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© 2003 - 2008
Marie Clémentine Thiébault
Noir comme polar
Tous droits de reproduction
interdits sauf accord

Noir comme polar est
Une réalisation Umazuma

L'actualité du polar
Le salaire du péché
06-02-2012
Ron Hansen
Une irrépressible et coupable passion
Aube du 20 mars 1927 dans le Queens village. La petite Lorraine Snyder, neuf ans, est réveillée en sursaut. "Lora. Lora, c'est moi", derrière la porte fermée de sa chambre. Ruth, sa mère, gît dans le couloir, chemise de nuit retroussée sur les cuisses, chevilles ficelées avec "des tours et des tours de corde à linge blanche", poignets attachés dans le dos. Ligotée, étendue sans défense, tambourinant doucement à la porte avec sa tête. Il s'agirait d'un cambriolage. Elle s'est fait estourbire par un des malfaiteurs, "un gigantesque italien". Elle ignore ce qu'il était advenu d'Albert. La fillette doit prévenir les voisins, la police. Qui découvre le mari gisant dans la chambre parentale plusieurs plaies au crâne (traumatisme crânien), un coton chloroformé obstruant bouche et nez (suffocation), un garrot en fil de fer autour de la gorge, incrusté dans la chair (strangulation). Mort au choix. La maison se remplit alors de "types renfrognés" journalistes, flics de la brigade des homicides et cambriolages, experts empreintes et photo, amassant méthodiquement, la police traces et preuves du crime, la presse écume du choc à brandir à la Une. Mais les éléments récoltés révèlent rapidement une toute autre histoire. Le désordre un peu systématique de la maison, les incohérences de Ruth et certains indices démasquent l'amant et les manigances du couple adultère, désormais accusé de meurtre. Et les "amants honnis", objet de toutes les fascinations, deviennent les héros d'un feuilleton du scandale, que chaque révélation nourrit. Des détails de la vie d'avant, prospère, raisonnable et monotone de Judd Gray, représentant en lingerie féminine, sa misère sentimentale, celle de Ruth rudoyée par un mari qu'elle n'aime pas plus qu'il ne la respecte, leur rencontre, le flot toxique de leur amour obsessionnel. Ruth qui prend l'ascendant, "encourage ses vices, le torture sentimentalement, l'épuise à force d'alcool, de combines, de secrets, de pratiques sexuelles choquantes". "Ta suprématie est complète, tu sais. J'ai abdiqué toute volonté, tout esprit critique. Tout ça parce que je suis désespérément amoureux". En se réappropriant cette affaire Gray-Snyder qui inspira Assurance sur la mort (roman de James Cain et film de Billy Wilder) et les deux Facteur sonne toujours deux fois, Ron Hansen signe un magnifique "roman de non-fiction" qui décortique avec une intelligente retenue le tragique des mécanismes d'une passion attisée par la folie, le malheur et la faiblesse. Le couple, le meurtre avec préméditation, le retentissement, le procès et l'exécution d'après les minutes de l'audience, les récits des meurtriers et les archive de la presse à scandale, au prisme saillant de la fiction. Crime (Meyer Levine) De sang froid (Truman Capote).
Clémentine Thiebault


La mélodie du bonheur
06-02-2012
Nicolas Gautier
A mort l'artiste !
Lundi 10 octobre 2011, 23h30. Ronde de nuit au siège de NRV Music. Silence et obscurité, à l'exception d'un bureau du dernier étage. Eclats de voix et lumière chez Noël Fontana, le boss de la major. L'heure est au bilan, pas bon. Les résultats sont en berne, crise du disque oblige. Les actionnaires anglais se fâchent, ils exigent du chiffre et surtout du profit. Les directeurs de labels planchent pour trouver la bonne idée, celle qui pourrait "nous sortir de cette merde". On passe en revue les catalogues de la maison à la recherche de la compilation, du coffret ou de l'album d'inédits qui aiderait à redresser situation. On envisage des faces B, des fonds de tiroirs de stars de la télé réalité, des come-back, des disques de Noël à l'américaine, des contes musicaux à la mode. On tente le contre-emploi et les inattendus. L'un d'entre eux exhume même Jim Chance, le chanteur préféré des français, un peu oublié. "Il me saoule tellement ton ringard qu'il a qu'à caner !" Insuffisant donc. A moins de ... savoir les faire caner au bon moment ces ringards. Et l'idée de la mort de Jim Chance qui devient soudain la solution. "Sa mort et les centaines de milliers de CD que sa triste disparition nous fera vendre" ...

Vous travaillez depuis de nombreuses années chez Universal Music et vous n'êtes pas tendre avec ce milieu. Même si les noms des personnages de votre roman ont été changés, certains on du s'y reconnaître. Cela a-t-il pu poser problème ?

Il faut considérer ce livre plus comme une farce, une vision extrème et surréaliste de ce que devient le monde du disque. C'est une narration façon Pieds nickelés et si les personnages sont inspirés par ma réalité ils ne sont jamais évoqués de façon négative. Les traits sont grossis et si l'on regarde bien ce sont tous au fond de véritables passionnés. La musique est le moteur de leur vie et ils sont plutôt victimes de ce système qui les pousse à devenir des personnages durs. L'humour est de rigueur et je ne cherche à blesser personne. Il ne faut pas oublier que je suis moi aussi acteur de ce système.

Comment est né ce projet ? Comment passe-t-on de la musique à l'écriture ?

J'ai toujours été un grand lecteur. De polars essentiellement. Comme beaucoup,  je me suis amusé à écrire et un jour un premier manuscrit a pris forme. Une histoire complexe, sans véritable logique, un truc impubliable quoi. Puis j'ai rencontré une personne travaillant dans l'édition, je lui ai fait lire le manuscrit. Il l'a trouvé compliqué mais pas inintéressant. Après plusieurs discussions, il m'a conseillé de m'inspirer de mon milieu professionnel car c'est ce que je connaissais le mieux. Sa réflexion a débloqué le processus de création et l'histoire est né en une semaine. Après il m'a fallu trois ans, parce qu'il faut que je bosse tout de même!
Puis il y a eu la rencontre avec Danielle Nees et Eric Hollander (Génèse Editions) et une véritable collaboration avec Danielle pour aboutir au manuscrit final.

Les références qui émaillent le livre ne sont pas seulement musicales. Un de vos deux enquêteurs improvisé s'appelle d'ailleurs Manchette. Des influences revendiquées ?

Manchette c'est le clin d'œil au polar que j'aime et un nom  proche de celui du vieux complice qui m'a inspiré ce personnage. Et puis c'est un auteur qui sort le roman policier des sentiers battus, comme Daeninckx. Pour la musique, comme en témoigne la discographie citée, je prône l'éclectisme. C'est en tout cas ce l'idée que j'ai cherché à transmettre. Je n'aime pas tout, mais je respecte tout. J'ai horreur des barrières !
Propos recueillis par Clémentine Thiebault


Lost
03-02-2012
Julie de la Patellière
Notre nuit tombée
Par une douce soirée printanière, Marc rentre nonchalamment du travail. Son appartement est vide, sa femme n'est pas encore rentrée. La soirée s'écoule, la nuit passe : rien. A l'inquiétude succède l'angoisse, la panique, la paranoïa, le désoeuvrement. Marc ne peut qu'attendre, abasourdi. "Appeler la police, ce sera demain. Ce sera admettre la catastrophe. Dire : "Ma femme a disparu." J'ai pensé aux gens qui partaient acheter des cigarettes et qui ne revenaient pas. J'ai pensé que Liv pourrait ne jamais revenir. Que ça pourrait être aussi simple que ça." De cette disparition déroutante, Julie de la Patellière tire un premier roman élastique et entêtant. Paralysé par sa solitude soudaine, le mari délaissé quitte son travail, se détache de ses amis. Comme si, en partant, l'absente l'avait dépossédé de sa propre existence. Il se fond dans le décor, parcourt mollement les rues sous prétexte d'enquêter sur sa femme évaporée. S'imagine le dehors comme un jeu de piste qui le mènerait vers sa dulcinée, comme si tout Paris était complice du mystère qui l'accable. Peu à peu, il se dilue entre les murs de son appartement hanté par ses souvenirs : "un engloutissement conscient, étrangement enivrant."
Parfois à la lisière du fantastique, d'autres fois à l'orée du roman noir, Notre nuit tombée progresse sur une arête fragile, abordant avec gravité le temps qui passe, la frustration d'une vie finalement banale, sans jamais se déparer de cette légèreté et de ce suspense souterrain que possèdent souvent les nouvelles. A la manière d'un peintre, Julie de la Patellière élabore des compositions sourdes et des jeux de lumières changeants, comme autant de résonances aux convulsions du mari abandonné. Onctueux, ses mots se coulent sous la peau de son personnage avec souplesse, au point de rendre palpable sa déliquescence, son glissement progressif vers la résignation. Vers la folie.
Mikaël Demets


En poche
01-02-2012
Mikal Gilmore
Un long silence
"J'ai une histoire a raconter. C'est une histoire de meurtres : de meurtres de la chair et de l'esprit; de meurtres nés de la douleur, de la haine, du châtiment." L'histoire brutale de Gary Gilmore qui, un jour de juillet 1976 abat froidement deux jeunes mormons. L'histoire du seul meurtrier a exiger d'être tué, accélérant le rétablissement de la peine de mort alors suspendue aux Etats-Unis, devenant l'une des "figures criminelles les plus marquantes d'Amérique". Et l'histoire de son frère Mikal, qui raconte. Pas pour refaire Le Chant du Bourreau (Prix Pulizer 1980 inspiré de l'histoire de Gary Gilmore) - il n'est pas Norman Mailer, l'histoire a déjà été écrite- mais pour tenter de comprendre, peut-être même expliquer où et quand commence le meurtre, examiner le moindre maillon de cette chaîne fatidique, identifier le moment qui avait tout faire basculer. "C'est l'histoire de la genèse de ces meurtres, de la manière dont ils ont pris forme et déteint sur nos actes, dont ils ont transformés nos vies, dont ils ont imprégné le monde et l'histoire autour de nous." L'histoire, jusque là peu documentée des origines de la violence de Gary. La famille et de ses sombres secrets : Bessie Brown, la mère, née dans l'Utah mormon du début du XXe siècle, la terre cruelle, les gens impitoyables, une famille trop grande, des obligations trop nombreuses, les enfants au travail, le sourire éteint, le Livre des mormons et l'idée d'expiation par le sang. Des légendes de mystère et de mort. Une malédiction. Frank Gilmore, le père, qui croit être le fils illégitime de Harry Houdini. Ancien acrobate de cirque, escroc cruel et violent, au passé plein de secrets d'errances et de dettes, à la brutalité cauchemardesque, faisant grandir ses quatre fils entre fuites, cuites et raclées. "Frank Gilmore et Bessie Brown étaient deux êtres pitoyables et misérables. Je les aime mais je dois dire ceci: c'est une tragédie qu'ils aient eu des enfants". Des vies de désastres en série, la famille qui bousille les âmes et les espoirs de ses membres. "L'enfer c'était avoir des gens qui faisaient les pires choses à ceux qu'ils auraient du aimer le plus". Et pour Gary les première rebellions, les premiers larcins, les premières interpellations, les maisons de redressement, les rechutes, l'engrenage, la succession ininterrompue d'ennuis, une carrière de criminel professionnel, la prison. La mort et la haine qui éparpille la famille. Une place impossible à trouver et le poids écrasant d'un si long silence pour Mikal.
Une enquête familiale foudroyante, libérant peut-être un peu l'auteur, même si le juge assène encore que "ce qui est arrivé à l'enfant n'absout pas l'homme".
Clémentine Thiebault


La BD
01-02-2012
En partenariat avec Bédépolar, blog entièrement consacré au polar en cases.

Villard et Chauzy
Rouge est ma couleur, deuxième version
David Nolane et Carl Weissner sont flics à Barbès, membres de la section des stups du 18ème arrondissement. Au cours d'un flag, Weissner se fait descendre, ce qui n'est pas bon du tout pour le moral de Nolane, qui était son coéquipier depuis des années. C'est presque au même moment que Zoé, sa fille toxicomane, fait son retour au bercail familial : elle a trouvé une salle pour reprendre la musique, la batterie, et elle espère enfin lâcher la dope définitivement grâce à cela, et à sa participation aux réunions des ex-camés de l'association  La Porte Magique. Mais le patron de l'Utopia ne la laissera jouer dans sa salle qu'en échange d'un marché dangereux : remplacer un de ses dealers défaillants pendant un mois. Zoé accepte, en cachant l'affaire à son père, qui lui, commence à remonter la piste des tueurs de Weissner. Père et fille ne vont pas tarder à se retrouver ... Rouge est ma couleur est une histoire sombre et magnifique, et on y retrouve la quintessence des thèmes villardiens : la ville, la nuit, la musique, les âmes perdues, la vengeance. Chauzy, auteur dont le style était fait pour rencontrer les univers de Marc Villard, a entièrement repris l'adaptation de ce roman, publiée une première fois par Casterman en 1995 dans la collection Un monde, en grand format. Cette nouvelle version trouve sa place dans Rivages Casterman Noir, où les adaptations sont plus denses, et plus proches des romans et il est très intéressant de comparer les deux versions graphiques de ce même roman. Déjà, la réédition compte 27 pages supplémentaires (82 contre 55 pour la précédente), une pagination qui permet au dessinateur de s'attarder sur certaines scènes, ou d'en inclure des nouvelles. Chauzy n'a pas redessiné tout l'album, mais intégré ces scènes dans les planches existantes, un travail certainement délicat, mais qui a été mené sans dommage pour la narration.  Il faut ajouter que l'album ne souffre absolument du changement de format : les cases de Chauzy étaient assez grandes dans la première version, et la réduction des planches n'entraîne aucune difficulté de lecture, comme on aurait pu le craindre par exemple pour le lettrage. Alors, en conclusion, même si vous aviez déjà la première édition, n'hésitez pas à lire celle-ci, elle lui est supérieure.
Rouge est ma couleur. Texte Marc Villard et dessin Jean-Christophe Chauzy. Casterman, 2011 - 112 pages couleurs - Collection Rivages Casterman Noir.
Frédéric Prilleux


L'oeuvre au noir
30-01-2012
Edgar Hilsenrath
Nuit
1942. Prokov, Ukraine. Au bord du Dniestr boueux, débarquent chaque jour de nouveaux arrivants qui s'entassent dans les ruines sinistres du ghetto juif délabré. Les morts s'amoncellent dans les fossés, victimes du froid, de la faim, du typhus, de la police. Dans le dénuement le plus total, hommes, femmes, enfants, vieillards et nouveaux-nés tentent toutefois de survivre. Et luttent, inlassablement. Chaque minute est un combat. De la place dans un abri surpeuplé aux épluchures de patates qui serviront à faire une maigre soupe, tout se monnaie, tout s'échange, rien ne se perd.
Pour raconter l'horreur nazie, le génial Le Nazi et le barbier (1971) usait d'un grotesque plein de fantaisie. Nuit, par contre, repose sur un hyperréalisme glaçant. Mais le résultat est le même : Edgar Hilsenrath, féroce, provocateur, frappe à l'estomac. Inspiré de son expérience de la déportation, le premier roman de l'écrivain allemand, paru en 1964, pulvérise l'image consensuelle de la victime innocente ou d'une communauté juive unie face à l'oppresseur. Dans le ghetto agonisant, il n'y a plus de juifs. Plus d'amis, d'amants, ni même de pères ou de fils. Juste des êtres "sans-nom, ceux qui n'ont que des jambes, des corps et des têtes... mais pas de visages", des "revenants", qui ont perdu depuis longtemps le vernis de la civilisation. Tous concurrents, tous ennemis, ils essaient juste de tenir un jour de plus, pour avoir la satisfaction de penser : "Encore un jour absurde qui touche à sa fin." Et tant pis si, pour cela, il faut détrousser le cadavre encore tiède d'un ami, arracher au marteau les dents en or de son frère mort ou vendre son corps. Tant pis si, pour libérer quelques instants son esprit dans un monde où l'imagination n'a plus la force d'exister, un avortement sanglant prend des airs de divertissement. "Notre propre vie est déjà tellement triste, mais devoir vivre les uns avec les autres, assister malgré soi aux agissements des autres, c'est ce qu'il y a de pire : patauger dans la saleté, tant de laideur, sans moyen de s'échapper."
Poussés dans leurs derniers retranchements, les personnages éclaboussent ces pages de leur cynisme implacable, leur empathie perdue, le froid pragmatisme qui étouffe leurs sentiments. "Il n'y a pas de place pour la pitié. Pas dans ces circonstances. Celui qui est malade doit mourir. Les malades sont des parasites. Plus vite on s'en débarrasse, plus les autres ont une chance de s'en tirer." Seule règne la peur d'être le prochain. Ranek, qui traverse cette Nuit de cendres comme une ombre fragile, doit apprendre à vivre dans l'horreur, sa conscience asphyxiée dans la lâcheté et l'égoïsme. Pourtant, contre toute attente, l'humanité résiste, s'arc-boute, s'accroche jusqu'à s'en casser les ongles. "Même chez nous, le bonheur existe. Le bonheur de celui qui grelotte et trouve une couverture. Le bonheur de celui qui a faim et trouve un peu de pain. Et le bonheur de celui qui est seul et trouve un peu d'amour." Un chef-d'œuvre ahurissant d'Edgar Hilsenrath. Un de plus.
Mikaël Demets


Le mystère de la chambre close
27-01-2012
Federico Jeanmaire
Plus léger que l'air
Un gamin de 14 ans a essayé de braquer une petite vieille. Mal lui en a pris : du haut de ses 93 ans, la petite vieille l'a enfermé à double tour dans sa salle de bain, au dernier étage d'un immeuble de Buenos Aires. Pris au piège, l'adolescent n'a plus d'autre choix que d'écouter les élucubrations de Faila, ancienne maîtresse d'école, bien décidée à tromper sa solitude grâce à son jeune otage. Alors elle déblatère. Des bribes de sa vie pathétique, nourrie de frustrations, d'aigreur et d'épisodes sordides, qu'elle agrémente de diatribes contre les hommes ou le peuple argentin. Laide, élevée par une tante qui ne l'aimait pas, raillée par ses cousines, elle eut pour seule expérience sexuelle les abus à répétition d'un ami de son oncle, et pour seul fiancé un escroc qui lui déroba tous ses bijoux. "Je me suis contentée de vivre. Ou de survivre, plutôt. Je crois que le seul désir qui m'ait effleuré l'esprit, c'est de mourir." Son unique fierté, c'est l'histoire romancée à l'excès de la mort de sa mère, admirée et idolâtrée, qui tenta de vivre son rêve, piloter un avion - et qui mourut dès qu'elle y parvint.
Durant quatre jours, l'aïeule va ainsi se dévoiler au jeune Santi, conditionnant sa libération à l'achèvement de son récit. Entre-temps, emportée par le bonheur d'avoir enfin un interlocuteur, elle joue les tortionnaires. Colérique et aimante, sadique et maternelle, elle ne cesse de faire la leçon au petit bandit, interrompant ses récits fumeux pour lui glisser de la nourriture sous la porte ou lui expliquer que non, on ne couche pas avec sa petite sœur. Sans jamais nous laisser entendre la voix du séquestré, Federico Jeanmaire construit son huis clos comme un long monologue de la vieille Cerbère. Porté par un suspense suffocant, Plus léger que l'air navigue entre noirceur, humour et folie sans jamais véritablement basculer. A chaque nouvelle discussion, la relation perverse entre les deux personnages change. La lourde porte close de la salle de bain sépare une grand-mère de son petit-fils, un pécheur avec son confesseur, une amante de son fantasme, une bourgeoise catholique de la lie du petit peuple ... De la lutte des classes aux relations hommes-femmes, Jeanmaire arrive à résumer avec beaucoup de subtilité les contradictions du monde moderne, tout en rappelant la puissance, mais aussi la vanité, de l'imagination. Un tour de force narratif en forme de piège magistral dont il est impossible de s'extirper.
Mikaël Demets


Cette aventure aurait pu se terminer plus mal, à la morgue miraculeuse
25-01-2012

Comment faire d'une pierre deux coups ?
Comment rendre hommage à Michel Lebrun (La monnaie de sa pièce, Engrenage), habemus papam forever, et permettre aux lecteurs pressés de lire plus vite que ne se reproduisent les piqures de moustique un soir d'été au bord d'une mare ?
C'est possible. C'est simple. Suivez bien. Suivez mieux, s'il vous plaît.
Michel, je l'appelle Michel, non pour démontrer ma proximité avec ce grand auteur, d'abord il est mort et j'ai horreur de faire parler un gars qui est décédé et, ensuite, je l'ai connu assez longtemps, le gars, pour lui donner du "tu", même sous terre, sans que personne ne vienne me donner une quelconque leçon, Michel, donc, a inventé*, du temps où il passait ses étés à chroniquer les polars de l'année, une méthode du tonnerre pour résumer un livre à sa plus courte synthèse. Ça s'appelle l'haïkaïsation.
De haïku, petit poème japonais. Le livre est ouvert à sa première page et à sa dernière. On prend le début de la première phrase et la fin de la dernière pour résumer le livre. Épatant, non ?
Je sens que vous voulez des exemples**. Hein ? Alors, voilà...
1. "De là, je m'étais gagné par la nuit." Bon, vous me direz, c'est facile. Ben, oui. Et non. Le tout étant que la phrase résume VRAIMENT le livre (hé oui, les auteurs soignent les incipit et les fins de romans). Lisez Mémoire assassine de Thomas H. Cook (.2 Seuil) et vous verrez si cette haïkaïsation n'est pas la substantifique moelle de ce grand roman noir...
2. "La femme surgit au petit jour, c'était tout ce qu'il recherchait". Vous trouverez entre ces mots de Kem Nunn tout ce qu'il vous faut pour saisir la frontière americano-mexicaine narrée dans Tijuana Straits (Sonatine).
3. "Le révérend Moon était canon en bikini jusqu'à la prochaine fois." Marrez-vous avec Jerry Stahl chez Rivages, vous serez proche de l'Anesthésie générale.
4. "Vincent Fournier lève sur moi un visage comme les autres." Les visages écrasés comme ceux que peints Marin Ledun (Seuil) ont tous les traits de ce Vincent Fournier.
5. "Merde je te montrerai le manuscrit." Et vous l'aimerez ce manuscrit de Calibre de Ken Bruen (Gallimard). Ou alors je ne réponds de rien.
6. "Je tire une valise à terminus."  C'est un peu ça Mammouth rodéo trash. Traîner un bagage jusqu'à la lie. Sylvie Cohen se fait Sysiphe chez Après la lune.
7. "Voix des morts et de l'action humanitaire." Entre vie et trépas, conscience et abandon, Antoine Chainas bandera vos plaies et cicatrisera vos émotions jusqu'à l'Anaisthêsia (Folio policier).
On va s'arrêta là. 7 livres lus en 5 minutes, c'est déjà beaucoup. Trop ? Le meilleur, c'est le prochain verre, pas celui que l'on vient de poser, vide, désespérément vide. Le verre vide, je le plein. N'est-ce pas Michel, toi qui as écrit Rue de la soif (Seghers) : "L'homme ivre mort, prétend n'avoir jamais goûté de vespétro".
François Braud

* sans doute ne lien avec un travail ouli(po)pien...(écrire à la rédaction)
** le titre de la rubrique est celui du livre de Michel Lebrun



Dédicace
25-01-2012
2012 commence en beauté à Terminus Polar!
L'auteur espagnol Victor del Arbol sera à la librairie mercredi 1er février à partir de 19h, pour dédicacer son roman La tristesse du samouraï, paru aux éditions Actes Sud.
Il y aura un coup à boire, des Apéricubes (c'est désormais une tradition) et du beau monde (c'en est une autre).
Venez donc faire un tour 1 Rue Abel Rabaud, dans le XIè.
(Métro Goncourt)


Eaux-fortes
23-01-2012
Thomas H. Cook
Au lieu-dit Noir-Etang ...
Chatham, Nouvelle-Angleterre. Henry Griswald, notaire vieillissant en semi-retraite se voit chargé par un client de la vente d'un de ses terrains. Pas n'importe quel terrain. Celui de Nord-Etang vers le cap, où vécu, brièvement, Mlle Channing. Là où eu lieu le drame, le "scandale innommable". Le 29 mai 1927. Là où le jeune Griswald avait bâillonné ces souvenirs qui désormais ressurgissent. Alors revoir le cottage en ruine, retourner "dans quiétude petite ville côtière où jamais aucun grand artiste n'avait vécu, ni aucun grand événement n'avait eu lieu, excepté ceux imposés par les soudaines tempêtes et les tortueux caprices des temps géologiques", retomber sous le charme et sous l'empire des passions. Ressusciter la chaleur de cet après-midi d'août 1926, l'arrêt d'autocar marqué d'un poteau blanc. Henry, solitaire et renfermé, qui accompagne son père, directeur-fondateur de Chatham school, venu accueillir Mlle Channing, le nouveau professeur d'arts plastiques. La redécouvrir si belle, jeune, fraîche et pleine d'espoir. "Le genre de femme qu'il y a dans les livres". Retrouver ce genre de liberté insufflé à sa vie alors "étouffée sous une épaisse couverture d'obligations médiocres et de règles désuètes", le désir d'émancipation. Les rêves adolescents. Revivre la rencontre d'Elizabeth Channing et de Leland Reed. Les figures romantiques, "versions modernes de Catherine et Heathcliff"*, leur amour comme un nœud coulant. Le scandale. "Les plus grandes tragédies se produisent lentement, atteignent leur point culminant dans les cris et les larmes, puis demeurent gravées à jamais dans l'esprit de ceux qui les vécurent". La folie, le suicide, la possibilité d'un meurtre, le procès, la désolation laissée dans leur sillage. Ramener le pire à la surface et regarder en face ce qu'Henry avait fait, "voir les restes des corps ravagés tel un assassin retournant sur les lieux de son crime".
Avec ce roman publié aux Etats-Unis en 1997, Thomas H. Cook signe un extraordinaire hommage aux classiques anglais du XIXe siècle, restituant avec beaucoup d'habileté la ferveur bouillonnante des romantiques figés, ficelés dans la tragédie avec l'efficacité redoutable d'un polar sans fracas. En floutant les lignes de la morale rigide, des convenances et des apparences, en jouant (en virtuose) avec les dits et non-dits d'un style de vie "provincial, humble, étriqué et éminemment prévisible" rapporté par un narrateur partial, Cook distille un suspense suspendu, maîtrisé, entretenant l'ambiguïté par un classicisme trompeur et une écriture hypnotique. "Certains bien entendu, n'y résistent pas."
Clémentine Thiebault

* les deux héros des Hauts de Hurlevent d'Emily Brontë



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