero, 1993) Gallimard "Folio policier" n° 313, 552 pages, 8,50 euros. Trad. de l’américain par Franck Kerline.

Parmi les pères du roman noir français figure un certain John Amila. J’utilise à dessein le mot "certain" car en réalité ce romancier s’appelait Jean Meckert. Il existe divers motifs de choisir d’écrire sous pseudonyme. Dans ce cas précis, la raison est connue depuis longtemps. Rappelons qu’à partir de 1945, après la libération de la France de l’occupant nazi, naquirent de nombreuses collections policières populaires parmi lesquelles la "Série Noire" qui entreprit de diffuser avec succès les grands auteurs américains du genre noir. L’engouement pour ce type de littérature coup de poing fut tel que les éditeurs demandèrent aux auteurs français d’adopter des pseudonymes à consonance anglo-saxonne. Au catalogue de la "Série Noire", le Nantais Serge Arcouet devint Terry Stewart et le Parisien Jean Meckert signa ses romans noirs John Amila, avant de reprendre son prénom d’origine quelques années plus tard. Jean Amila décéda en 1995 et pour marquer les dix ans de cette disparition, l’éditrice Joëlle Losfeld a choisi de rééditer plusieurs de ses romans afin de mettre à la disposition de nouveaux lecteurs des ouvrages aujourd’hui introuvables. Admirateurs de l’écrivain, Stéfanie Delestré et Hervé Delouche, à l’origine du projet de réédition de ses oeuvres majeures, ont signé l’appareil critique qui accompagne chaque volume. Le tout avec une cerise sur le gâteau. En effet, alors qu’ils classaient les archives du disparu, ils eurent l’agréable surprise de découvrir un manuscrit visiblement inédit intitulé La Marche au canon. Depuis cette découverte, La Marche au canon  a fait son apparition en librairie. Ce livre dont il semble que la rédaction débuta au cours de l’année 1940, évoque l’horreur de la guerre notamment grâce aux réflexions du protagoniste de l’histoire, Augustin Marcadet, un trentenaire qui a vite compris que les sans grade comme lui ne sont bons qu’à faire de la chair à canon : "On votait pour la paix, on payait pour la guerre... Partout les innocents enfournés par wagon, roulaient dans les nuits calmes. Et ceux qui pleuraient le faisaient en silence." La première réédition publiée en 2005 "Je suis un monstre" se déroule en 1950 dans une école de plein air en Savoie. Un adolescent communiste est assassiné par quatre de ses camarades. Narcisse, un moniteur qui fait office de narrateur, veut d’abord maquiller le crime en accident, puis il devient solidaire des adolescents qui réclament justice... Dans la seconde réédition, "L’Homme au marteau", publiée en février 2006, on retrouvera l’employé Augustin Marcadet qui a du mal à supporter sa vie de fonctionnaire.

Jean Meckert, La Marche au canon (105 pages, 8,50 euros) - Je suis un monstre (312 pages, 10,50 euros) - L’Homme au marteau, Joëlle Losfeld "Arcanes". Préfacés et annotés par Stéfanie Delestré et Hervé Delouche.


Le romancier cubain Justo Vasco est mort
25-01-2006
[1943, La Havane – 23 janvier 2006, Gijón]
Hospitalisé dimanche 22 janvier à Gijón (Espagne), le romancier cubain Justo Vasco s’est éteint dans la soirée de lundi, entouré de sa famille, de son épouse Cristina et de ses amis proches. Déjà opéré en juillet, il avait conclu sa sortie de l’hôpital par ce bref commentaire : "Justo 1, cancer 0". Hélas, le crabe mauvais perdant, a pris sa revanche. Victime d’une hémorragie cérébrale provoquée par deux tumeurs inopérables, cette fois Justo a perdu le match. J’ai rencontré Justo Vasco pour la première fois en 1995. J’avais été invité à participer à la célèbre Semana Negra qui se tient chaque année à Gijón dans les Asturies. Il était venu m’accueillir à l’aéroport de Madrid par un beau jour de juillet pour m’escorter jusqu’à mon hôtel dans l’attente du départ du train noir le lendemain matin. Dès ce premier contact, j’avais apprécié la gentillesse de Justo, sa chaleur humaine et son érudition. J’appris plus tard qu’il avait étudié à l’université Lumumba de Moscou et obtenu un doctorat de chimie. Revenu au pays, il devint professeur de physique à l’université de La Havane. Puis sa carrière s’orienta vers la littérature. Pendant huit ans (1980-1988) il fut directeur éditorial (également traducteur) des éditions Arte et Literatura. Parallèlement, il débuta en 1983 dans l’écriture avec Completo Camagüey un roman écrit à quatre mains avec l’Uruguayen Daniel Chavarría, également installé à La Havane. Les deux compères récidivèrent deux fois avec Primero muerto (1986) et Boomerang (Contracandela, 1993), le temps de gagner le concours du livre policier financé par la police cubaine. Puis lassés de faire l’apologie d’une police pas meilleure qu’ailleurs ils abandonnèrent le récit laudatif pour des romans plus ambitieux à vocation universelle. À présent, nous restent deux ouvrages de Justo Vasco traduits en français. Publié chez Rivages, Boomerang composé avec Chavarría a été revu et corrigé. C’est le récit des tribulations de Tony Santa Cruz, un jeune pêcheur cubain devenu criminel après qu’une aventurière américaine Margaret Gaylord l’ait escroqué et tenté de l’abattre. Plus singulier, plus personnel aussi, L’Œil aux aguets (1998), se déroule dans un quartier populaire de la Havane. Un vieil homme qui épie sans cesse ses voisins, se met à abattre plusieurs personnes avec la même sérénité que s’il prenait le thé. Un policier au grand cœur comprend trop tard qu’il aura du mal à le coincer. Outre l’humour brillant qu’il diffuse, le livre séduit aussi par ses dialogues aux expressions fleuries résumant à merveille un bout de vie à La Havane. Installé en Espagne, à Gijón, depuis 1995, Justo Vasco était devenu la plaque tournante et la cheville ouvrière de la manifestation internationale la plus importante sur le plan polar, la Semana Negra créée et animée par un natif de Gijón, le romancier mexicain Paco Ignacio Taibo II. Chaque année, en juillet, durant une dizaine de jours, plus de cent romanciers du monde entier viennent y présenter leurs derniers ouvrages. Pour animer ces débats, Justo tenait une place de choix. Toujours à l’écoute, toujours informé des derniers romans parus, il s’attachait à mettre en valeur ses interlocuteurs. Aujourd’hui qu’il nous a quittés, nous garderons le souvenir d’un homme bon, altruiste et généreux avec une pensée chaleureuse pour sa femme Cristina et ses enfants, notamment la petite fille haïtienne qu’ils avaient adoptée voilà deux ans de cela.



New York sous la menace !
12-12-2005
Un peu partout aux États-Unis, l’attentat du 11 septembre 2001 a laissé des traces profondes qui n’ont pas manqué d’inspirer quelques romans.
Journaliste, réalisatrice de documentaires et romancière, la new-yorkaise Reggie Nadelson n’en est pas à son coup d’essai. Son premier livre, paru en 1971, sous titré "biographie d’une révolutionnaire" mettait à l’honneur la militante noire Angela Davis, Plus récemment, elle signait une autre biographie consacrée à Dean Reed, un musicien américain devenu la plus grande star rock d’URSS. Mais Reggie Nadelson est surtout connue pour une série policière qui met en scène Artie Cohen, un policier juif d’origine russe qui officie à New York. Les quatre premiers titres traduits en France, sans grande originalité, n’avaient guère jusqu’à ce jour attiré l’attention des amateurs. Il n’en est pas de même avec le cinquième volume intitulé Sous la menace. Il s’agit, très certainement, d’un de ces titres qui resteront en mémoire pour avoir su rendre compte du climat pesant qui règne désormais à New York à la suite de l’attentat du 11 septembre 2001. Et si un jour, les générations futures veulent savoir ce qu’était la vie new-yorkaise cette année là, ils ne manqueront pas de lire ce roman dont l’enquêteur, Artie Cohen, est un attachant personnage. Émigré de l’ex-URSS depuis plus de vingt ans, il est devenu policier new-yorkais dans le secteur de Brooklyn où habitent et vivent des communautés russes et italiennes. Le récit débute au cours de l’hiver 2001, peu après les attentats qui ont causé la mort de plusieurs milliers de new-yorkais. En pratiquant son jogging quotidien, une femme tombe sur des vêtements d’enfant imprégnés de sang. Cette découverte provoque un branle-bas dans la police qui croit qu’un nouveau serial killer rôde dans New York. D’ordinaire, les Américains possèdent une grande expérience à propos des serial killers. Mais suite au 11 septembre, les policiers se trouvent totalement déstabilisés et après tous ces coups du sort, ils s’interrogent sur l’avenir et sur la voie prise par la société dans laquelle ils vivent. Dans le même temps, le petit Billy Farone disparaît. Il s’agit d’un gosse qui s’est pris d’amitié pour Artie Cohen, qui le lui rend bien. Dès lors, les policiers, en particulier Artie, engagent des recherches pour retrouver l’enfant. Et le roman qui aurait pu n’être qu’une banale histoire de tueur en série, se transforme rapidement en récit noir et social au dénouement inattendu. L’enquête, en effet, se déroule durant une période extrêmement perturbante pour la police new-yorkaise qui a subi de plein fouet les conséquences de la destruction des tours jumelles. Pour avoir participé à la recherche de survivants, Artie est également très affecté. Après une période de patriotisme militant, il se retrouve dans une phase de doute et de remise en cause de toutes ses certitudes d’autant qu’il vit toujours dans une communauté de Russes, rongée désormais par une nouvelle peur, comme une chape de plomb qui rappelle les enquêtes et les interpellations, les suspicions et les arrestations du KGB. En particulier avec la mise en place par l’administration Bush de ce fameux "Patriot Act" dont précisément Artie Cohen fera les frais. Et au sujet de cette société qui part à vau-l’eau, l’un des personnages déclare : "Aujourd’hui plus rien ne va, tout le monde s’en branle. Des types tuent des enfants, ils les enlèvent, c’est comme un putain de reflet de ce putain de pays, de ce monde entier de merde. On a pour président un cinglé qui pense que Dieu lui a dit de faire la guerre pour venger son papa.[…] Mon père faisait de la politique toute la nuit en dormant, il défendait Trotski, il braillait pour soutenir Sacco et Vanzetti ou les Rosenberg, et moi j’étais mort de trouille, car je croyais qu’on allait venir chercher mes parents pour les faire griller comme Ethel et Julius. La chaise électrique, c’était un sacré sujet pour les mômes de mon âge." Sous la menace est un roman qui peut se lire à plusieurs niveaux. Peinture au quotidien de l’activité professionnelle d’un flic – avec quelques moments de son intimité –, ce récit provoque réflexion et malaise à travers les interrogations qu’il pose sur les systèmes politiques et leurs conséquences sur le comportement de l’homme, en particulier sur celui des plus fragiles.
Du 4 au 6 novembre dernier s’est déroulé Cannes Polar Festival, une manifestation certes de moindre envergure que le festival de cinéma bien connu, mais qui a permis au polar d’être présent sur la Croisette avec une vingtaine d’auteurs présents dont l’Espagnol de Barcelone Francisco Gonzalez Ledesma et les Italiens de Palerme PierGiorgio di Cara et Santo Piazzese. C’est précisément ce romancier qui a été primé pour Le Souffle de l’avalanche, à l’occasion de la première édition du prix Polar de la Méditerranée doté de 1500 euros. Six ouvrages étaient en compétition : deux français, deux espagnols et deux italiens, et tous comme le titre du prix l’indique, doivent être situés dans un périmètre englobant la mer méditerranée. Le gagnant de ce prix ne m’était pas inconnu. J’avais eu l’honneur de le présenter au public lors du festival ‘Etonnants voyageurs de Saint-Malo à l’occasion de la sortie de son premier roman Les Crimes de la via Medina Sidonia dans lequel un détective amateur, le biologiste Lorenzo la Marca enquêtait sur la mort d’un de ses amis, découvert pendu à un arbre dans un jardin botanique. Cette quête permettait au romancier de multiples digressions pour raconter ses passions, son amour du cinéma et des femmes et surtout Palerme, sa ville dont il regrettait qu’elle soit si souvent associée avec Mafia. Dans Le Souffle de l’avalanche, son troisième ouvrage, Lorenzo la Marca laisse l’enquête à son ami le commissaire Vittorio Spotorno qui se retrouve avec un double meurtre sur les bras suivi bientôt par l’assassinat d’une vieille fille. Le fait que Rosario, un ami d’enfance devenu mafioso, figure parmi les victimes, stimule son énergie. Comme dans ses précédents ouvrages, Santo Piazzese construit son récit en l’assortissant de digressions qui révèlent tout le charme des ruelles de Palerme où flotte l’odeur des aromates, de l’huile d’olive et des grillades de poissons. Un excellent livre !

Bibliographie
Reggie Nadelson, Sous la menace. Éditions du Masque. 346 pages, 21,50 euros
Santo Piazzese, Le Souffle de l’avalanche. Éditions du Seuil. 255 pages, 21 euros


Un été meurtrier
02-11-2005
Durant l'été 2005, quatre auteurs américains sont décédés : Ed McBain, Edward Bunker, Dennis Lynds, Ernest Lehman. Hommage à leur talent !
Ed McBain était un auteur modeste, inventif et plein d'humour. J'ai eu le privilège de dîner en tête à tête avec lui, voilà déjà dix ans, après que nous eûmes soufflé ensemble les cinquante bougies qui marquaient l'anniversaire de la Série noire. À l’origine, McBain - qui s'appelait Salvatore Lombino - change son patronyme en débutant dans l'écriture, à l'aube des années 1950. Il utilise alors divers pseudonymes, dont le plus connu reste Evan Hunter. C'est sous ce nom qu'il signe Graine de violence (1954). Ce roman, qui a pour titre original "La Jungle du tableau noir", abordait d'une manière très réaliste le problème de la violence à l'école, provoquant un mini scandale. Il engendra aussi un film homonyme réalisé par Richard Brooks, devenu mythique pour ma génération car on y entendait Rock around the Clock, le fameux tube musical qui fit la gloire de Bill Haley "and his Cornets". Le talent de McBain va s'affirmer dès 1956, année où il publie les trois premiers titres qui mettent en scène les inspecteurs du 87, commissariat d'Isola, une ville imaginaire. À cette nuance qu'Isola, en italien, signifie "île", et cette série - qui a dépassé les cinquante épisodes - reste finalement une chronique policière sur New York, ville qui abrite en son coeur l’île de Manhattan. A ce jour, l'ultime enquête des as du 87e, parue en France au début de l'année 2005, ne devrait pas décevoir ceux qui n’ont jamais lu le romancier. Sous ce titre étrange et poétique, Le frumieux bandagrippe, inspiré directement par Lewis Carroll (papa, entre autres, d'Alice au pays des merveilles), Ed McBain raconte comment une jeune chanteuse qui participait à une réception sur un yacht est enlevée par deux individus masqués. Bientôt les ravisseurs réclament une rançon, tandis que les inspecteurs du 87e, entament leur enquête. Critique féroce du monde du showbiz, ce récit est empreint d'une violence larvée qu'atténue un traitement plein d'humour, comme souvent chez le romancier, remarquable aussi pour ses dialogues étincelants et inimitables. Mais attention : Ed McBain a l'art de tromper son monde, car la chute de son livre, absolument surprenante, tranche avec le ton utilisé jusque-là.
Disparu dans sa soixante-douzième année, Edward Bunker avait découvert la littérature alors qu'il était le plus jeune pensionnaire du pénitencier de San Quentin. Grâce à une actrice qui lui offre une machine à écrire et l'abonne à une revue littéraire, le jeune Bunker commence à écrire, alternant quelques courtes périodes de libération avec de nouvelles incarcérations, faute de pouvoir se réinsérer. On comprend mieux dans ces conditions que le thème de l'enfermement domine son oeuvre, forte de ses mémoires et de cinq romans qui constituent un témoignage inestimable Comme l'a écrit son traducteur, Freddy Michalski, "l'univers de Bunker est noir, sans lumière ni soleil, comme le trou qu'il a si souvent connu en représailles de son incapacité à se plier". Toutefois, ces dernières années, ses qualités d’écrivain lui ont permis de signer des scénarios à Hollywood et même d’interpréter quelques rôles (dans le film Reservoir Dogs, de Quentin Tarentino, c'est lui qui incarne M. Bleu).
Dennis Lynds est inconnu des amateurs sous ce patronyme. Il adopta en effet divers pseudonymes, dont le plus célèbre reste celui de Michael Collins. Sous ce nom, il signé une série dans laquelle son protagoniste, Dan Fortune, est un détective à handicap La littérature policière en recèle plusieurs qui sont aveugles, sourds, muets, voir unijambistes. Celui créé par Collins est manchot. Il a perdu un bras dans sa jeunesse, alors qu’il cambriolait la cale d’un navire. Devenu détective, Fortune est un coriace au coeur tendre avec un engagement très marqué à gauche, comme dans Rosa la rouge où il est engagé par une jeune femme dont la grand-mère, une militante révolutionnaire, a été assassinée dans un hôtel servant de refuge aux sans-abri Cet enquêteur fait face aux réalités sociales américaines à l'image de son créateur qui se définissait comme un socialiste humanitaire. Il m’avait séduit lors d'une rencontre, au début des années 1980, par cette phrase : "Toute fiction doit être un message exprimé en tant qu’art. Tout le reste n’est rien d'autre que de vendre du salami".
Si Ernest Lehman est moins connu que ses confrères la raison en est simple : scénariste réputé à Hollywood, il a peu écrit de livres. Le seul disponible en France est un recueil, Le Grand Chantage, dont la nouvelle éponyme centrée sur la presse à scandales, a donné lieu à un film d'Alexander Mackendrick avec Burt Lancaster et Tony Curtis. Mais le nom de Lehman est attaché à d'autre réussites, et désormais vous vous souviendrez de lui en vous rappelant ces titres de films dont il fut le scénariste : Sabrina, Le Roi et Moi, Marqué par la haine, West Side Story, La Mélodie du bonheur, Hello Dolly ou encore La Mort aux trousses et Complot de famille, tous deux réalisés par Alfred Hitchcock.
Je ne peux terminer cette chronique sans évoquer le dernier ouvrage de l'écrivain italien Cesare Battisti, qui a fui la France en août 2004 après la remise en cause de l'asile politique accordé par François Mitterrand. Son éditrice Joëlle Losfeld, vient de rééditer Le Cargo sentimental, dans lequel la marge séparant la réalité de la fiction reste toujours mince. Battisti met en scène trois personnages d’une même famille: un grand-père qui, après avoir dérobé quelques pneus aux nazis, se retrouve enrôlé dans une brigade communiste. Le narrateur - et fils du précédent - s'est réfugié en France après avoir vécu une romance avec Silvana et participé à la lutte année à Milan durant les années 1970. Découvrant qu'il a engendré une fille, Nada, âgée aujourd'hui de vingt-cinq ans, il part à sa recherche. L’aïeul résistant à Mussolini attend toujours sa pension d'ancien combattant, le révolté exilé n’a toujours pas de numéro de sécurité sociale. Seule sa fille possède des papiers en règle et elle milite contre le libéralisme sous d'autres formes que les anciens. Le destin des trois membres de cette famille est un récit plein d’émotion, mais aussi de réflexions, sur les luttes et les engagements passés à propos desquels Battisti tire des enseignements qui imprègnent son émouvant roman.

Bibliographie
Ed McBain, Le Frumieux Bandagrippe, Presses de la Cité, "Sang d'encre", 319 pages, 18,90€
Edward Bunker, L'Éducation d'un malfrat, Rivages/Noir n° 549, 622 pages, 9,50€
Michael Collins, Rosa la rouge, Rivages/Noir n° 267, 385 pages, 10,40€
Ernest Lehrnan, Le Grand Chantage, Rivages/Noir n° 484, 374 Pages, 10,40€
Cesare Battisti, Le Cargo sentimental, Joëlle Losfeld, 278 pages, 8,50€


Panorama de rentrée
28-09-2005
Chaque année, c’est désormais une tradition. La rentrée littéraire se traduit par la publication simultanée de plusieurs centaines de romans dont la majorité finiront au pilon. Il est facile de comprendre qu’un tel nombre de nouveautés dépasse largement les capacités de lecture et de pouvoir d’achat des lecteurs potentiels.
Heureusement, les éditeurs de polars n’ont jamais adopté cette démarche inflationniste au moment de la rentrée. Il est vrai que les Prix Goncourt, Renaudot, ou Femina n’existent pas dans ce genre littéraire. Toutefois, la mise sur le marché de 1400 à 1500 polars durant toute l’année risque à terme d’aboutir aux mêmes résultats avec quelques titres qui se vendent bien, quelques autres qui se vendent assez bien et tout le reste qui se vend mal ou très mal. En ce mois de septembre, chaque éditeur a prévu quelques perles pour démarrer la saison. Les éditions Gaia, installées dans les Landes, proposent Anges déchus, une nouvelle enquête du détective privé Varg Veum, personnage très attachant créé par Gunnar Staalesen l’un des chefs de file du roman noir danois. Toujours chez Gaia, le provençal Michel Maisonneuve publie Le Chien Les anges déchus de Gunar Staalesentchétchène dont j’ai entendu dire beaucoup de bien. Effectivement, le récit démarre sec et de façon plutôt drolatique. Nous reparlerons en détail de ces deux ouvrages le mois prochain. Aux éditions Métailié, premier roman du journaliste madrilène Montero Glez. Véritable tragédie noire dont le décor est fourni par les bas-fonds de Madrid, Soif de champagne met en scène Charolito le gitan, un petit voleur de voitures. Non seulement, il doit affronter un narcotrafiquant qui veut sa peau mais il écope d’une condamnation à mort pour avoir osé approcher une fille de trop près. Chez 10/18, la série des Mystères parisiens créée par Claude Izner (pseudonyme de deux sœurs bouquinistes sur les quais de la Seine) atteint son cinquième épisode avec Le Léopard des Batignolles. Le jeune libraire parisien Victor Legris, toujours titillé par les mystères, enquête dans le Paris populaire pour élucider plusieurs crimes sur les lieux desquels, on retrouve chaque fois un message mentionnant un léopard. Outre un récit de mystère bien mené, l’intérêt de ces livres provient de la reconstitution du Paris des années 1890. Alternant les séries nouvelles avec celles déjà plébiscitées par les lecteurs, les mêmes éditions proposent La promesse du samouraï et Vengeance au palais de jade. Il s’agit des deux premiers épisodes d’une série policière située au coeur du Japon féodal écrite par l’Américain Dale Furutani qui a choisi un héros samouraï, nommé Matsuyama Kaze. Du Japon passons à la Chine avec Rouge Karma de Mi Jianxiu, un romancier chinois de Pékin. Il semble que ce volume publié aux éditions de l’Aube soit sa première traduction en France. Vu leur rareté, les polars chinois sont toujours intéressants car ils nous permettent d’appréhender la réalité quotidienne de ce vaste pays souvent bien mieux qu’à travers un reportage. Mais on constate que les auteurs qui écrivent et vivent en Chine sont souvent moins incisifs que leurs collègues réfugiés à l’étranger. Quoi qu’il en soit, Rouge Karma se situe durant les années 80, une période au cours de laquelle la société chinoise va se transformer. Suite au meurtre d’un vagabond, le juge Li, fonctionnaire intègre et obstiné, se lance à la recherche de l’assassin pour l’identifier et le neutraliser. Et son enquête, qui se mue en quête, constitue le fil conducteur permettant à l’auteur de mettre en perspective une société déjà bouleversée par l’introduction du libéralisme.
Pondichéry blues de Sarah DarsSpécialistes des littératures de l’Extrême Orient, les éditions Philippe Picquier n’ont pas manqué cette rentrée. C’est tout d’abord Pondichery Blues, le septième volume d’une série de polars ethnologiques qui se déroulent en Inde. Créée par la parisienne Sarah Dars, cette série agréable et exotique met en scène le brahmane Doc, un médecin de Madras, très apprécié par ses patients qui ne le paient que s’ils guérissent. Et le bon docteur qui souffre du défaut de curiosité, joue souvent les enquêteurs amateurs. Nous partons au Vietnam avec L’Esprit de la renarde, la cinquième enquête du mandarin Tân, qui officie au XVIIe siècle, période charnière de son pays. Ce personnage sympathique et efficace créé par les sœurs Tran-Nhut, a séduit de nombreux lecteurs dont le chiffre ne cesse de croître. Je vous recommande ces ouvrages car outre une écriture séduisante, ils possèdent toutes les qualités d’un bon récit policier, avec des références à la mythologie vietnamienne, à sa culture et à ses légendes, le tout saupoudré d’un humour réjouissant et parsemé de femmes charmeuses aux noms exotiques. Les trois premiers volumes ont été écrits à quatre mains. À présent, Thanh-Van Tran-Nhut, par ailleurs ingénieur en informatique, poursuit seule la saga tandis que sa sœur cadette Kim écrit pour la jeunesse.
Les éditions Jigal ont fait leurs premiers pas vers le polar en publiant les romans du marseillais Gilles del Pappas. Installés à Marseille, ils s’ouvrent à d’autres auteurs du cru comme Maurice Gouiran qui publie son huitième titre, Marseille la ville où est mort Kennedy. C’est l’occasion de découvrir son habituel protagoniste Clovis Narigou qui se retrouve quarante ans plus tard sur les traces des tueurs de Kennedy. Le passé de Marseille est revisité (de la French connection aux grève brisées sur le port en 1947) et des pans de son histoire mis en lumière. Autre éditeur marseillais, L’Écailler du Sud vient de publier La Mort sans peine de Bill Pronzini, un Américain, créateur d’une série avec un détective sans nom (The Nameless). Ici c’est un thriller habilement conduit dans lequel un nommé Cape, surpris en galante compagnie par sa femme, quitte le foyer pour refaire sa vie. Escroqué par des professionnels du poker, Cape ne se laisse pas faire et il est entraîné dans une histoire qui surprendra le lecteur jusqu’à son ultime dénouement.

Bibliographie
Gunnar Staalesen, Anges déchus. Gaia. 382 pages, 18€
Michel Maisonneuve, Le Chien tchétchène. Gaia, 180 pages, 15€
Montero Glez, Soif de champagne. Métailié "suites", 218 pages, 10,50€
Mi Jianxiu, Rouge Karma. L’Aube noire, 223 pages, 16€
Claude Izner, Le Léopard des Batignolles.10/18 n° 3808, 348 pages, 8,50€
Sarah Dars, Pondichéry Blues. Philippe Picqier,274 pages, 8€
Tran-Nhut, L’Esprit de la renarde. Philippe Picquier, 329 pages, 19€
Maurice Gouiran, Marseille la ville où est mort Kennedy. Jigal, 255 pages, 16€
Bill Pronzini, La Mort sans peine. L’Écailler du sud, 192 pages, 13,50€


Jean-Patrick Manchette à l’honneur
20-06-2005
Le 3 juin 1995, Jean-Patrick Manchette décédait des suites d’un cancer. Dix ans après sa disparition, non seulement on ne l’a pas oublié, mais il continue d’incarner celui qui contribua à renouveler le roman noir français. 
Romancier, scénariste, traducteur, critique à la dent dure, essayiste, directeur de collection, chroniqueur, il a durant plus de vingt ans, constitué une référence inégalée dans les milieux littéraires, particulièrement dans le domaine du polar. De ce romancier exigeant, tout autant avec lui-même qu’il l’était avec les autres, on a vanté l’écriture épurée et fluide inspirée du style béhavioriste de Dashiell Hammett. Comme chez le maître américain, Manchette, dans ses ouvrages, décrit seulement les gestes et les paroles de ses personnages laissant au lecteur le soin de reconstituer leur psychologie grâce à ces indices. Il renoue aussi avec cette fonction du roman social et critique de la vie quotidienne, mais sa démarche s’accompagne d’une exigence littéraire incontournable : avoir du style. Admirateur de Gustave Faubert, Manchette ne transigeait pas avec l’écriture qu’il travaillait sans cesse, jetant à la corbeille tout ce qu’il estimait raté. Vers la fin des années 70, à la naissance du néo-polar, incarné par une dizaine de nouveaux auteurs issus de mai 68, on peut facilement comprendre pourquoi Manchette eut la dent dure lorsqu’il critiquait des ouvrages qui ressemblaient davantage à des tracts politiques plutôt qu’à des fictions littéraires. Outre ces féroces critiques, il participa à l’éducation de centaines d’amateurs de polars qui pouvaient lire dans les colonnes de Charlie hebdo, ses chroniques sur les auteurs de romans noirs.
Parmi ses premiers écrits, L’Affaire N’Gustro publié en 1971 à la Série Noire, apportait un sang neuf au genre. Le livre s’inspire, en effet, de l’affaire Ben Barka, à l’époque leader de l’opposition marocaine qui fut enlevé en 1965 en France par les services de sécurité du Maroc avec la complicité du pouvoir gaulliste. Manchette opère donc une rupture radicale avec le polar français des années 50/60 qui jusqu’alors se complaisait dans le monde exotique de Pigalle et de ses truands à la chaude amitié virile. Nada (1972), son livre le plus ouvertement politique, est une réflexion sur le gauchisme et ses excès à propos duquel il fait dire à l’un des protagonistes : "Le terrorisme gauchiste et le terrorisme étatique, quoique leurs mobiles soient incomparables, sont les deux mâchoires du même piège à cons". Le Petit bleu de la côte Ouest (1976) suscita à sa sortie des articles de presse évoquant "le malaise des cadres" dans notre société libérale. Les lecteurs attentifs ont retenu cette phrase à propos du protagoniste : "La raison pour laquelle Georges file ainsi sur le périphérique avec des réflexes diminués et en écoutant cette musique-là, il faut la chercher surtout dans la place de Georges dans les rapports de production".
Aujourd’hui, l’œuvre de Jean-Patrick Manchette est toujours d’actualité. À ce jour, ces romans sont traduits dans quinze langues, y compris aux États-Unis, ce qui ne lui était jamais arrivé de son vivant. Plusieurs films tirés de ses œuvres sont en cours de préparation ainsi que plusieurs bandes dessinées qui seront l’œuvre de son vieil ami Tardi. Mais le plus bel honneur qu’on pouvait lui faire, c’est à Gallimard qu’on le doit. Cet éditeur qui publia la quasi totalité de ses romans, a décidé de réunir l’intégrale de son œuvre en un volume de sa prestigieuse collection Quarto où accède pour la première fois, un auteur de polars. Manchette voisinera désormais avec Proust, Chateaubriand, Dos Passos, et quelques autres romanciers de cet acabit ce qui n’est pas rien. 

En Espagne, les amateurs de polars considèrent El Inocente un livre publié en 1953 par Mario Lacruz, comme le premier roman noir espagnol. Il fut toutefois bien le seul durant près de vingt ans tant veillaient les censeurs mis en place par la dictature franquiste. Puis, dix-huit mois avant la mort de Franco, le catalan Manuel Vasquez Montalban se risqua à publier Tatouage (1974) qui débute la saga de son détective privé Pepe Carvalho. Depuis la sortie de ce livre, j’ai toujours cru qu’il représentait le renouveau au cœur d’une littérature qui fut des années durant interdite ou soumise. Or je me trompais. Un autre écrivain catalan, Jaume Fuster, avait précédé son confrère en publiant en 1972, soit deux ans plus tôt un roman noir intitulé Petit à petit, l’oiseau fait son nid. C’est tout à fait par hasard que cette information me parvint. À l’occasion de la San Jordi (saint Georges) considéré comme le patron des livres et des libraires, je fus invité à animer une table ronde à la Maison de la Catalogne. C’est ainsi que je rencontrai Llibert Tarragó, qui dirige dans le Puy de Dôme, les éditions Tinta Blava (en catalan : encre bleue). Sa ligne éditoriale est claire : traduire en français des romans catalans de qualité. Pour l’heure, quatre titres figurent à son catalogue parmi lesquels deux polars. Le premier, Le Rapt, le mort et le Marseillais, va vous étonner. Il est l’œuvre d’Albert Salvadó qui vit en Andorre. Il s’agit donc, selon toute vraisemblance du premier roman noir andorran traduit en France. Le second titre, Petit à petit, l’oiseau fait son nid, est tout aussi passionnant. Son protagoniste, Enric Vidal, n’est pas très regardant sur les moyens pour gagner de l’argent. Par l’intermédiaire de l’amant de sa sœur, il se trouve engagé dans une affaire d’évasion de capitaux au cours de laquelle il voyage à travers l’Europe sous l’apparence d’un VRP et transmet à chacune de ses étapes des paquets mystérieux. À son retour, ses commanditaires refusent de le payer tandis qu’il découvre que sa sœur et son amant ont été exécutés. Enric tente de récupérer son dû et cette quête va lui faire découvrir que le monde des affaires et les hautes sphères de la société ont partie liée avec les milieux de la pègre où se recrutent leurs hommes de main. Fuster analyse les rapports complexes régissant la société barcelonaise vers la fin du franquisme. L’influence de Dashiell Hammett est évidente et Fuster s’amuse même à écrire une scène calquée sur celle qui figure en première page du célèbre Faucon de Malte. Il se risque à d’autres clins d’œil en intégrant au début de chaque chapitre des citation de Marx, Brecht et quelques autres. Enfin ce n’est pas un hasard non plus si la compagne du protagoniste s’appelle Dupin comme le héros d’Edgar Allan Poe. Bref un bon livre à découvrir. 


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